‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 254 sur 295 · CHAP. XXX. — LES MORISQUES · texte numérisé non relu

CHAP. XXX. — LES MORISQUES

tous les procès des comtés et des baronies de Tancien domaine de Navarre, parce que ces lettres d^évocation, surprises au roi, mettaient le peuple à la discrétion des traitants et de leurs commis. Il confirma, au contraire, dans un élan de reconnaissance, le beau privilège rojal accordé aux capitouls, aux bourgeois de Toulouse et à leur postérité, de posséder des fiefs et des biens nobles, avec juridiction, ssuis être assujettis au payement d'aucun droit.

Au Capitole, on veillait sans cesse: quand le peuple avait désarmé, les étrangers menaçaient la tranquillité de la ville. Vers la fin du printemps de l'année 1606, des tribus de Mores chassés du royaume de Grenade, de Murcie et d'Andalousie par le roi Philippe III, descendirent des Pyrénées, pillant et saccageant tout sur leur passage. Les Espagnols en jetèrent une partie à la mer sur les côtes d'Afrique ; les autres, épouvantés, prirent la route de France et ces avalanches humaines tombèrent, tout à coup, sur le Roussillon et le Béarn, en semant autour d'elles répouvante . Sur les réquisitions du procureur général, le Parlement leur défendit d'entrer en Languedoc, sous peine de la potence, mais ils bravèrent les arrêts de la justice ettraversèrentToulouse, au nombre de soixante mille hommes, à la peau noircie par le soleil de leur pays, femmes enguenillées, enfants et vieillards, pour aller s'embarquer au port d'Agde, et passer de là en Barbarie. Un nouvel arrêt les força de quitter la province, dans les vingt-quatre heures. On les vit, alors, se disperser et se cacher dans la campagne, où plusieurs d'entre eux furent maltraités et volés, bien que l'arrêt, dit naïvement le père Lombard, « n'eût

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€ pas donné cette permission, les Morisques méritant € par leur qualité d^hommes, la protectioa des lois* »

Ces arrêts contre les Mores n'eurent pas Téclat et le retentissement d'un procès criminel auquel ne manquèrent ni les émotions, ni le mystère» ni les tortures, ni Téchafaud. Du fond du Portugal, un aventurier, le seigneur de Batz de Castro, était venu chercher un asile à Toulouse avec sa femme et ses quatre enfants. L'aînée de ses filles, née d'une mère morisque, avait dans les veines du sang des héros chantés par les romances espagnoles. L'éclair un peu sauvage de ses yeux, ses longs cheveux noirs et son visage, d'une pà* leur chaude et d'une beauté rare, révélaient les origines de sa race. Veuve à vingt ans, Violante Monseroso de Reines, retirée dans un couvent de Toulouse, enchantait et attirait à elle tout un essaim bourdonnant d'écoliers et de gentilshommes. Les cœurs refroidis par l'âge ou par les austérités de la vie se rallumaient à sa flamme, et l'amour entra au cœur du religieux augustin Arrias Burdéus, du royaume de Grenade, prieur et provincial du monastère de Toulouse, professeur de théologie à l'Université. Un de ses rivaux était le vieux François de Gayraud, conseiller au sénéchal. A ce cortège toujours croissant d'adorateurs se joignirent bientôt l'écolier Antoine Candolas et un clerc au greffe du Parlement, Pierre Esbaldit, qui délaissa sa jeune femme, pour s'attacher à cette courtisane se jouant dans les caprices de l'amour et qu'on n'appelait, à Toulouse, que la belle Violante. Tel était son grand art d'attiser et de calmer les passions, qu'aucune querelle n'éclata entre ses adorateurs, écoliers, gentilshom-

mes et bourgeois, pressés à ses pieds. Le rapporteur du procès disait: € Elle avoit tous lés amours et les ^ désirs que Junon demandoit à Vénus, feignant vou- ^ loir aller réconcilier le père Océan avec Thétys, sa « femme, et sembloit avoir reçu aussi bien le ceste de « la main de Véûus, auquel estoient les attraits, Ta- « mour, le désir, le discours et douceur de langage, qui ^ charment et déçoivent les plus sages, avec lequel

< Junon, sur le mont Ida, eschauifa tellement dé son

< amour Jupiter qu'il luy advoua qu'il n'avoit esté

< jamais touché d'un feu si violent, pour pas une de ses « maîtresses. Elle avait un langage pipeur et des mi-

< gnardises inévitables. »

Le plus éperdu de tous était le vieux Gayraud, désespéré à la pensée de voir Violante regagner l'Espagne et cherchant à la retenir à Toulouse par un mariage avec Pierre Romain, avocat de Gimont. Ce Pierre Romain, pauvre, boiteux et simple d'esprit, amoureux et ébloui ^omme les autres, n'hésita pas à se marier avec Violante, mais il devint jaloux et l'emmena dans sa maison de Gimont.

Les amoureux, surtout Gayraud, voulant ramener Pierre Romain à Toulouse, le tentèrent par les brillantes promesses d'une charge de la ville ou de l'État; il entrevit le piège et resta à Gimont. Violante, lassée de son isolement, écrivait à Toulouse des lettres suppliantes, et à partir de ce moment, entre Violante et x:eux qui ne pouvaieut se consoler de son départ, la résolution fut prise de la délivrer par la mort de sonmari « ce tyran gascon ». Le religieux augustin, le ^conseiller au sénéchal, l'écolier et le clerc au greflFe

du Parlement font alliance pour tuer Tavocat qui défend rhonneur de son foyer. Us envoient du poison à Violante, mais on ne sait si le poison fut employé, ou s*il fut impuissant à tuer Pierre Romain. Us ourdirent une trame plus sûre et plus prompte : Romain soutenait depuis quelque temps, devsmt le Parlement, un procès où se trouvait engagée une partie de la dot de sa femme ; ils lui écrivirent lettre sur lettre pour qu*il reprit le chemin de Toulouse, et cette fois il se laissa entraîner et alla loger dans la maison de Gayraud.-

Un soir de Tété de 1608, après le souper, Gayraud s'achemine, avec Romain, au delà de la porte Matabiau et le reconduit par la porte Arnaud Bernard et le quartier désert de TEsquile et des Pénitents-Gris où l'attendaient, dans un coin obscur, Técolier Candolas, le clerc Esbaldit et trois bourgeois. Ils fondirent sur lui et Je percèrent de dix-sept coups d^épée ou de poignard» A ses cris, les voisins accoururent et ne trouvèrent plus qu*un cadavre ensanglanté. Gayraud, dont Taudace croissait avec le danger, se hâta de dénoncer le meurtre au capitoul du quartier : un voile épais couvrit d'abord les meurtriers ; à l'effroi de Gayraud et à ses paroles entrecoupées de sanglots, les capitouls étafent loin de croire qu'il avait comploté et consommé le crime. Dans la nuit, on arrêta Esbaldit errant dans les rues voisines de la Daurade ; mais il s'était défait de son poignard et on le remit en liberté. De sourdes rumeurs qui planaient sur Violante, firent, bientôt, explosion, et provoquèrent contre elle, un décret de prise de corps lancé par les capitouls. De Gimont, on la conduisit aux prisons du Capitole.

A cette nouvelle, qui se répandit en ville comme une traînée de feu, le moine Burdéus déserte son couvent, s'enferme dans la maison d*Esbaldit, et quelques jours après, s*enf uit avec Técolier Candolas, d* abord à Clairac, ville protestante où il jeta le froc aux orties, et puis à Nimes où il abjura publiquement la religion catholique et se fit huguenot. Le Parlement évoqua le procès et le premier président de Verdun décerna contre tous les deux ordonnance de prise de corps. Ils se pourvurent aussitôt devant la chambre de TÉdit : le consistoire de Nimes ne permit au prévôt, envoyé par le Parlement, de se saisir du moine renégat et de l'écolier, qu'à la condition de les faire transférer à Castres, siège de la chambre de rÉdit. Là, magistrats catholiques et protestants se partagèrent sur la compétence : les protestants prétendaient retenir le jugement et les prisonniers, malgré les édits de pacification, qui n*autorisaient les apostats à plaider devant les chambres mi-parties qu'après six mois d'une profession publique du calvinisme ; les catholiques inclinaient à renvoyer l'affaire au Parlement. Le premier président en écrivit au roi qui trancha le différend, en son Conseil, par un arrêt saisissant le Parlement de ce procès,

La grand'chambre et la Tournelle s'assemblent et le procès commence. Le conseiller de Ségla qui en fut le rapporteur en a, plus tard, raconté les phases dramatiques et diverses. Mais la lumière se faisant lentement, à travers des dépositions incertaines et des déclarations mensongères, le premier président dépêche des courriers partout où Arrias Burdéus était passé, à la * Rochelle, à Nîmes, à Clairac et en Espagne. Sur sa liai-

son avec Violante, la preuve éclatait à tous les yeux ; elle manquait à Taccusation d^assassinat. Là aussi^ il y eut partage : à la Tournelle et à la grand*chambre, les uns votèrent pour la question, et les autres pour la morL La première chambre des enquêtes se décida pou;r les* deux peines, et condamna Burdéus à avoir la tête tran* chée, les quatre membres coupés, et à être préalablement appliqué à la question.

Aux premières étreintes de la torture, Uancien moine augustioconfes sa ses crimes, dénonça ses complices et reconnut, dans cet arrêt delà justice humaine, la main vengeresse de la justice de Dieu. Il marcha au supplice^ le 3 février 1609, le front baissé, humilié et repentant» parlant au peuple, d'une voix suppliante, à la porte dm Téglise des carmes, devant le couvent des augustins et sur réchafaud de la place Saint-Georges, en affirmant sa foi dans la religion catholique.

Après lui, Gayraud comparut au Parlement et soutint la question ordinaire, sans défaillance et sans rien avouer. On le laissa presque mourir de faim. Rien ne pouvant ébranler son âme résolue à braver tous les supplices ; un des commissaires usa d*un stratagème barbare et lui annonça que, s*il persistait dans son obstination silencieuse, son fils serait arrêté et supplicié à son tour. Les alarmes de la tendresse paternelle amollirent ce cœur, qui défiait les cruelles douleurs de la question, et lui arrachèrent des aveux. Il entendit, sans tressaillir,, prononcer Tarrêt de mort et monta froidement sur l'échafaud, encore rouge du sang de Burdéus. En sa qualité de gentilhomme, il fut d'abord décapité et puis écartelé. Avant de mourir, il adressa au peuple de tou-

chantes paroles, en demandant pardon à Dieu et aux hommes du crime qu'il avait commis.

De l'étroite fenêtre de son cachot, Violante écoutait les bruits de Taudience et les cris du peuple ; elle écrivait à Candolas des lettres brûlantes, où elle l'adjurait de ne rien révéler, en s'engageant à se marier avec lui, dès que la justice lui aurait rendu la liberté ; mais son heure était venue. € Voici, dit le rapporteur du pro- € ces, la misérable Violante qui vient à la catastrophe « de cette sanglante tragédie, comme en étant l'argument « et le sujet. EUle se présente, non point, avec ses ris et « mignardises qui servaient d'appas à ses amants, mais « avec un visage hideux et épouvantable, pour les cri« « mes d'impudicité, d'adultère, inceste, sacrilège, trahi- « son, meurtre et assassinat, dont elle est accusée et « presque convaincue de tous ensemble. > Par un sentiment de pitié envers sa famille, le Parlement, au lieu de la condamner à être pendue et brûlée, lui infligea la question et la décapitation. Elle resta ferme et muette dans la torture ; les tourmenteurs eurent sur elle moins de prise que le confesseur. Au sortir de sa confession, elle fit prier le premier président d'entrer dans son cachot, et là, dévoilant largement les faiblesses et les impuretés de sa vie, elle soutint qu'elle mourait innocente du meurtre de son mari.

Le 14 du même mois de février, elle monta sur le tombereau des suppliciés, par une de ces journées froides et brumeuses où courent les derniers souffles de l'hiver. Les insultes pleuvaient autour d'elle ; elle détournait la tête, hésitant entre le pardon et le dédain. Quand elle parut sur l'échafaud, elle regarda la foule

7^8 HISTOIRE DU PAHLEMENT DE TOULOUSiS

amassée sur la place Saint-Georges, sans pAlir et sans trembler, et, se dégageant des mains du bourreau, elle prononça, d*une voix vibrante, une harangue composée par elle dans sa prison.

Elle disait : « Dames de Toulouse, abandonnez, je « vous prie, ces vanités, et regardez où les folies m*ont € conduite, moi qui me croyais être, entre toutes les € dames, comme Tceillet entre les fleurs, moi qui me € plaisais à me montrer si superbe, si pompeuse, si at- € tifée. Que sont devenus mes cheveux représentant les € ondes de la mer, ces nœuds de couleur, ces pendants € d'oreille et cette face que j'étais si curieuse d^embellir € avec tant de fard, et laquelle je mirais si souvent? € Mais qu*est ceci ? Où est ma blancheur, où est ma li- € berté? Regardez donc, mesdames, ces. tendres majns € serrées d'une grosse corde, mes yeux bas, leur couleur € blême et ternie ; regardez ce visage amaigri, pâli, dif- € forme et bien laid, et autrefois si riant. Regardez ce € chef superbe voilé d'une toile grossière et qui sera € tout maintenant séparé de son corps, à vingt-six ans. « Or, sus, il faut déloger ; Seigneur, reçois le sacrifice de « mon âme ! » Puis, elle s'agenouilla et courba la tête ; le bourreau s'avança et d'un coup de hache fit rouler la tête à trois pas. Après elle, Candolas, Esbaldit.et un autre complice, l'aventurier Roque, périrent aussi de la main du bourreau.

A la suite de ces arrêts, le premier président s'écriait : € Que les scélérats et les impies s'enfuient où ils vou- € dront, qu'ils passent les mers, qu'ils émigrent dans € les contrées les plus éloignées, qu'ils cherchent les € cachettes les plus secrètes.^ qu'ils cachent aussi les té-

€ moins, qu'ils soient inaccessibles aux remords, ce qui « arrive rarement si cela arrive, il y aura un moment où € ils subiront la peine qu*ils se seront efforcés d'éviter de € toute la vitesse de leurs chevaux et de leurs voiles. »

A l'imitation de Jean de Coras, dans le procès de Martin Guerre, Guillaume de Ségla reprit chaque phrase de son rapport et de l'arrêt, en plus de cent annotations remplies des souvenirs de la Grèce, de Rome et de la Bible. On y retrouve Platon et Aristote amoureux aux jours de la vieillesse, Salomon et la Sulamite, les vieillards et la chaste Suzanne, au milieu de pensées d'une pureté et d'une élévation qui reposent Tesprit de tant de choses étranges et confuses. Sur les devoirs de la justice, d'Aguesseau n'a pas souvent mieux parlé que le conseiller Guillaume de Ségla.

En comparant ces annotations du rapport et de l'arrêt avec les discours de Burdéus et de Violante au pied de l'échafaud; on retrouve au milieu de leurs lamentations prolongées, les mêmes images et les mêmes .fleurs. Cette profusion de citations et d'allusions savantes ne pouvait guère entrer, à ces heures terribles, dans l'esprit de Burdéus et de Violante. S'ils parlèrent au peuple, en invoquant les prières humaines et le divin pardon, leur langage eut, sans doute, une simplicité plus recueillie. On peut croire que ces oraisons, ainsi que les appellent les Mémoires du temps, sont sorties de l'imagination du rapporteur, Guillaume de Ségla, ou qu'elles ont été simplement corrigées et ornées par lui.

Un crime plus effroyable allait mettre la France en deuil. A Paris, le 14 du mois de mai 1610, dans la rue de la Ferronnerie, Henri IV expirait, le cœur percé par

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le poignard de Ravaillac. A Toulouse, le peuple répandu parla ville, comme aux jours d'émeutes^ refusait de croire à cette sinistre nouvelle. Il gardait fidèlement au cœur le soavenir de cette belle parole : c Qui s^en < prend à mon peuple, s^en prend à moi. » Les lettres du connétable, du duc de Ventadour et de la reine ré* gente, adressées au Parlement, lui enlevèrent toute espérance.

Cette nouvelle surriva, le soir du 19 mai, au premier président qui se hâta de mander auprès de lui les présidents de Paulo, de la Terrasse, de Saint-Félix et de Bertier, et quelques anciens conseillers de la grand'chambre, afin de pourvoir aux mesures nécessaires au maintien de la paix dans la province. Le premier président écrivit aux villes, aux conamunautés et aux gentilshommes du ressort de veiller à la tranquillité publique; mais le lendemain étant le jour de T Ascension, ii n'assembla le .Parlement que le 21 mai, pour l'informer de la mort du roi, et lui recommander de vivre dans Punion et la concorde.

Le 22 mai, il lut cette lettre de Louis XIII à la grand*chambre. c De par le roi, à nos amis et féaux^ « nous vous faisons celle-ci, en hâte, pour vous dire le « sinistre accident arrivé, aujourd'hui, au roi, notre très € honoré seigneur et père, qui a été blessé d'un coup de € couteau, dont il est à Tinstant décédé. Celui qui a « Commis ce malheureux acte a été pris, et appren- € drons de lui qui Ta mis à commettre cette méchanceté « et cruel parricide, dont nous vous ferons savoir par- € ticulières nouvelles dans deux jours; cependant nous « vous prions et exhortons de continuer, envers nous.

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