CHAPITRE XXXVl. 9.O
prince n'avait point été absous par le pape. Ce préjugé était enraciné chez tous les prêtres, excepté dans le petit nombre de ceux qui se souvenaient qu'ils étaient Français avant d'être ecclésiastiques.
S'il ne suffit pas de se repentir pour obtenir de Dieu miséricorde, s'il est nécessaire qu'un homme soit absous par un autre homme, Henri IV l'avait été par l'archevêque de Bourges. On ne voit pas ce que l'absolution d'un Italien pouvait ajouter à celle d'un Français, à moins que cet Italien ne fût le maître de toutes les consciences de l'univers. Ou l'archevêque de Bourges avait le droit d'ouvrir le ciel à Henri IV, ou le pape ne l'avait pas : et, quand ni l'un ni l'autre n'aurait eu cette puissance , Henri IV n'était pas moins roi par sa naissance et par sa valeur. C'était bien là le cas d'en appeler comme d'abus. Henri IV affermi sur le trône n'aurait pas eu besoin de la cour de Rome , et tous les parlemens l'auraient déclaré roi légitime et bon catholique, sans consulter le pape; mais on a déjà vu ce que peuvent les préjugés.
Henri IV fut réduit à demander pardon à l'évêque de Rome , Aldobrandin , nommé Clément FUI, de s'être fait absoudre par l'évêque de Bourges, alléguant qu'il n'avait commis cette faute que pressé par la nécessité et par le temps , le suppliant de le recevoir au nombre de ses en-
fans. Ce fut par le duc de Nevers, son ambassadeur, qu il fit porter ces paroles; mais le pape ne voulut point recevoir le duc de Nevers comme ambassadeur de Henri IV; il l'admit à lui baiser les pieds comme un particulier. Aldobrandin, par cette dureté , fesait valoir son autorité pontificale, et montrait en même temps sa faiblesse. On voyait dans toutes ses démarclies sa crainte de déplaire à Philippe II, autant que la fierté d'un pape. Le duc de Nevers ne recevait de réponse à ses mémoires que par le jésuite Tolet, depuis peu promu au cardinalat.
Il n'est pas inutile d'observer les raisons que ce jésuite-cardinal alléguait au duc de Nevers : « Jé- (c sus -Christ, lui disait -il, n'est pas obligé de re- « mettre les errans dans le bon chemin ; il leur a ce commandé de s'adresser à ses disciples : c'est « ainsi que saint André en usa avec les Gentils. »
Le bon homme Tolet ne savait ce qu'il disait, il prenait André pour Philippe; lequel Philippe ayant rencontré l'eunuque de Candace, reine d'Ethiopie , lisant dans son chariot un chapitre ^Isaïe, apparemment traduit en éthiopien , et n'y entendant rien du tout, Philippe, qui, sans doute était savant, lui expliqua le passage, le convertit, le baptisa; après quoi il fut enlevé par l'esprit.
Mais quel rapport de cet eunuque à Henri IV, et de Philippe au pape Clément Vin? et pourquoi
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Renaud de Beauiie, archevêque de Bourges, ne pouvait-il pas ressembler au Juif Philippe aussi bien que Clément? C'était se jouer étrangement de la religion que de vouloir soutenir par de telles allégories la conduite de l'évéque souverain de Rome, qui exposait la France à retomber dans les horreurs des guerres civiles. Le duc de Nevprs sortit de Rome en colère ; et, tandis que du Perron et d'Ossat allaient renouveler cette singulière négociation , le même esprit qui avait dicté les refus de Clément YIII aiguisait les poignards levés sur Henri IV.
Un jeune insensé, nommé Jean Chaiel, fils d'un gros marchand de draps de Paris, et assez bien apparenté dans la ville, où la famille de sa femme est encore assez nombreuse , ayant étudié aux jésuites, avait été admis dans une de leurs congrégations, et à certains exercices spirituels qu'on fesait dans une chambre appelée la chambre des méditations. Les murailles étaient couvertes de représentations affreuses de l'enfer, et de diables tourmentant des damnés. Ces images , dont l'horreur était encore augmentée par la lueur d'une torche allumée, avaient troublé son imagination. Il était tombé dans des excès monstrueux, il se croyait déjà une victime de l'enfer. On prétend qu'un jésuite lui dit, dans la confession, qu'il no pouvait échapper aux châtimens ^éternels qu'en
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délivrant la France d'un roi toujours hérétique. Co malheureux, âgé de dix-neuf ans, se persuada que du moins , s'il assassinait Henri IV, il rachèterait une partie des peines que l'enfer lui préparait. «Je sais bien que je serai damné, disait-il, « mais j'ai mieux aimé l'être comme quatre que « comme huit, w II y a toujours de la démence dans les grands crimes : il voulait mourir; l'excès de sa fureur alla au point que, de son aveu même , il avait résolu de commettre en public le crime de bestialité , s'imaginant que sur-le-champ on le ferait mourir dans les supplices. Ensuite, ayant changé d'idée, et détestant toujours la vie, il reprit le dessein d'assassiner le roi.
(27 décembre i594j à six heures du soir.) Il se mêla dans la foule des courtisans dans le moment que le roi embrassait le sieur de Montigni ; il portait le coup au cœur; mais le roi s'étant beaucoup baissé le reçut dans les lèvres. La violence du coup était si forte qu'elle lui cassa une dent, et le roi fut sauvé pour cette fois*.
On trouva dans la poche de Jean Chatel un écrit contenant sa confession. Il était bien horrible qu'une institution aussi ancienne, établie pour expier ou pour prévenir les crimes, servît si
* D'Aubigné , protestant fanatique, écrivit à Henri IV :« Vous ««avez renié Dieu de l)onclie, et il a frappé votre bouche; prenez « garde à le jamais renier de cœur. »