CHAPITRE VI
Mort du premier président Pierre de Saint André. — Le premier président Jacques de Minut. — Son installation. — Création de nouvelles charges. — Le Parlement continue à siéger pendant les vacances. — Les fêtes publiques interdites. — Prières pour la délivrance du roi. — Procession générale. — Vœu du roi acquitté par le premier président.
— Ordonnances contre le luxe. — Sévérité du Parlement sur les absences des magistrats. — Arrêt contre la comtesse d*Astarac exécuté à coups de canon. — Succession de Claude de Foix disputée par Charles de Luxembourg et le roi de Navarre. — La Réforme à Toulouse. — Souffle religieux et poétique. — Rigueur du Parlement contrôles sectaires. — Progrès de la Réforme et sermonnaircs de la Réforme. — Traité de Madrid. — Impôt levé par la ville de Toulouse. — La famine. — La peste. — Le gouverneur Anne de Montmorency. — Résistance du Parlement au démembrement de la couronna après le traité de Madrid. — La famine et la peste. ^ L'université. — Les écoliers. — Les maîtres. — Désordre. — Abolition des confréries. — Etienne Dolet. — Crimes d'hérésie. — Supplices. — La tolérance inconnue. — Jean Boissonné. — Entrée du roi François I*"" à Toulouse. Lit de justice. — La Renaissance à Toulouse. — Émeutes des écoliers.
— Entrée du cardinal de Gramont archevêque de Toulouse. — Entrée du roi de Navarre et de la reine Marguerite. — Menaces d'une invasion espagnole. — Préparatifs de défense. — Mort du premier président Jacques de Minut. — La belle Paule. — Mort de Jean de Pins. — Alliance de la magistrature et des lettres.
La mort du premier président Pierre de Saint- André lui avait épargné ce douloureux spectacle des défaites et des détresses de la France. Il avait été, toute sa vie, environné du respect public, pour sa science profonde^
CH. VI. — PIERRE DE Sf ANDRÉ, PREMIER PRÉSIDENT I49
la noblesse de ses idées, rélévation de son âme et la fermeté de son esprit. Le roi Louis XII, qui se connaissait en braves et sages esprits, ne s'égara point en le nommant chancelier de la République de Gênes et en l'envoyant, en Bretagne, avec le titre de président de la justice, au moment de la réunion de ce duché à la couronne. N'a-t-on pas raconté de lui, que durant ime maladie qui le tint éloigné du Palais, il refusa le traitement aflFecté à sa charge et qu'il fallut l'insistance d'un ami pour vaincre sa résistance ? Pierre de Saint- André fut illustre encore par ses descendants. François de Saint-André, son fils aîné, dont a parlé de Thou avec tant de louanges, fut chancelier de Louis XII, dans ses Etats d'Italie, son lieutenant dans la seigneurie de Gênes et président à mortier au Parlement de Paris ; le second de ses fils, Pierre de Saint-André, était conseiller clerc au Parlement de Toulouse, et évêque de Carcassonne, le premier des évêques nommé par François P% en vertu du concordat, malgré les efforts de la pragmatique expirante que soutenait le professeur à l'Université et conseiller clerc Jean de Basilhac. C'est lui qui fit bâtir le collège Saint-Raymond de Toulouse, qui portait à ses murs les armes des Saint-André, timbrées d'une crosse et d'une mitre. Le premier président de Saint-André voulut dormir son dernier sommeil dans l'église des Carmes de Carcassonne, où était la chapelle de sa maison.
La régente ne prit pour la première présidence aucun des trois parlementaires, Guillaume Toumoër, Jean de Basilhac et Michel de Vabres, présentés par la Cour. Madame d'Angoulême choisit un illustre étranger qui
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avait embrassé le parti de François P', en Italie, aux journées de nos déroutes, le chevalier Jacques de Minut, sénateur milanais. S*il faut en croire Gabriel de Minut son fils, dans son discours sur la beauté, leur maison remontait à la famille patricienne des Minutius de Tancienne Rome. Ce qu'il y a de certain, au travers des nuages qui enveloppaient cette origine lointaine, c*est que le premier président signait du nom de Minutius, dans les registres du Parlement, afin de renouer, par cette expression romaine, la chaîne longue et glorieuse qui semblait ainsi le rattacher à une race patricienne. On dit qu*il inspira à Alciat, qui plaidait à Milan, Tidée de se vouer à l'enseignement du Droit. Le roi, qui le nomma, en récompense de son dévouement, président au Parlement de Bordeaux, n'oublia jamais son zèle et ses services ; c'est à lui qu'il songea, pendant sa campagne d'Italie, pour remplacer Pierre de Saint- André, à la première présidence du Parlement de Toulouse.
Le jour de son installation, le 14 avril de Tannée 1624, le nouveau premier président se présenta debout et découvert derrière la barre, selon l'usage observé à l'égard des magistrats étrangers à la compagnie et supplia la Cour de le recevoir, conformément aux ordres du roi. Les provisions étant signées de la régente et manquant du sceau royal, l'avocat général hésitait à croire que les pouvoirs d'une régente allassent jusqu'à conférer une charge de cette importance, mais par égard pour le bien public, à cette époque de tristesses et pour le bon plaisir du roi, il se détermina à conclure à la vérification des provisions. Le Parlement fit droit à ces réquisitions
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CHAP. VI. — PROCESSION GÉNÉRALE l5l
et Jacques de Minut prêta serment, debout et tête nue et monta à son siège de premier président.
Le trésor était appauvri et la couronne avait, plus que jamais, besoin d'argent au moment où Charles- Quint traitait, moins en prince qu'en marchand, de la liberté de François !•% prisonnier à Madrid. De nouvelles charges sont alors créées au Parlement qui résiste et n'obéit qu'à des lettres de jussion. Il en fallut quatre, un arrêt du grand Conseil et de nouvelles lettres du roi, pour la charge de second avocat général conférée à Jean d'Ulmo, destiné à une flétrissure prochaine, pour crime de faux, et que l'annaliste Lafaille a étourdiment confondu avec le sage et vénérable président d'Olmières.
Par les frontières ouvertes et presque dégarnies de troupes, Charles-Quint, à la faveur de ses victoires et des troubles du royaume, pouvait pénétrer en France avec sob armée. Le Parlement, à ces heures d'agitations et de crises, délibère de ne point se séparer pendant les vacations, d'assembler chaque jour au conseil de ville les capitouls et les hommes les plus distingués de tous les ordres et de rappeler le sénéchal de Toulouse absent, pour réprimer les désordres des soldats campés dans les plaines de Toulouse.
La nouvelle du traité de paix avec l'Angleterre fut un rayon de joie au milieu de ces tristesses. Le Parlement n'ordonna pas des réjouissances, il décida que les prières du peuple devaient remplacer les fêtes et qu'il fallait redoubler de ferveur pour demander à Dieu la délivrance du roi. Elle n'était pas éloignée. La paix fut signée à Madrid, le 14 janvier i526. En signe d'allé-
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gresse,le Parlement décida qu'il y aurait une procession générale où la Cour assisterait, sous peine d'amende contre les magistrats qui ne s'y trouveraient point. La ville s'attendait à recevoir le roi qui voulait accomplir, en retrouvant sa liberté, un vœu fait aux sombres journées de la prison aux saints et aux martys dont les reliques sont déposées, depuis tant de siècles, aux cryptes de l'église de Saint-Sernin. Arrivé à Bayonne et pressé de se rendre à Paris, il changea de route et chargea le premier président de la mission glorieuse d'acquitter, en son nom, le vœu qu'il ne pouvait accomplir lui-môme. Le 5 du mois d'avril 1626, tous les ordres de la ville, selon la pompe réglée par le Parlement, sortirent en procession de l'église Saint-Etienne pour aller à l'église Saint-Sernin où, après la grand'messe, le premier président acquitta solennellement le vœu du roi. Une inscription latine, gravée sur une plaque de marbre et appliquée au mur d'une des chapelles, a gardé le souvenir de ce vœu royal. Parmi les offrandes du premier président, il y avait six grands cierges parsemés de fleurs de lys d'or qu'on voyait encore, au dix-septième siècle, suspendus à des barreaux de fer.
Le premier président et le conseiller Jacques de Rivière partirent ensuite pour Paris, afin d'exprimer au roi les sentiments de fidélité du Parlement et lui rendre compte de l'état du ressort et des sentiments de la Cour. Le Parlement, qui ne voulait pas laisser s'altérer la simplicité de ses mœurs, prit alors un nouveau règlement de nature à écarter de la vie parlementaire le luxe qui énervait déjà la nation et ce goût des arts, des ornements et des riches étoffes qui lui venait de la guerre d'Italie.
CHAP. VI. — ORDONNANCES CONTRE LE LUXE l53
Il défendit l'usage de la soie aux membres de la compagnie et ne lui permit de porter que des robes de drap. Rien n'échappait à la vigilance des mercuriales ; les absences surtout étaient rigoureusement interdites, sous peine de la perte des gages. La sœur du roi, Marguerite duchesse d'Alençon, qui devait être la reine de Navarre, fut obligée d'écrire au Parlement, pour lui demander l'autorisation. de mander à Paris le conseiller Jean de Mansencal, qu'elle voulait consulter pour les affaires de son duché, et l'infante de Portugal, fille d'Eléonore d'Autriche, seconde femme de François 1", n'eut la liberté de confier au président Dufaur l'administration de ses revenus dans la province, que sur la permission du Parlement, les charges étrangères lui paraissant nuisibles aux choses de la justice.
On n'était plus au temps où la hardiesse et l'humeur altière des seigneurs bravaient le pouvoir judiciaire. La comtesse d'Astarac et Jean son fils, bannis du royaume après leur révolte contre le roi, ayant tenté de s'opposer par la voie des armes à l'exécution des arrêts de confiscation de leur comté, le Parlement fit marcher contre Gaston de Foix, comte de Caudale et époux de la comtesse d'Astarac, le Président de Tournoër et trois conseillers à la tête d*un corps de troupes, avec deux canons pour faire exécuter ses arrêts. Le canon affermit ainsi plus d'une fois les commandements de justice. La succession de Claude de Foix morte sans enfants ayant mis aux prises son second mari Charles de Luxembourg et le roi de Navarre fils de Catherine de Foix, Charles de Luxembourg s'empara, à main armée, des vicomtes de Lautrec et de Villemur. Le roi de Navarre revendi-
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quant cette partie de Théritage de sa mère eut recours au Parlement qui mit sous le séquestre le château de Villemur et enjoignit à Charles de Luxembourg d'en sortir sur-le-champ. Le t^arlement de Paris évoqua l'affaire et jugea comme le Parlement de Toulouse. Le château de Villemur restant malgré ces arrêts aux mains du rebelle, le canon vint encore au secours du Parlement qui ordonna le siège du château. Une transaction passée entre les deux princes suspendit cette querelle sans la terminer.
La réforme allait amener des luttes plus prolongées et [plus violentes. Effrayée à sa naissance dans Toulouse par la crainte des supplices, elle s'enhardit en grandissant et se montra au soleil et visière levée. Le renouveau des lettres poussait à la réforme religieuse. Une génération curieuse et impétueuse se levait dans le royaume et Timprimerie lui donnait des milliers d'ailes et de voix. Ce fut comme une aurore charmante où courait un souffle religieux et poétique. Les hommes qui allaient entrer en guerre ne se connaissaient pas bien encore. Avant de s'appeler l'hérésie et la révolte» la réforme eut une §orte de grâce et de fraîcheur matinales : sous les idées nouvelles et au travers de ses fêtes mêlées du chant des psaumes de David mis en vers français par Clément Marot et de la méditation du Nouveau Testament, on entrevoit â peine les nuages qui montent à l'horizon.
Chaque église de la réforme devenait un foyer de vie indépendante, n'ayant au-dessus d'elle que l'autorité doctrinale à la fois et idéale des livres saints où les âmes s'enfermaient comme dans une citadelie, bravant
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CHAP. VI. — SOUFFLE RELIGIEUX ET POÉTIQUE l55
les papes, les conciles et toutes les puissances terrestres. Leur petit nombre ne s'inquiétait pas des obstacles ; il ne songeait qu'à la grandeur de la cause et se comparait à un peuple d'élection, marchant aux clartés d'une colonne de feu, pareille à celle qui guidait autrefois les Hébreux dans le désert. A la tête de la réforme marchaient les gentilshommes ; le peuple restait fidèle aux croyances catholiques. L'histoire a gardé les noms des seigneurs et des grandes dames qui se rangèrent sous les bannières protestantes ; elles ne saurait redire les noms de ces humbles et de ces petits dont la foi ferme et pure résista aux séductions de la réforme et dont les vertus obscures et le dévouement caché ont pesé sur les événements de ce siècle, plus que les batailles de Torgueil, des ambitions et des haines. L'université resta en arrière, attachée à la foi catholique autant qu'à la philosophie d'Aristote, par pédant isme plus que par piété.
Déjà les poésies populaires et la vieille gatté gauloise avaient jeté leurs railleries sur les clercs et les moines. Toute une légion de cœurs mystiques et résolus, d'âmes passionnées et impatientes de secouer le joug de l'obéissance romaine se répandit par les villes et les campagnes du Languedoc, inspirée et soutenue par la reine de Navarre, sœur du roi de France, et par son prédicateur Gérard Roussel, ancien abbé de Clairac, lisant la Bible et prêchant les libres croyances sans corps de doctrine, en attendant que Calvin le leur donne de sa tour de Nérac, où il s'abritait et regardait s'avancer cette armée intrépide qui se levait à sa voix. Ce vent, qui soufflera de la Gascogne, allumera les guerres et lea
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bûchers, et c'est surtout, dans les anciens foyers de l'hérésie albigeoise, que se montrera la réforme enrôlant tous ceux que tourmentait Tamour des choses nouvelles et inconnues. Les troubles vont s'éveiller : pendant la procession de la Fête-Dieu de i526, à laquelle assistait le Parlement, après arrêt punissant, en cas de refus, les parlementaires de la perte d'un mois de gages, seize ou dix-sept réformés, au nombre desquels se trouvait Jean de Fayet, conseiller clerc et archidiacre de Saint-Etienne, se groupèrent dans une rue et troublèrent la cérémonie par des insultes sacrilèges. Le Parlement les décréta de prise de corps, mais ils se dérobèrent au ehâtiment par la fuite en pays étranger.
Tandis que l'Église gémissait de ces divisions et que le Parlement soutenait de ses arrêts les vieilles croyances catholiques, les sectaires se montraient plus entreprenants et plus nombreux ; la petite maison où ils s'assemblaient, auprès du moulin de Basacle, ne pouvant plus les contenir, ils allèrent hors des murs, au delà de la porte Montgaillard, dans un temple de bois que le chroniqueur Malhon Bluyn compare à une salle de jeu de paume. Déjà, les religieuses augustines avaient embrassé le nouveau dogme, malgré les bulles du pape et les excommunications. Les prêcheurs de la réforme déclamaient contre les défaillances du clergé de Toulouse et contre l'impudence des femmes qui poursuivaient et séduisaient les prêtres dans le sanctuaire môme, sans peur du fouet et du bannissement.
Pendant ce temps, le roi, rentré à Paris, ordonnait de faire le procès au duc de Bourbon et réglait le rang -entre les Parlements du royaume, en 1627. Le Parle-
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CHAP. VI. — IMPÔT LEVÉ PAR LA VILLE DE TOULOUSE iSy
ment de Toulouse venait après celui de Paris. Les autres Parlements ne venaient qu'après lui. Le roi consulta ensuite les premiers corps du royaume sur les articles du traité de Madrid, dans une assemblée où se rendirent le premier président et trois conseillers du Parlement de Toulouse. Deux millions d'or avaient été la rançon des deux enfants de France remis en otage ; pour subvenir à tant de frais, on leva un impôt de 3,o6i,ooo livres sur le royaume ; la province de Languedoc eut à payer, pour sa part, 267,000 livres ; les dames de la province, de même qu'autrefois les dames romaines, donnèrent au Trésor leurs bijoux et joyaux, selon ce qu'a rapporté Charondas. La ville de Toulouse s'imposa pour 25,000 livres, sur lesquelles le Parlement, se taxant lui-même et n'acceptant pas la taxe des capitouls, paya une somme de 2,85o livres.
A ces charges ruineuses de la guerre^ la famine ajouta ses souffrances dans l'hiver de i528. Toulouse ouvrit largement ses portes aux laboureurs et aux pauvres des campagnes chassés par la faim et la mort. Comme aux sinistres journées des autres famines, le Parlement enjoignit, par arrêt, aux capitouls, à peine de 5o marcs d'or, de lever, sur les grands bénéfices de la ville, les sommes d'argent par eux imposées. L'archevêque fut taxé à 200 livres par mois et le chapitre à 5o livres. Le Parlement fixa lui-même sa taxe : les présidents eurent à payer, chacun, 4 livres par mois et les con-^ seillers, les gens du roi et les greffiers payèrent 2 livres. Une multitude d'enfants entassés dans Thôpital du Taur y fut décimée par des maladies meurtrières nées de la corruption de l'air et de la contagion. Le
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Parlement les en retira et en recueillit le plus grand nombre ; les autres trouvèrent un asile dans les plus riches familles de la- ville. Les fonds, provenant des amendes et dont la Cour disposait, passèrent au soula* gement des maisons les plus pauvres ; la confiscation des biens d'une famille opulente servit à doter de pauvres filles, entre autres les sœurs et les filles des seigneurs de Gensac et de Fontanes. Le Parlement donna aussi, sur ses fonds, i,ooo livres d'aumône à la fille d'un procureur. Les traitants et les accapareurs s'enrichissaient des dépouilles de la misère publique : le Parlement, par ses règlements et ses châtiments, ramena une sorte d'abondance dans la ville* U abaissa le prix des grains. Un des conseillers, Bernard Jeugla, ayant été convaincu de prévarication, fut condamné au bannissement, à l'amende honorable pieds et tète nus, à la dégradation et à la restitution des présents. Sa mère fut bannie, comme lui, pour avoir été sa complice. Afin de rendre cette peine plus retentissante et plus effrayante, le Parlement prononça ce terrible airôt^ à une audience annoncée d'avance, les portes ouvertes et toutes les chambres assemblées. Ce droit des paiiementaires de juger criminellement leurs pairs remonte aux plus lointaines origines des Cours de justice. La première ordon* nance royale sur cette matière, rendue sous le règne de Charles VI, fut reprise et confirmée par les autres rois.
Cette féconde et belle province du Languedoc voyait planer et fondre sur sa capitale tous les fléaux de ce monde, semblables au sombre et rapide vol des oiseaux de proie. Après la guerre et la famine, la peste
CHAP. VI. — LA PESTE A TOULOUSE iBq
replia ses ailes empoisonnées sur Toulouse. Le Parlement se retira à Grenade-sur-Garonne dans Tété de 1529. L*arrét qu'il y rendit mérite de sortir de Tombre : Il décida que, pendant la durée de la peste, les riches et les pauvres seraient mis, au même rang, dans la distribution des scours et que l'inégalité de la fortune devait
s*effacer devant les ravages du fléau, de même qu'elle s'efface devant la mort. Tous les pestiférés furent ainan servis aux frais de la ville, qui reprit ensuite, sur les maisons riches, les sommes que les capitouls avaient avancées pour elles. Cet arrêt contenait enfin un ensem-* ble de règlements sur les mesures à prendre en cas de peste, modèles de sagesse, de fermeté et de charité sortis du cœur du vertueux et courageux procureur général de ce temps, Raymond Sabatéri, dont le nom, autrefois béni des hommes, est tombé dans ce long oubli que la reine de Navarre appelle dans ses contes une dure et honteuse méconnaissance des générations.
Le 9 novembre de cette cruelle année 1629, le Parlement rentra à Toulouse. Les Etats du Languedoc, empressés à soulager la province si souvent affligée et épuisée, lui proposèrent certaines réformes destinées à améliorer le sort des plaideurs. Les Etats avaient redouté l'opposition du nouveau gouverneur Anne de Montmorency qui succédait à des princes du sang, remuants et toujours prêts à usurper sur les droits <du Parlement ; ils se trompaient : le maréchal de Montmorency rencontrait assez de malheurs par toute la province sans vouloir y mêler de stériles querelles d'ambitions et de prétentions frivoles. La Cour resserra les pouvoirs du nouveau gouverneur dans les justes li-
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mites de sa puissance. Le maréchal ne s*en plaignit pas.
Le Parlement n'avait pas seulement Tamour du droit et de la justice ; il avait le vif amour de la patrie et ces nobles tressaillements de Tàme qui agitent les hommes toutes les fois qu'on touche à la terre sacrée de leur pays. La paix n'était pas encore signée entre lempereur etle roi; le pacte de Madrid, adouci par le traité de Cambrai, portait encore la rude empreinte de la main de Charles- Quint qui exigeait du roi la renonciation à ses droits sur le Milanais et sur le comté de Flandre. Le roi transmit ces traités au procureur général du Parlement de Toulouse pour en requérir l'enregistrement. Le procureur général, tenant les deux traités à la main déclara que c c'était pour c le bien de la paix, le recouvrement inestimable des € personnes du Dauphin et du duc d'Orléans, par crainte € et par mandement exprès et comme procureur simple € et particulière ce ordonné, et qu'il en requérait l'enre- € gistrement, en cette qualité et non autrement, en la « forme à lui commandée et non comme procureur gêné- € rai du roi. »
Ces réserves faites, il s'éleva avec une éloquence patriotique et enflammée contre les cessions trop larges des traités, en protestant contre ces démembrements de la couronne et en déclarant qu'après la délivrance des jeunes princes, il se pourvoirait comme de droit et qu'il en appelait au Saint-Siège, afin de suspendre et éviter les censures. Le Parlement, dans les intérêts du roi et de la nation, ne s'opposa pas à la vérification des pactes et procéda à leur enregistrement, le 23 décembre 1629. Les protestations du procureur général eurent un grand
CHAP. VI. — LA FAMINE ET LA PESTE l6l
éclat et Charles-Quint, pour plus de sûreté, commanda à Jean de Failleta, maître des requêtes de son hôtel et à Chrétien Laers, son secrétaire ordinaire, de se transporter à Toulouse, en qualité de procureurs et ambassadeurs auprès du Parlement, et de requérir un nouvel enregistrement des traités, en présence des gens du roi et du procureur général. Rien ne montre mieux que cette députation envoyée par Charles-Quint, la haute situation conquise parle Parlement de Toulouse et la crainte qu'il inspirait, même aux royaumes étrangers. Le Parlement donna audience à ces ambassadeurs espagnols, le 3 février i53o, toutes les chambres assemblées, et les ambassadeurs assis au banc du parquet, à la gauche du greffier. Jean de Failleta fit un discours en langue française, requit l'enregistrement des deux traités, et présenta les lettres de vérification de Tempereur. Les pièces communiquées selon Tusage aux gens du roi, la Cour ordonna, le lendemain, l'enregistrement par le devoir et la nécessité d'obéir au souverain.
La famine et la peste revenaient sans cesse. Il faut entendre Mezerai : c Depuis la fin de 1628 jusqu'au « commencement de Tan i534, le ciel fut si en colère « contre la France qu'il y eut un perpétuel dérèglement « des saisons ou pour mieux dire. Tété seul occupa la « place de toutes les autres, de sorte qu'en cinq ans on « ne vit point deux jours de gelée tout de suite. Cette « chaleur importune énervait pour ainsi dire la nature « et la rendait impuissante; elle n'amenait rien à matu- € rite. Les arbres poussaient les fleurs incontinent après « le fruit. Les blés ne multipliaient point en terre; et € faute d'hiver, il y avait si grande quantité de vermine,
t62 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
€ qu'elle en rongeait le germe. Cette disette causa une € famine universelle: après, vint une maladie qu*on « nomma Trousse-Galant, puis une furieuse peste. »
Les écoliers, que la guerre avait détournés de leurs querelles intérieures, reprirent, aux premiers mois de la paix, malgré la famine et la peste, leurs disputes dans l'université. Ils se partageaient en divers partis, pris de leurs diverses nations, en Allemands, en Espagnols, en Italiens, en Français, en Languedociens et en Gascons, et ils avaient tous un prieur, un trésorier, un orateur et un drapeau avec Timage du saint qu'ils avaient choisi pour patron et dont ils célébraient la fête, chaque année. S'ils étaient batailleurs et querelleurs, ils n'en travaillaient pas avec moins d'ardeur et jamais l'université de Toulouse n'eut plus de renommée dans le monde.
N'est-ce pas à cette université savante qu'étudiaient ces écoliers qui devaient être les papes Clément IV, Jean XXII, Benoit XII, Innocent VI, juge ordinaire à Toulouse avant d'entrer dans les dignités de l'église et le pape Urbain V ? De là sortirent aussi douze cardinaux et parmi eux Gaudin de Rayonne, Pierre de Foix et Arnaud d'Ossat; trois archevêques, Vital de Castelnau, Denis Dumoulin et bien des hommes illustres, saint Antoine de Padoue, Guillaume de Nogaret, Cujas, Guillaume de Montlezun, Belleperche, Maran de Hautesserre, canoniste fameux, Bastard et Roaldès, qui devaient mourir de chagrin après la mort dé Duranti. Le Parlement, qui savait que de cette source vive allait sortir la civilisation dans le midi de la France, l'environnait d'une sorte de tendresse. On disait alors
CHAP. VI. — l'université i63
que la cour de Parlement de Toulouse était la sœur de l'université et non sa maîtresse. L'université était surtout le berceau des légistes ; elle vit s'asseoir sur ses bancs bien des écoliers qui allaient se frayer la plus large carrière dans la science du droit. On y comptait plus de dix mille écoliers.
Dans les chaires montaient, en ce temps-là, les maîtres les plus célèbres, Accurse, Jacques d'Arènes, Lucas de Penna, Bernard du Rozier, archevêque de Toulouse et comte es lois, Aufréry, président des enquêtes qu'on appelait toujours le savant Aufréry, Raymond Sebonde dont Montaigne a écrit Tapologie, philosophe, médecin et théologien, et toute une légion de docteurs qui prirent la pourpre romaine ou la pourpre parlementaire. Avant eux, des maîtres célèbres illustrèrent cette université florissante, Roland de Crémone, Jean de Garlande, Jean de Saint-Gilles, Loup l'Espagnol, Jacques de Toulouse, Bertrand de Montaigu et Élie Brunetti que saint Thomas d'Aquin remplaça à l'université de Paris.
Un édit de i55i la proclama la plus fameuse du royaume et on n'est pas surpris quand on lit cette lettre d'Henri de Mesmes à son père, le président de Mesmes : € Nous étions debout le matin à quatre heures et ayant € prié Dieu, allions à cinq heures aux études, nos gros € livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à € la main. Nous oyions toutes les lectures jusqu'à dix < heures sonnées, sans interruption ; puis venions dîner « après avoir en hâte conféré ce qu'avions écrit de lectu- € res. Après dîner, nous lisions, par forme de jeu, So- « phoclès ou Aristophanès ou Euripidès, quelquefois € Démosthénès, Cicero, Virgilius et Horatius. » La
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deuxième partie de la journée ne diflférait guère de la première: à une heure, aux études, au pied de la chaire du de Ferrier ou de Coras, à cinq au logis jusqu'à six et après souper, on lisait en grec ou en latin. Aux heures perdues, Henri de Mesmes c s'allait pourmener en com- « pagnie des jeunes du Bourg, de Pibrac, d'Adrien de « Turnèbe, de Denis Lambin, Pierre Bunel et Guy Fa- « bre. » Robuste et sévère éducation qui donne le secret de la vigueur de ces générations du seizième siècle.
Il faut le dire à l'honneur du Parlement : c'est lui qui rédigeait les règlements, veillait à leur observation, aux études des écoliers, au zèle et au savoir des maîtres et à la forte discipline des écoles. Il y avait alors à Toulouse un écolier remuant et vaillant, qui allait être tour à tour imprimeur, poète et humaniste érudit et outré en toutes choses, lisant et écrivant déjà sans repo^ ni trêve, orgueilleux, dédaigneux et le cœur plein de soucis et d'àmertumes. Etienne Dolet entrait alors, à pleines voiles, dans les tumultueuses disputes de la religion et de la politique et se jetait, tête baissée, dans les agitations de son temps.
Ces agitations des écoliers de l'université toulousaine s'évanouirent devant un arrêt du Parlement du 23 février i53i, qui prononça l'abolition de leurs confréries. Etienne Dolet, choisi pour être l'orateur des étudiants français d'au delà de la Loire, crut embellir son discours en y semant des railleries contre la province de Gascogne, impétueuse et généreuse, mais prompte aux colères et aux représailles. Elle n'eut pas de peine à opposer à Etienne Dolet, un orateur qui lui rendit moquerie pour moquerie, et injure pour injure. La réplique d'E-
CHaP. VI. — CRIMES D*HÉRÉSI£. — SUPPLICES l65
tienne Dolet, plus véhémente que sa plaidoirie et où perçaient des outrages envers le Parlement, traité d'ennemi des lettres et de barbare, lui valut un mois de prison. Ce ne fut pas son dernier châtiment : il aurait même rencontré le bûcher qui l'attendait, à quelques années de là, en place Maubert, 3ur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, si le premier président du Parlement de Toulouse, touché de son amour des lettres, ne l'eût sauvé de l'accusation d'hérésie. On se borna à le promener par les carrefours, ainsi qu'il l'a raconté luimême, et à le chasser de Toulouse. Il s'en vengea en prenant le titre de philosophe, en publiant deux discours remplis d'injures grossières contre la ville de Toulouse et en rimant deux méchantes satires contre les Toulousains. Le poète Scaliger en a bien vengé Toulouse et les Toulousains.
Les crimes d'hérésie n'avaient pas encore été attribués à la justice du Parlement par le chancelier Duprat; mais, les sectaires se multipliant et se répendant de tous côtés, à la voix des anciens moines augustins, Thadée, Clément de Blanche-Terre, des anciens cordeliers de Nuptiis et Flavien, le roi ordonna au Parlement de Toulouse, d'assister aux audiences du tribunal ecclésiastique établi en 1229, et de l'aider à juger les hérétiques. Sur les réquisitions du procureur général, trois présidents et quelque conseillers se joignirent au grand vicaire de l'archevêque pour instruire ces sortes de procès. Il y eut des accusés de tous les états, avocats, procureurs, moines et curés, qui entonnèrent les psaumes de la délivrance, dans la fumée des bûchers, ou sous le fouet en forme de scorpion armé de lannières de pi omb
l66 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
de pointes ou de vergettes de fer. Le nombre des conseillers de la grande chambre était alors de dix-huit, douze siégeaient à la Tournelle et douze aux enquêtes, outre les divers présidents.
C'est vraiment en cette année i532, que commencèrent ces terribles exécutions qui soulevèrent tant de frémissements et de révoltes. Aux clartés du soleil, les seigneurs récitant des vers d'amour, le peuple dans le» rues, les dames aux balcons et les cloches sonnant dans les airs, dans ce doux climat et sous ce ciel si bleu où la poésie semble sortir de terre, pareille aux fleurs des champs, les gibets vont se dresser, les bûchers vont s'allumer, les bourreaux ont aux mains les brodequins et les coins, les estrapades et les haches brillantes. La sanglante rosée humaine va rougir les échafauds.
Un écrivain de ce siècle, très ardent catholique, Fiorimond de Rémond a ainsi parlé de ces exécutions de tant de victimes prêtes à tout braver et à tout souffrir : € Les « feux, cependant, étaient allumés partout et, comme « d'un côté, la justice et la sévérité des lois contenaient « le peuple en son devoir, aussi de Tautre, l'opiniâtre « résolution de ceux qu'on traînait au gibet^ auxquels € on voyait emporter la vie que le courage en étonnait « plusieurs. Car, comme ils voyaient de simples femme- € lettes chercher les tourments pour faire preuve de € leur foi et allant à la mort, ainsi que le Christ, le sau- « veur, et chanter quelque psaume, les hommes s'éjouir € voyant les sensibles et effroyables apprêts et outils € de la mort qu'on leur avait préparés et, brûlés et rôtis^ « contempler du haut des bûchers, d'un courage invaincu,. < les coups de tenaille reçus, portés au visage et main-