‹ Histoire du Parlement de NormandieChapitre 11 sur 35 · y . \ ■ i vu» ou sappo · texte numérisé non relu

y . \ ■ i vu» ou sappo

les histoires , pour ignorer qu en ces siècles de ie8 Pias fort: guerres religieuses et civiles, dans un camp non plus que dans l'autre , on n'avait pas su connaître le prix de la charité, elle que Dieu lui-même a ?antée au-dessus de l'espérance et de la foi ;lacha-

1 Isafe, chap. XL11, vers. 2, 3. — Évang. sancti Math., XII, 20. 1 Evangelium secundùm sanctum Lucam, cap. 10, t. 52 etseq. 3 Evangelium secundùm sanctum Mathaeum , cap. 13 , v. 24 et scq.

,e Parlement ient en aide ix vexations îe Ton exerce contre les tiigionnaires.

rite , c'est-à-dire l'amour, la gratitude pour Dieu , le dévouement aux hommes, le respect de nous-mêmes; la charité , douce , bénigne et patiente, qui attend, supporte , espère, endure , et ne sait ce que c'est que la colère f . Les réformés , eux aussi ( les annales des XVIe et xvne siècles m'en seront garants ), là où ils s'étaient vus ou supposés les plus forts, n'avaient point épargné les dissidents , et en avaient usé envers eux , comme nous voyions les catholiques les traiter tout à l'heure 2. Eux aussi avaient su faire, en divers lieux et en divers temps, des lois d'exclusion, d'intolérance et de sang; et nous avons voulu, danscette histoire, non point (choseinjusle) accuser une communion à la décharge de l'autre , mais protester pour lachari té que, tropsouvent,pendanttrois siècles entiers, l'une et l'autre oublièrent. Alors, quoi qu'il en soit, combien chaque religionnaire eut à souffrir! Le Parlement, rentré aprèsla S. -Martin, non seulemeulavaitapplaudiauxexcès desvacances, et aux merveilles qu'en racontait le président De Brumare , dans un rapport qui s'est conservé jusqu'à nous 3 ; mais, lui-même , il venait en aide à ces vexa-

1 Epistol. B. Pauli , ad Corinthios, 1 , 13, 1 et scq.

a Bossuet , Histoire des Variations , liv. x. , §§ 50 , 52 , 53 , 56 i et les auteurs qu'il cite. — Le môme , Défense de l'histoire des Varia* fions , § 4. — Et cinquième avertissement aux protestants , sur les lettres du ministre Jurieu , § 5.

3 Meg. secr., 13 novembre (685.

LOUIS XIV. |6g

tions , qui devaient durer bien long-temps encore , et se signaler par mille rigoureux arrêts. Il enregistra, surabondamment, et publia, dans une grande audience, la déclaration invocatoire de ledit de Nantes; et la violant, à l'heure même, au chef où elle promettait de laisser en paix les religionnaires tranquilles , il allajusqu a leur défendre de garder aucuns livres concernant la doctrine de la religion interdite, ou contraire à celle de la religion catholique, les contraignant de les porter aux gens du roi , et les menaçant , s'ils y manquaient , de procéder contre eux à outrance* ; ouvrant ainsi la porte à mille fâcheuses recherches , et dénonçant aux religionnaires qu'il n'y aurait plus pour eux de repos. Mais qu'était-ce encore? Ses anciens Durstraiteme

__ * i i* • '■. • a. l. qu'eurent à an

membres, exclus pour religion, étaient, chaque 'dcs ^gi^ iour, en butte à de dures persécutions , dont on ne nairMianci€

* * membres

ioit pas qu'il se mit eu devoir de les défendre. Le «lu Pariemei conseiller Le Sueur de Colleville , odieux entre les autres, était traîné du château de Caen, au Val- Kicher, et du Val-Richer à la Bastille , pour n'avoir point livré ses filles, qui, arrêtées, jetées dans des monastères, ne parvinrent qu'à grand'peine à s'enfoir*. L'ancien conseiller La Basoge , un octogé-

' %• secr., 15 novembre 1685.

1 Histoire de la Persécution faite à l'église de Rouen , sur la fin *** hrnicr siècle. Rotterdam , 1704 , p. 93.

naire, sans respect de ses cheveux blancs, était

mené prisonnier au Vieux-Palais, avec d'autres

equi arriva au membres du consistoire \ Son fils , le baron d'Heu-

baron d'Hen-

ueviiie, ancien queville (ancien conseiller aussi ) , un instant an Parlement, ébranlé , puis repentant 9 odieux par là s , trouvé

un jour dans la grande salle du palais, pendant une basse messe , pour avoir refusé de s'agenouiller au lever-Dieu, fut brutalement saisi par les gardes, battu, maltraité , emprisonné; et lui, conseiller naguère , on le vit , un jour, à la chambre des requêtes , agenouillé , la torche au poing, qui faisait amende honorable aux pieds de cette cour dont il avait été membre ; après quoi , pris de chagrin , il >ernièresannées s'enfuit bientôt à l'étranger, lui et les siens3. Ce

de Pavocat

Henri Basnage, Paul Bauldry4, que nous voyions les échevins du

commentateur • • 1 \ • £ 1 i ma

de la contume rG1 signaler naguère aux exigences fiscales de Made Normandie. rii|aC) était gendre de Basnage. Fortune, famille,

amis, patrie, sa croyance lui ayant fait tout quitter, il s'alla réfugier en Hollande, avec ses beaux-frères Jacques et Henri Basnage ;et l'un et l'autre devaient, dans la suite, s'y distinguer par leurs écrits5. Pour

' Même ouvrage , p. 73 et suiv. — Et Histoire de V Éditât Nantes* t. V, p. 873.

2 Histoire de VÉdit de Nantes, V , p. 873.

* Histoire de la Persécution faite à V église de Rouen , p. 85.

i Né à Rouen , en 1639.

5 Baylc, Dictionnaire historique, article; Basnage (Henri.)

LOUIS XIV. xi\

le grand Basnage, l'avocat plaidant, consultant, lecommentateur de la coutume , l'auteur d'un docte Traité sur les hypothèques 3 athlète infatigable , âgé , qu'il était, de soixante-dix ans, il plaidait toujours; et, le 27 octobre encore, la grand'chambre avait entendu sa voix '; mais elle ne la devait plus entendre jamais, un arrêt du Conseil d'État, du 5 novembre 1685 (enregistré le 29du même mois)2, étant venu fermer la bouche aux avocats religionnaires. Du reste, la persécution avait semblé vouloir épargner le savant vieillard. Son nom figure bien sur toutes les listes de religionnairesopiniâtres, qu'on ne cessait de dresser alors, mais ( heureusement pour l'honneur de la ville ) y figure sans aucunes de ces notes affligeantes qui provoquent les vexations, ou qui les constatent3. N'avoir plus près de lui ces fils, ce gendre , dont les talents, dont les succès , dont les vertus auraient tant consolé sa Vieillesse , avait paru , sans doute , aux persécuteurs un châtiment assez sévère. Le Parlement , d'ailleurs, que, cinquante ans durant, Basnage avait éclairé par ses plaidoyers et ses écrits, n'aurait point souffert , apparemment, qu'on poussât plus loin les rigueurs contre un homme qui lui

1 Âeg. des audiences civiles , 15 mai et 27 octobre 1685.

1 Reg. secr., 29 novembre 1685.

3 Archives de l'hôtel -de-vil le de Rouen, liasse 405,

était cher. Pour lui , doué d'un grand feu et d'une tête forte , conservant , dans son grand âge , la solidité de son jugement et la vivacité de ses lumières, cette province qu'il ne lui était plus permis d'aider ni de son éloquence ni de ses conseils , il continua de l'éclairer par ses écrits. Tantôt dans sa terre de Franquesnay, près Mon tivilliers1 , tantôt à Rouen, dans sa maison , qu'on voit encore aujourd'hui1, il relisait, corrigeait, améliorait notablement ses ouvrages3. En 1694, il eut le bonheur de les remettre une deuxième fois en lumière. On s'en réjouissait au Parlement ; et la dédicace de la deuxième édition de son Commentaire sur fa cour tume y adressée au premier président Montholon, si bon pour lui, montre assez qu'au palais on n'oubliait pas le grand jurisconsulte, qu'à regret on avait cessé d'y voir*.

1 Un brevet royal , de 1717 , assura cette terre au ministre Jacques Basnage , qui , en Hollande , avait rendu des services à la France , et lui permit de la vendre. ( Houard , Dictionnaire du Droit mor* mand , au mot : Protestais.) — Basnage , marié le 27 août 1650, avait, le 16 août 1651 , acheté, parle prix de 1 9,200 liv. , cette terre, qui , en 1712 , était louée 950 liv. — Lettre du ministre La Vrillière ( 10 juin 1712 ) , à M. de Richebourg, intendant de la généralité de Rouen. ( Archives du département. )

' Rue de l'École; elle porte , aujourd'hui, le n° 21.

3 Bayle , Dictionn. historique et critique y art.: Basnage ( Henri.)

4 En 1 776, ce docte ouvrage , estimé , désiré de plus en plus , reparut encore, dédié, cette fois, par les éditeurs, au garde des sceaux Miromcsnil ( ancien premier président du Parlement de Rouen ) , dont le portrait en pied , gra> é , figure en tête du 1er tome.

Avec ses fils Jacques Basnage ( le ministre ), Henri Basnage de Beauval, avocat, son gendre Paul Baudry, et les pasteurs Jacques Legendre et Pierre Du Bosc, nombre de religion naires de Normandie avaient pu émigrer. Mais c'était avant la venue des troupes; et, les cuirassiers une fois arrivés, rien ne devint plus malaisé que de s'enfuir. On a vu tout ce que la chambre des vacations avait fait, dès avant la révocation de ledit, pour empêcher les émigrations des protestans opiniâtres. Ledit révoqué , et le Parlement rentré , ce fut bien autre chose encore , des ordres du roi étant venus, d'ailleurs, de condamner aux galères ceux que l'on aurait surpris cherchant à s'enfuir1. Quelquesuns, toutefois, y avaient réussi, trompant les amirautés qui veillaient , les corps de garde , les archers sans cesse aux aguets sur les côtes , les milices qui battaient la campagne , et, en mer, même, les frégates en croisière2. On parla long-temps , en Normandie, du comte deMarancé , qui, au milieu d'un rude hiver, fuyant, lui quarantième, sur une barque de pêcheur, assailli par la tempête, demeura long-temps en mer, sans provisions, mou-

raot de faim , lui , la comtesse et tous les passagers,

Quels dang<

couraient I

religionnah

qui émigraii

pour se sou

traire à ce!

violences.

Particularité sur la faite

du comte d Marancé.

1 Lettre de cachet de Louis XIV, 27 novembre 168ô. — Reg. secr., 10 décembre suivant.

1 Histoire de VÉdit de Nantes , t. V , p. 830. — Histoire de la rtnecHtiom faite à V église de Rouen , p. 81 .

Dn Bosc

parmi lesquels étaient des femmes enceintes, des nourrices avec des enfants à la mamelle, sans provisions , sans ressources d'aucunes sortes , réduits , pour tout, à un peu de neige fondue, dont ils rafraîchissaient leur bouche altérée, dont ils mouillaient les lèvres desséchées des enfants en pleurs, qu'on apaisait un instant à ce moyen. Puis, enfin, ils avaient abordé , demi-morts , en Angleterre1 ! Mon adorable Et malheur à ceux qu'on avait arrêtés fuyants ! Le

d datromi^toto minislre Du Bosc avait ,aissé en Normandie une

fille mariée , mère de trois enfants , qui le voulait

aller retrouver en Hollande. Mais elle n'y put arriver, à grand'peine , qu'avec un de ses enfants , qui mourut au bout de huit jours ; un autre , en chemin , avait expiré de fatigue; le troisième, arrêté comme il fuyait , et traîné à la maison de la propagation de la foi y n'y vécut guère2. Un avocat , renommé au Parlement de Rouen, Méhérenc de La Conseillère , surpris comme il s'enfuyait par Jersey, avait été ramené à Rouen , où l'attendaient les traitements les plus rudes, auxquels il ne parvint, plus tard, à se soustraire, qu'après avoir souffert au-delà de ce qu'on saurait dire*. Pour ces émigrants, les juges de Normandie étaient

1 Histoire, de VÉdit de Nantes , t. V, p. 948.

a Vie de Pierre Du Bosc , ministre du saint Évangile, p. 147.

3 Histoire de la Persécution faite à Véglise de Rouen , p. 8î.

Rigueurs des

magistrats

contre les reli-

gionnaires qui

ivaient tenté de

s'enfuir.

sans pitié ; et, pendant bien des années, les minutes de tous les bailliages sont remplies des dures sentences que , chaque jour, on y prononçait contre eux* Armés de ces lois draconiennes, la honte du grand siècle qui les vit rendre et ne réclama pas, les juridictions sévissaient à l'envi , condamnaient les hommes aux galères perpétuelles, les femmes à être rasées, à faire des amendes honorables , puis à la prison pour toujours; sans parler de la confiscation des biens, surtout quand quelque abjuration, extorquée naguère à ces malheureux , donnait à leur fuite le caractère delà relapsie, pour laquelle il n'y avait point de merci ! Ce qu'à Saint-Lô , ce qu'à Fécamp , ce qu'au Havre , à Dieppe , et en tous lieux, dans la province, il se rendit de ces jugements inhumains, surpasse toute idée*. Louise et Madeleine Pezé, deux sœurs, arrêtées en chemin , et menées aux juges de Saint-Lô , s'y voyaient condamner à faire amende honorable 3 en chemise , pieds nuds, à genoux 3 la torclie au poing , conduites par le bourreau ; à demander pardon à Dieu* au roi, à la justice* disant que, « par opiniâtreté , elles avoient voulu professer une prétendue religion , défendue par les déclarations de S. M. ; » puis, elles furent rasées ,

1 *eg. Tournelle, 12 mai 1690; 4 août 1688; 28 mai 1688; 17 juillet , 21 janvier 1689 ; 19 octobre 1090. — Reg. de Rapports civils , V mars, 30 avril, 29 mai 1686, et passlin. — Reg. secr., 1685 * IM6, 1687, et années suivantes , passim.

et enfermées à toujours, chacune dans une prison séparée, sans espérance de se jamais revoir* ! C'est, dans le sort de deux émigrants, entre plusieurs milliers , avoir montré le sort qui les attendait tous, et que tous, en effet, subirent, quand les satellites de Marillac avaient su les atteindre. Mais le Parlement , nous aimons à le dire, adoucit plus d'une fois ces peines cruelles, désarmé qu'il était parla vue de tant d'infortune, par quelques promesses d'abjuration , arrachées à ia détresse, par l'espoir de voir changer ceux-là même qui n'avaient rien voulu promettre ; et si , pendant les années qui suivent la révocation de l'édit, ses registres nous montrent à quelles cruautés se devaient attendre les religionnaires devant les juridictions inférieures, ils nous font aussi connaître que les lumières supérieures de la première cour souveraine dupays l'avaient disposée à user parfois de quelque patience , et à se ressouvenir d'avoir compassion.

Dominés , du reste , par l'esprit du temps, ces magistrats ne secondèrent que trop encore les vues intolérantes du monarque , et ceux qui faisaient la loi dans ses Conseils. Les réformés de Rouen avaient émigré en foule , quoi qu'on eût pu faire ; et, remarquait, en 1698, M. de Vaubourg, intendant de la généralité de Rouen , « les autres sont demeurés très

' Beg. Tourne fie, \ août Ifi88.

foiblcs* mais encore plus opiniâtres qu'ailleurs. Le caractère de la nation ( normande), qui est d'être ferme dans ses sentiments* se joignant à l'obstination des liérétiques* ils sont indociles* et incapables d'instruction. Mais* comme ils sont en petit nombre* ils ne méritent d'attention que pour empêclier de séduire leurs enfants et de les élever dans leurs erreurs; étant d'une grande importance de faire en sorte que la jeunesse ne tombe pas dans une hérésie que la piété du roi a résolu de détruire*. »

Pourquoi donc le Parlement allait-il au-delà des exigences de cet intendant? Pourquoi le procureur général Le Guerchois , se trouvant, en juin 1686, dans sa terre d'Aulretot, la veille de la Fête- Dieu, envoyai l-il un sergent sommer les religionnaires de venir assister aux processions et à tout 1 office du lendemain, et, sur leur refus, constaté par procès-verbal, requérait-il des informations* que le Parlement avait le tort d'ordonner sur sa demande 2 ? Pourquoi en contraignait-on d'autres, non point à tendre seulement pour cette fête, mais à frire des reposoirs* manifestation toute volontaire , et à laquelle les catholiques eux-mêmes n'auraient

Les vexatioi

contre les

religionnair

de Normand

se perpétnen

on enlève to

jours lesenfa

À lenrs mère

les femmes

à leurs mari

' Mémoire concernant la généralité de Rouen , dressé par M. de Va a bourg , intendant , en 1698. Ms. de la Ribl. publ. de Rouen , 6

* Heg. secr. , 21 juin 1686.

vr.

pu être forcés ' ? Pourquoi , à ces religion naires , aujourd'hui sans profession, sans ministres, sans culte, sans livres (le Parlement, nous l'avons tu, les leur avait ôtés) 3 ne laissait-on point du moins pour consolation leurs enfants , et pour dernière ressource la faculté de mourir et de se faire inhumer, sans bruit, à leur guise? Mais, pour les enfants, plus que jamais on les enlevait à leurs pères , à leur» mères éplorés ; et ce qu'en Normandie seulement il y en eut de ravis ainsi , tantôt par surprise , tantôt à main armée, ne se saurait dire; rien n'étant pi us commun, maintenant, dans toutes les parties de la province ; en sorte que tous les livres du temps en sont remplis. Les femmes, aussi, étaient enlevées à leurs époux, et enfermées dans des monastères, où il n'y avait contrainte qu'il ne leur fallût subir*. outrages «er- Si quelque religionnaire , ayant pu mourir, k ment, envers* l'insu du prêtre, avait été inhumé, la nuit, parles reSfo^alreT s'ens 9 en cachette , dans un jardin, ou dans quelque prétendus cojn je terre , c'étaient des procédures à ne point finir 3. Car tout relaps, maintenant, appartenait, de droit, aux galères; et, lui mort, son cadavre aux

1 Reg. Happ. c*V. , lô juin 1686.

* Histoire de la Persécution faite à Y église de Rouen, p. 73 et suivantes , 92 , 93.

3 Reg. secr.y 21 juin 1686; Reg. de Tourne lie , 19 octobre 1690, et passlni.

gémonies. Après tant d'abjurations forcées, et tout religîonnaire 9 d'ailleurs, étant maintenant réputé nouveau converti , le huguenot opiniâtre, mourant sans recourir à l'église catholique , n'était-il pas, de droit, relaps! une lettre de cachet de Louis XIV étant Tenue , qui voulait qu'au cas où le religionnaire réputé converti serait mort sans faire de manifestation catholique, on procédât incontinent contre m mémoire*. Cette lettre, le Parlement l'avait fait insérer dans ses registres , pour être exécutée , tant pour le passé que pour l'avenir 2 ; donnant ainsi, à un acte informe et illégal , cette action sur le passé , que la loi , elle-même , la loi en forme ne saurait avoir! C'était à dire qu'après la chasse aux enfants, allait venir la chasse aux cadavres , aux froides et tristes dépouilles de leurs pères, de leurs mçres morts de douleur! Fermes, en leur dernière heure, à ne vouloir point écouter de prêtre , et à se refuser à tout acte d'une religion qu'ils avaient embrassée des lèvres , et non du cœur , après qu'avait fui l'ame indignée, le corps était traîné en hâte à la geôle, avec un tel concours et de telles violences

1 Comme chez les Romains, au temps des empereurs.

« In mortem quoque kaereticorum inquisitio extenditur. Nani si im crimimibus majestatis , lîcet memofiam accusare def ancti , non {■merito, et kic débet subire taie judicium. » L. 4 , § 4. Digest. De Bmertticis et ManUhaeis.

* Reg. secr.f 24 novembre 1685.

du peuple hurlant, qu'il fallait des gardes en nombre pour le protéger contre ses outrages1. De ces corps morts voués aux insultes , il y en avait partout ainsi dans les conciergeries et dans les tours des villes, attendant le jugement qui ne tardait guère , et que suivait de près la cérémonie. Attaché sur une claie , la face contre terre , traîné parles rues et carrefours, puis pendu à une potence, le corps malheureux était, après cela, jeté à la voirie 2 ; à moins toutefois que le peuple ne fût parvenu à s'en saisir; auquel cas, c'étaient des profanations et des horreurs dont le récit ne pourrait qu'inspirer à nos lecteurs l'indignation et le dégoût. Dans les campagnes, des corps avaient été ainsi traînés, l'espace de plusieurs lieues, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus rien , ou mis en pièces , ou abandonnés en proie aux bêtes3. Mais, dans Rouen même, le religionnaire Hébert, ancien domestique du ministre Le Gendre, étant venu à mourir , ses restes , jouet de la populace et de la lie des

1 Reg. Tournclle, 15 mai , 26 juin 1688. — Vie de Pierre Du Bosc, ministre du saint Évangile, p. 149. — Histoire de la Persécution faite à l'église de Rouen t p. 73 et suiv., 84. — Histoire de rÊdit de Nantes, t. V, 985, 987.

' Traité de la Justice criminelle, par Jousse, t. I , p. 55.

3 Histoire de l'Édit de Nantes , V , 985 , 987. — V ie de Pierre Dm Bosc, ministre du saint Évangile, p. 149. — Histoire de la Persécution faite à P église de Rouen, p. 84.

écoles, furent en butte à de telles indignités qu'on ne le saurait dire f . Dans cette ville, toutefois, on laissait, pour l'ordinaire , le bourreau faire en paix son odieux métier, et célébrer, à Taise, ces lamentables funérailles. Les parents des morts y assistèrent quelquefois, par Tordre du juge; le père d'un nommé Lalouette vit ainsi «déchirer sespropresentrailles. » Lorsqu'on traîna , dans Rouen , le corps du nommé Véreul , le père fut vu , et tous les parents avec lui , qui suivaient, pleurant, et en habits de deuil, ce convoi lamentable3.

Saurin, en un mot, réfugié en Hollande, avec les Du Bosc , les Le Gendre et les Basnage, déplorant en chaire les souffrances de ses frères demeurés en France, n'exagérait pas; et son âpre éloquence, si simple, si sauvage, si pathétique et si fière, ne saurait être arguée de mensonge3. Les Français réfugiés, assis, attentifs au pied de sa chaire, étaient libres , du moins , dans leur exil ; tandis qu'en France, c'étaient les plus rudes peines pour qui tentait seulement d'écouter la parole, et la mort , la mort sur la roue , au ministre qui

* Vie de Pierre Du Bosc , ministre du saint Évangile , p. 149.

a Fie de Pierre Du Bosc, p. 149. — Histoire de la Persécution faite à V église de Rouen , p. 84.

3 Voir ses sermons sur V Amour de la Patrie; pour le Jeûne célébré à r ouverture de la campagne de 1706; sur les Profondeurs iix'ines ; pour le jour de la Consécration du temple de Voorburg^ etc.

Assemblées du désert y i Normandie.

je& Français eligionnaires migres prospèrent et font prospérer e commerce : l'industrie, i l'étranger.

avait osé la prêcher. 11 se rencontrait, néanmoins, de loin en loin , et des pasteurs téméraires , et de fervents auditeurs réunis pour les entendre en cachette. La Normandie, elle aussi, eut ses aisemblées du désert* ; et, sur les ruines d'un prêche démoli, accouraient des fidèles qui, à l'aspect de ses décombres, tressaillaient saisisde pitié a. Venus là en secret , de loin , comme ces quatre-vingts hommes de Sichem , et comme eux , la barbe et les vêtements en désordre, ils offraient à Dieu des larmes , des dons et des prières3. Là, entre si peu de religionnaires qui s étaient pu rassembler, des prédications dans l'ombre, des chants à voix basse., qu'épiaient les bourreaux. En Angleterre, au contraire , en Hollande , partout , la liberté, mais la liberté loin de son pays et des siens ; des cantiques au Seigneur , mais chantés tristement sur la terre étrangère4. Du moins pouvaient-ils vivre li-

1 Histoire de VÉdit de Nantes, V, 990. — Histoire des Églises du Désert , par M. Cocquerel. 2 vol. in- 8°, 1841 -42.

7 « Placuerunt servis tuis lapides ejtis, et terraeejus miserebuntur. » Psalra. ci, v. 15.

3 « Vénérant viri de Sichem, et de Silo et de SamariA, octogiota viri , rasi barbâ et scissis vestibus et squallentes ; et munera et thus habebant in manu, ut offerrent in domo domini. » Jerem. , cap. 41, v. 5.

4 Psalm. cxxxvi. — La traduction qu'en flt Clément Marot, aa temps de François I, a quelque chose de triste et comme de prophétique :

Esta n s assis aux rives aquatiques De Babylon ,

brement et à Taise. A Amsterdam, à Leyde , à La Haye, à Rotterdam, à Berlin, à Londres, et jusqu'au fond des Indes, des familles françaises, proscrites, fugitives, florissaient1 , trouvant dans ces régions lointaines la paix et la liberté que leur avait déniées la France. Là prospéraient, exportées, ces industries, ces manufactures, nées autrefois à la voix de Colbert, bannies par Louvois, et que la France regrettait amèrement, trop tard, mais en vain, de s'être laissé ravir. Pour ne parler que de notre combienu^

CfttîOD de l'é

province , \ 84,000 religionnaires , environ , en de Nantei étaient sortis ; plus de 26,000 habitations étaient 'j^^" désertes 2 ; dans Rouen , on ne comptait plus que en Norman*

et y avait am<

60,000 hommes, au lieu de 80,000 qu'on y avait driiecomm<

et paralysi — — — l'industrie

Plorions mélancoliques , Noos souvenant du paîs de Sion :

Et au milieu de l'habitation , Où de regret tant de pleurs épandismes , Aux saules verds nos harpes nous pend urnes.

Qui pourrait inciter

Nos tristes cœurs à chanter la louange De nostre Dieu , en une terre est range !

Puisse oublier ma dextre

L'art de harper , avant qu'on te voye estre , Jérusalem , hors de mon souvenir !

Ma langue puisse à mon palais tenir , Si je t'oublie , et si jamais j'ai joye , Tant que , premier , ta délivrance j'oye.

* Histoire de la Persécution faite à l'église de Rouen , à la fin du dernier siècle, p. 83.

a Histoire tlu duché de Normandie , par Goubc, t. II, p. 542 et «rivalités. — Lange, Êphémé rides normandes, t. 11 , p. 261.

vu peu d'années avant * . Tout commerce , presque, y avait cessé, ainsi que dans le reste de la Normandie. Le peu que Ton y pouvait fabriquer encore s'y consommait, sans transporta l'étranger, dont on n'y voyait plus venir les vaisseaux \ Rouen, donc, Darnétal, Elbeuf, Louviers, Caudebec 9 le Havre, Pont-Audemer , Caen, Saint-Lô , Àlençon, Bayeux languissaient, les diverses branchesde commerce et d'industrie que, naguère, on y avait vues fleurir, ayant péri, par l'émigration des maîtres, que leurs habiles ouvriers avaient suivis à la foule. Les détails sur ces émigrations, sur cet anéantissement du négoce, fourmillent sous nos yeux, les preuves surabondent3.

1 Mercure historique et j>oli tique , t. XVIII , p. 298. — Et Mémoire de l'intendant De Faubourg , cité plus bas.

2 Mémoire de M. de faubourg, intendant de la généralité de Rouen , 1098. Ms. Bihlioth. pu!>l. de Rouen , 6

3 Essais historiques sur la ville de Caen, par l'abbé De la Rue,

t. II , p. 347 , 348. — Essai historique sur la ville de Bayeux, par Pluquct , p. 346. — Mémoires chronologiques pour servir à F histoire de Dieppe , t. I , p. 422 et suivantes. — Le Havre et ses environs, par Morlent, t. I , p. 99 , 100. — Essais sur le département de la Seine- Inférieure , par S. B. J. Noël. Rouen, 1795, 2 vol. iu-8°.

— Histoire de Louviers t par Morin , t. II, p. 175, 176. — Notice historique , topographique et statistique sur la ville de Darnétal , par Alexandre Lesgui liiez. Rouen, 1835, in-8°, p. 281 et 282.

— Mémoires des intendants des cinq généralités de Normandie, Mss. Bibliotb. publique de Rouen , 6 — Essai historique , archéologique

et statistique sur l'arrondissement de Pont-Judemer , par Canel , t. I, p. 126.

La France , pour tout dire, était malheureuse, La Franc

i*i . / i • accablée se

sans liberté, sans lois, sans commerce, sans res- ^po^sdes,* sources, et ses magistrats sans voix ne pouvaient fiscaux. plus rien pour elle. Pour subvenir aux frais énormes de guerres incessantes et malheureuses, on faisait pleuvoir les édits Gscaux, plus onéreux les uns que les autres; on écrasait nobles, roturiers, seigneurs et gens d'église. Assister à des Te Deum chantés à l'occasion de la victoire de la veille , que devait effacer l'échec du lendemain1; puis, au palais, enregistrer des balles de ruineux édits, c'était, désormais, la plus ordinaire occupation des Parlements. De ces désastreux édits , il y en avait de mortifiants pour la magistrature , déjà si nombreuse , et dans laquelle, toutefois, ils créaient encore une multitude d'offices superflus. On en vit de ridicules, qui mettaient à l'encan les armoiries et la noblesse; de scandaleux qui, moyennant une somme honnête, faisaient grâce aux gens de justice, pour les concussions qu'ils avaient pu commettre 2.

Mais qu'y auraient pu les magistrats? *Enre- impuissant

laquelle étai

gistrons (disait à Paris, le premier président De réduits

tt i \ • . • • / lesParlemen

Harlay), enregistrons, sans rien craindre pour

1 Abrégé historique du Parlement de Normandie, par le procureur généra] Pavyot du Bouillon (règne de Louis XIV); et les Registres secrets des trente dernières années de ce règne , passhn.

a 3 septembre 1704.

notre conscience, ni pour notre lionneur * puisqu'en

ce temps * aucun examen * ni aucunes remontrances

ne sont admis. Mal à propos entrerions-nous dans

aucun détail sur ces édits* et en irions-nous discuter

les motifs* les prétextes, l'équité* puisque le Pan-

• lement n'est plus chargé de rien de tout cela* mais

seulement de les vérifier en baissant la tête * qui est

la seule chose qui nous soit commandée ' . »

Funeste édit A tant d'intolérables charges , on devait mettre

profanation de 'e comble par le funeste édit du dixième. C'était

imagîLe^oar' cetle ^tme r0)'a^e ■> imaginée par Vauban et par an le soulagement Normand , Le Pesant de Boisguilbert , tous deux

du royaume.) °

amis sincères de leur pays. Au lieu de ces mille impots écrasants, auxquels le royaume ne pouvait plus suffire , ils avaient proposé d'en établir un seul, en deux branches, qui aurait consisté à lever chaque année, sur les terres , le dixième de leur produit, et de plus, une taxe modérée sur le commerce et l'industrie. Au moyen de cet unique impôt* de la dîme royale, comme ils l'appelaient, toutes autres contributions auraient cessé. A ce moyen , c'en eût été fait, dans nos finances,de l'infini et deY arbitraire, ces deux plaies dévorantes dont se mourait la France. Mais Vauban , mal vu du roi et des ministres, pour avoir voulu venir en aide à sa patrie , en était mort de chagrin ; et Boisguilbert , pour le même motif,

1 Mémoires du duc de Saint-Simon , cdit. 1829, in-8°, t. V, p. 301.

LOUIS XIV. ]g7

avait été envoyé en exil ; on devait , toutefois , revenir, plus tard, à leurs idées; et ce dixième qu'ils avaient imaginé , fut établi, mais, hélas! en sus de tous les impôts existants déjà, et sans préjudice de tous ceux qu'à l'avenir on pourrait créer encore. Boisguilbert , réduit, par-là, au rôle fâcheux de donneur d'avis contre son pays, lui qui en avait voulu être le sauveur, se désespérait, sans remède * . Tout ce que voulut dire le Parlement , rempli des idées de ce sage magistrat, n'avait abouti qu'à une insignifiante réponse du contrôleur Des Marets , dont la conclusion étaitde passer outre2. Le dixième eut vie, en un mot, et non point seulement (comme l'avait promis l'édit ) , pour cesser trois mois après I* publication de la paix. » Mais , légué au règne suivant, et rendu plus onéreux encore par nombre de déclarations nouvelles , il devait être , pendant ce long règne , le désespoir des Parlements et la ruine du peuple.

Louis XIV, en un mot, (Saint-Simon l'a dit et MUère,détrei

• • v i i \ «.■•*.! i famine en No

po dire sans hyperbole ) , « tiroit le sang de ses œandie# AUn sujets , sans distinction ; il en exprimait jusqu'au Jf^îjïj*?1**

lais. Marinai

• Mémoires du duc de Saint-Simon , édition 1829, in-8°, t. V, p. 186 et sui?.; t. IX, p. 42 et suW. — Édit du 14 octobre 1710 , enregistré an Parlement de Paris , le 26 dudit mois.

1 Meg. secr. du Parlement de Rouen , 20, 22, 26 novembre, 13 decembre 1710.

J8ft

Le Parlement

pourvoit avec

vigilance anx

besoins du

peuple ;

il ordonne des

travanx publics ;

le Chemin-neuf.

pus f » ; et, en France, dans la Normandie notamment , ce n'était que misère. La disette, bientôt, s'y venant joindre, on vit des attroupements, des séditions , causées par le désespoir , irritées par le despotisme des intendants et par les criminels et homicides calculs qu'on les accusait, eux et leurs préposés , de faire sur les grains. Les boulangers se virent long-temps menacés de pillage. La cinquantaine escortait les convois de pain , envoyés à Rouen, de Darnétal et des lieux voisins. Sans aliments, sans ouvrage , le peuple s'attroupait dans lès rues, sur les places, écoutant ses orateurs turbulents, qu'avait inspirés la faim. Des troupes de 800 femmes hurlaient dans les avenues de l'hôtel de ville , dans la cour du palais, et trouvaient au Parlement de fermes magistrats, un premier président Montholon, entre autres, qui les savaient bien gour» mander, et contraindre à la retraite et au silence1. A la vérité, les immenses aumônes de ces magistrats, leurs incroyables et opiniâtres efforts pour procurer aux nécessiteux du travail et du pain, étaient trop bien connus du peuple, pour qu'il n'en crût point la voix de ces magistrats qui, hors d'état,

» Mémoires du duc de Saint-Simon, &lit. 1820, în-8°, t. IX, 1>. 41 et suivantes.

" Reg. du Parlement et de l'hâtel-dc- ville , 17, 18 avril 1693; jan- \icr et mois suivants , 1694.

maintenant, de le défendre, le secouraient du moins, ne pouvant faire pour lui davantage. Le Chemin-neuf (comme on l'appelle encore aujourd'hui, cent cinquante ans après l'époque qui le vit pratiquer ) , est du au Parlement et à l'Hôtel-de- Ville , et l'ouvrage d'une multitude d'artisans affamés, que ces magistrats y employèrent bien long-temps, leur donnant, pour cela, de l'argent, du pain, et substituant , en même temps, à ce détour ignoble, par le faubourg Martainville, une entrée convenable aux voyageurs arrivant de la capitale du royaume dans celle de notre province1. Ces travaux furent, surtout, repris, après le funeste hiver de 1709, où la Normandie, elle aussi, avait tant eu à souffrir 2. La disette s'en étant suivie , puis des mouvements populaires, des attroupements de vagabonds dans les campagnes, y commettant des vols, sous prétexte d'aumône3, on vit des séditions dans les villes , à Rouen la plus violente de toutes, et où l'intendant Courson* faillit périr. Odieux au peuple par sa brutale inso-

• Reg. du Parlement et de l' hôtel-de-ville , mars 1694, et mois suivants.

» Reg. du Parlement et de V hôtel -de-ville , année 170J, passlm.

' Reg. du Parlement et de V hôtel-de-ville , avril , mai , et mois suivants 1709.

* M. De la Moiguon, chevalier, comte de Launay-Courson, V des requêtes , intendant de la généralité de Rouen.

Sédition a Rouen , provoquée par les insolences de Pi n tendant La Moignon de Courson , et par les concussions de ses subordonnés.

lence, et par les concussions de ceux qui travaillaient sous ses ordres , et dont il n'était point entièrement innocent lui-même ( a-t-on voulu dire) , le peuple s'était avisé de lui imputer la cherté de grains, dont souffrait la province. Cette populace alla donc assaillir l'intendant , abattre les maisons des subdélégués ; et lui-même eût été mis en pièces, sans le premier président Pontcarré , dont , bien à propos, l'hôtel lui servit d'asile. Il avait fallu le concours énergique du Parlement et de l'Hôtelde-Yille pour arrêter cette violente sédition, à laquelle on sut que les ouvriers de Darnétal et d'Elbeuf voulaient venir prendre part. Mais, par Tordre du Parlement, veillaient des forces imposantes; des lumières, placées à toutes les fenêtres, éclairaient la ville, et ne permettaient point de surprise. Tous les bourgeois étaient sous les armes ; aux carrefours , aux portes de Rouen , avaient été établis de redoutables corps-de-garde. Les échevins veillaient à l'hôtel de ville, les magistrats au palais; quand, bientôt, arriva le duc de Luxera^ bourg, gouverneur de la province, tout était fini1. Au Chemin-neuf \ et ailleurs , travaillaient des ou-

1 Mémoires secrets de Duclos, collcct. Pctitot , 2* série , t. LXXV1I, p 281 et suit. — Mém. du duc de Saint-Simon, t. XV, p. 149 et suiv. (ëdit. 1829, in-8° ) ; t. IX, p. 319. — Beg. de VMtel-de*vilk de Rouen, 3 juillet 1709, et jours suivants. — Reg. secr., Beg. de Tournelle, Reg. de Rapp. c/t\, à la même époque.

LOUIS XIV. I9i

triers sans nombre , nourris , payés des aumônes du Parlement et de la Ville. Courson , rappelé , était allé en Guienne se faire haïr et chasser encore ; et, enfin , arrivaient deux compagnies de dragons , dont une pour Darnétal, qui s était fait craindre. C'est, dans l'histoire dune seule année , avoir tracé celle des dernières années de ce règne éclatant sans doute , mais où le peuple eut cruellement à souffrir* Le peu de libres écrits qui nous restent du temps nous montrent la France ruinée, misérable et aux abois. Les Soupirs de la France esclave, qui aspire après la liberté, écrit chagrin, si l'on veut, imprimé à l'étranger dans ce temps-là 4 , repréhensible en ce qu'il prêche l'insurrection ( toujours criminelle et qu'aucune conjoncture ne saurait excuser jamais ) , n'en est pas moins la fidèle peinture des maux auxquels, alors , était en proie le royaume. Si , toutefois , ce livre, attribué au fougueux Jurieu, paraissait suspect, et par le ton qui y règne, et par le nom de son auteur, le sincère et clairvoyant Fénélon est là pour nous peindre fidèlement le lamentable

• Les Soupirs de la France esclave, qui aspire après la liberté, I vol. in-4° de 238 pages. — Suite de douze Mémoires , où l'on Montre l'oppression pesant, en France , sur toutes les classes.— On trouve une exacte énumération de ces douze mémoires dans la Bibliothèque historique de la France, t. Il, n° 27,300, Mais l'ouvrage { attribué à Jurieu } est à lire.

spectacle qu'il avait sous les yeux. « On ne vit plus (disait-il) que par miracle. Il semble que la France est une vieille machine délabrée , qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a donné , et qui achèvera de se briser au premier cfioc. Tout se réduit à fermer les yeux et à ouvrir la main3 pour prendre toujours, sans savoir si on trouvera de quoi prendre; il n'y a plus que le miracle d'aujourd'hui qui reponde de celui qui sera nécessaire demain. Les peuples ne vivent plus en hommes , et il n'est plus permis de compter sur leur patience ; tant elle est mise à une épreuve outrée \ » Puis, lorsqu après FéuéJon,qui avait tant aimé les hommes, mourut Louis XIV, qui, hélas! n'avait guère aiméque lui-même, * Paris respira ( nous assure Saint-Simon ) ; les provinces, elles aussi , respirèrent * et tressaillirent de joie. Le peuple ruiné, accablé, désespéré, rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, de cette délivrance*. »

' Mémoires de Fénélonf sur l'état de la France , en 1710 ; Histoire de Fénélon , par le cardinal de Rausset , liv. vu , § 39 ; (t. IV , p. 136, édit. 1817, in-S°. )

' Mémoires du duc de Saint-Simon , t. XIII , ch. 12 , p. 202 ( édit.

1829, in-8°. )

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