CHAPITRE LVI
Le lendemain de l'enlèvement des magistrats et de l'émotion du peuple fut la joiunée des barricades. Le peuple renouvela ce qu'il avait fait sous Henri III, mais avec encore plus d'emportement et plus d'effusion de sang. Le cardinal de Retz, alors simple coadjuteur de l'archevêque de Paris, se vante, dans ses Mémoires, d'avoir été l'unique auteur de cette sédition mémorable qui commença la guerre civile; il y eut sans doute une très grande part.
Cet archevêque avait trois passions dominantes : la débauche, la sédition et la vaine gloire. On le vit en même temps se livrer à des amours quelquefois honteux, prêcher devant la cour, et faire la guerre à la reine sa bienfaitrice.
On sait que d'abord le cabinet , alarmé des barricades, fut obligé de rendre les magistrats emprisonnés. Cette indulgence enhardit les factieux. La reine-mère fut enfin obligée de fuir deux fois de Paris avec le roi son fils, les princes et son ministre. Et la seconde fois qu'elle se tira des mains des factieux , ce fut pour aller à Saint - Germain (6 janvier 1649), ^^ toute la cour coucha sur la paille tant ce voyage fut précipité. Le prince de Condé, touché des larmes de la reine, et flatté d'être le défenseur de la couronne , prépara le blocus de Paris. Le parlement, de son côté, nomma des généraux et leva des troupes. Chaque conseiller
3lO HISTOIRE DU PARLEMENT DE PARIS.
du parlement se taxa à cinq cents livres. Vingt membres de ce corps , qui étaient l'objet de la haine de leurs confrères, parce qu'ils avaient acheté leurs charges de la nouvelle création sous le cardinal de Richelieu , donnèrent chacun quinze mille livres pour obtenir la bienveillance du reste de la compagnie. Elle fit payer cinquante écus par chaque maison à porte cochère; elle fit saisir jusqu'à six cent mille livres dans les maisons des partisans de la cour. Avec cet argent extorqué par la rapine et par un arrêt, elle fit des régimens de bourgeois, et on eut plus de troupes contre la cour que la cour n'en eut contre Paris.
Le parlement, en fesant ces préparatifs , déclara le cardinal premier ministre ennemi de l'état et perturbateur du repos public, lui ordonna de sortir du royaume dans huit jours ; et , passé ce temps, ordre à tous les Français de lui courre sus, ancien formulaire des déclarations de guerre de monarque à monarque.
Cependant le grand Condé, avec sept ou huit mille hommes , tenait Paris bloqué et en alarmes. On sait quel mépris il avait pour cette guerre qu'il appelait la guerre des pots de chambre, et qui selon lui ne devait être écrite qu'en vers burlesques. On ne se souvient aujourd'hui que du ridicule de cette première campagne de la Fronde; des vingtconseillers au parlement, qu'on appela les quinze-
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vingts, parce qifils avaient fourni chacun quinze mille livres à Tarmée parisienne; du régiment du coadjuteur, nomméle régiment de Corint/iCy à cause du titre d'éveque de Corinth^ que portait alors le cardinal de Retz; de la défaite de ce régiment, appelée la première aux Corinthiens; enfin des chansons plaisantes et satiriques qui célébraient les exploits des bourgeois de Paris.
La duchesse de Nemours dit que , dans une conférence accordée à quelques députés des rebelles, on leur fit accroire que le prince de Condé se fesait servir régulièrement à son dîner un plat d'oreilles de Parisiens. Malgré toutes ces plaisanteries qui caractérisaient la nation, il y eut du sang répandu, des villages ruinés, des campagnes dévastées j un brigandage affreux, et beaucouj) d'infortunés.
C'était dans ce temps-là même que le cardinal Mazarin venait de mettre la dernière main à la paix de Westphalie; il ajoutait l'Alsace à la France, et le parlement le déclarait ennemi de l'état, et ordonnait qu'on lui courût sus.
Assez de livres sont remplis des détails de tous ces troubles, des factions de Paris, des intrigues de la cour, et de qe flux et reflux continuel de réconciliations et de ruptui'es : notre plan est de ne rapporter que ce qui concerne le parlement. Les Mémoires de la duchesse de Nemours nous
apprennent qu'un des motifs qui avaient déterminé le grand Condé à favoriser Mazarin , et à se déclarer contre le parlement , fut qu'un jour * ayant été aux Chambres assemblées pour apaiser les troubles naissans, et ayant accompagné son discours d'un de ces gestes d'un général victorieux, qu'on pouvait prendre pour une menace, le conseiller Quatre-Sous lui dit que c'était un fort vilain geste dont il devrait se défaire. Les murmures de l'assemblée, que le cardinal de Retz appelle si souvent la cohue des enquêtes, excitèrent la colère du prince. Il fallut que ses amis l'excusassent auprès de Quatre-Sous ; mais à ce mouvement de colère s'était joint un motif plus noble, celui de secourir l'enfance du roi opprimée , et la reine régente outragée.
Toutes les guerres civiles qui avaient désolé la France furent plus funestes que celle de la Fronde; mais on n'en vit jamais qui fût plus injuste, plus inconsidérée ni plus ridicule. Un archevêque de Paris et une cour de judicature armés contre le roi, sans aucun prétexte plausible, étaient un évé^ nement dont il n'y avait point d'exemple , et qui probablement ne sera jamais imité.
Dans cette première petite gu^erre de la Fronde, on négocia beaucoup plus qu'on ne se battit; c'était le génie du cardinal Mazarin. La cour envoya
* Le i6 décembre 1648.