‹ Histoire du Parlement de ToulouseChapitre 46 sur 182 · I. Manuscrits de la Bibliothèque de la ville de Toulouse · texte numérisé non relu

I. Manuscrits de la Bibliothèque de la ville de Toulouse

CHAP. VII. — PROCÈS DU DUC DE MONTMORENCY l83

< de trente-sept ans, être marié et n'avoir enfants de € son mariage.

€ Interrogé pourquoi il est prisonnier, depuis quel € temps et le sujet de sa prévention :

< A répondu être prisonnier depuis le i" septembre « dernier (lôSa), qu'il fut pris se battant en bataille « rangée, contre l'armée du roi, conduite par le sieur € maréchal de Schomberg, en quoi il reconnaît avoir « offensé Sa Majesté et s'en repent.

€ Interrogé, si contre le commandement exprès du roi « il n'aurait violenté les députés des Etats du Langue- « doc, et à iceux fait signer une délibération du vingt- « deuxième jour de juillet dernier, portant une union « inséparable qui n'était, en effet, et comme il a bien € paru, qu'une ligue contre les ministres de l'Etat et le « roi :

€ A répondu ledit interrogatoire être véritable et « qu'il n'est pas à s'en repentir, comme il l'a déjà dit en € ses réponses faites devant Messieurs les commis-

< saires.

€ Lui a été représenté avoir signé ladite délibération, « bien que maître Pierre Guilleminet, greffier desdits « États, le lui ait soutenu, et que cette vérité soit con- « firmée parla lettre missive qu'il n'a pu dénier, l'ayant € reconnu et accusé avoir écrit au sieur comte de Gram- € mont :

€ A dit que oui, accordant avoir signé ladite délibéra- « tion ; que s'il l'a dénié en ses précédentes réponses, € c'est à cause qu'il ne s'en souvenait pas.

€ Interrogé si, contre l'usage observé de tout temps, « il n'aurait, lui-même, signé les commissions que le roi

« a accoutumé d'envoyer en blanc, concernant les impo- « sitions tant de Toctroi que le pa^'s fait à Sa Majesté, « que des dettes et frais du pays, et si après avoir « signé lesdites commissions il n'en aurait pas départi « une bonne partie au feu comte de Rieux, et le reste « aux autres diocésains, pour faire la levée desdites « impositions contre Tordre et intention du roi, en quoi « il ne peut nier d'avoir grandement failli :

€ A di: que oui et accordé le contenu audit interroga- « toire être véritable.

« Interrogé si, en qualité de gouverneur de cette pro- € vince, il n'aurait reçu commandement exprès du roi « de s'opposer à la venue de Monsieur, son frère, et si, € au contraire de ce commandement, il ne l'avait fait « venir en France et appelé dans son commandement, « pour faire la guerre au roi ef à ses troupes :

< Accorde avoir reçu les commandements du roi, « mais que ledit seigneur, son frère, étant venu en son « dit gouvernement, il ne l'aurait pu refuser.

« Interrogé si après avoir fait révolter les villes de € Bagnols, de Béziers, Lunel et autres places du Bas- « Languedoc, et fait fermer les portes d'aucunes d'icel- -* les aux troupes du roi, commandées par le sieur nia- « réchal de la Force, il ne serait venu vers le Ilaut-Lan- « guedoc, à main armée, combattre et attaquer, en « bataille rangée, l'armée du roi commandée par M. le « maréchal de Schomberg, ledit jour i®*" de septembre, € où Dieu permit qu'il fût arrêté et pris prisonnier :

€ A répondu le dit interrogatioire être véritable, et que « ce fut par le commandement dudit seigneur, frère du « roi.

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€ Lui a été représenté s'il ne reconnaît pas que ses € actions Tont rendu criminel de lèse-majesté, et que, € par son crime, il a encouru les peines de droit des € lois et ordonnances de ce royaume, qui sont capita- « les :

< A dit qu'il a eu devant maintes fois reconnu sa faute « en laquelle il a avoué être tombé, plutôt par impru- « dence que de malice ; qu'il en a demandé pardon à « Dieu et au roi, comme il fait bien encore présentement. »

L'interrogatoire terminé, la Cour fit retirer Montmorency dans une salle voisine de la grand'chambre. Quelques instants après, le duc demanda à parler encore à la Cour. Les gardes et les huissiers l'introduisirent de nouveau à la grand'chambre, et là, ayant salué, à droite et à gauche, les parlementaires assis sur leurs sièges, il dit au garde des sceaux: c Monseigneur, je € vous supplie très humblement et à cette honorable € compagnie, que ce que j'ai dit, en mes précédentes ré- « ponses, ne fasse aucun préjudice à Guilleminet. » Noble et touchante rétractation qui lave la mémoire de Montmorency d'une défaillance passagère, dont la tache eût terni sa mort héroïque. Pour défendre sa vie, il eut un moment recours à une déclaration trompeuse. Tout espoir de pardon s'évanouissant, il revint à la vérité et la laissa librement sortir de son cœur.

La voix de Montmorency ne tremblait pas : elle avait, dans l'accent, tant dé modération et de noblesse que les parlementaires baissaient les yeux, se couvraient le visage de leurs mains, et essuyaient furtivement leurs larmes. Il y a une légende autour de cette audience.

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On a souvent raconté qu'au moment où le garde des sceaux, ancien page du connétable de Montmorency, commença Tinterrogatoire et demanda son nom à Taccusé, le duc lui aurait dédaigneusement répondu: c Mon € nom, Monsieur, vous devez le savoir : vous avez « mangé assez longtemps le pain de mon père. » Est-ce bien une légende? Y eut-ii, au contraire, dans le cœur de Montmorency, un dernier retour vers Torgueil du sang et le sentiment de son rang ? On ne trouve aucune trace de cette réponse, dans la pièce originale. On a dit aussi qu'en entendant le garde des sceaux lui demander s'il avait des enfants, il s'attendrit, porta la main à ses yeux, et pleura à la pensée que sa race allait s'éteindre. Après l'interrogatoire, le procureur général requit contre l'accusé la peine de mort, édictée contre les criminels de lèse-majesté.

Le duc quitta le Palais : cette audience avait brisé ses forces. Il demanda un peu de vin : un huissier en ayant apporté, le lieutenant des gardes lui commanda d'en faire l'essai et d'en boire avant le duc. Le rouge monta au front du prisonnier qui entra dans son carrosse, sans vouloir tremper ses lèvres dans le verre. Pendant que les gardes le ramenaient à la prison du Capitole, le Parlement délibérait. Clément Delong, un des deux commissaires de l'information, opina le premier et vota pour la mort, en pleurant. C'était la loi. Après lui, les parlementaires opinèrent, en inclinant silencieusement la tête et d'un geste de la main. Ils se réservaient, disent les mémoires du temps, < de donner liberté à leurs « sanglots, en leurs maisons, les larmes leur étant in- « terdites à l'audience, à cause de la dure bienséance de

< leur ministère. » Le garde des sceaux opina de même, et fit dresser cet arrêt, qu'il signa le 3o octobre 1682, à onze heures du matin :

< La Cour, les chambres assemblées, a déclaré et

< déclare le procès être en état d'être jugé définitivement, « sans enquérir de la vérité des objets et reproches, le « sieur duc de Montmorency atteint et convaincu du « crime de lèse-majesté au premier chef, pour répara- « tion duquel Ta privé et le prive de tous états, honneurs € et dignités, et Ta condamné et condamne à être délivré « es mains de Texécuteur de la haute justice, qui lui tran- € chera la tête sur un échafaud qui, à cet effet, sera

< dressé à la place du Salin, et a déclaré et déclare les « terres de Montmorency et Damville privées à jamais « du nom et titre de duché-pairie, et tous et chacun de « ses biens, meubles et immeubles, acquis et confisqués

< au roi. »

Dès que le roi eut connaissance de cet arrêt, il pleura, et, par des lettres patentes du même jour, il ordonna à la Cour de changer le lieu de Texécution. Sous les fenêtres de Thôtel de la Trésorerie, où logeait Louis XIII, à côté de la place du Salin, le peuple criait : Gnke I Richelieu craignit que les émotions et les douleurs du peuple n'amenassent une sédition : au lieu de la place du Salin, ce fut la cour du Capitole qui fut assignée à l'exécution, par un second arrêt.

Montmorency était prêt. Enfermé pendant une heure, dans sa prison, avec le cardinal de la Valette, il sortit de cet entretien mystérieux le cœur ferme et le front haut. Soutenu par Tespérance de la vie immortelle, parlant sans effort et sans crainte, consolant ses serviteurs

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agenouillés et éplorés, il attendait, tranquille, le moment de marcher au supplice. Il se fit alors, en lui, au travers de ces anxiétés sinistres de i'échafaud, je ne sais quelle transformation d'une grandeur chevaleresque et touchante qui éclaira ses dernières henres d'un rayonnement de bonheur. La victime se réfugiait dans l'héroïsme devant la mort. Il disait au père Arnoux : c Voici une € grande journée. J'ai besoin des secours de Dieu et de « votre assistance, d'autant plus que je me sens indigne < des grâces qu'il me fait, d'être dans un grand mépris « du trépas. Tâtez mon cœur et voyez s'il palpite plus « qu'à l'ordinaire, et vous jurerez, avec moi, que c'est « Dieu seul qui me fortifie. »

De la part du roi, le comte de Çharlux lui reprit Tordre du Saint-Esprit et le bâton de maréchal. En le remettant au comte, le duc lui dit: « Monsieur et cher « cousin, je rends volontiers et le bâton et l'or Jre à mon « roi, puisqu'il juge que je suis indigne de sa grâce. » Et se tournant vers les pères jésuites qui l'assistaient, il ajouta : « Mes pères, demandez à Dieu, pour moi, la « persévérance et la charité et récitez le psaume : In le « domine speravi, > Charlux rendit au roi le cordon du Saint-Esprit et le bâton de maréchal, pendant qu'il jouait aux échecs avec le duc de Liancou:t. Un officier des gardes a ainsi retracé cette scène qui nous a été transmise par l'historien Levassor : « Char- « lux, se jetant aux pieds de Louis XIII, lui dit : € Ah ! sire, faites grâce à M. de Montmorency. Ses « ancêtres ont si bien servi les rois vos prédéces- € seurs I Faites-lui grâce, sire ! Tous les courtisans se « jetèrent à genoux en pleurant. Le roi répondit dure-

« ment : Il n'y a point de grâce ; il faut qu'il meure. > A l'heure de midi, de ce même jour 3o octobre, les deux rapporteurs, Anne de Canillac et Clément Delong, accompagnés du greffier Cordurier, annoncèrent au condamné, dans la chapelle de la prison du Capitole, l'arrêt de condamnation. Il entendit celte lecture à genoux, devant l'autel, les yeux fixés sur l'image du Christ. La lecture achevée, il se releva et dit avec une sérénité incomparable: c Messieurs, je vous remercie et toute « votre honorable compagnie à laquelle je vous prie de « dire que je tiens cet arrêt de la miséricorde de Dieu. € Priez qu'il me fasse la grâce de soutenir chrétienne- « ment l'exécution de ce que Ton vient de lire. > Un des commissaires du Parlement lui répondit: « Monsieur, « nous allons faire ce que vous nous avez commandé, € et nous prions Dieu qu il vous console. »

Les deux parlementaires et le greffier laissèrent le condamné, seul, avec le père Arnoux et trois autres jésuites. En baissant les yeux, le duc s'aperçut que ses habits étaient très beaux ce jour-là ; il s'en dépouilla aussitôt', et dit au père Arnoux : « Oserai-je « bien, étant criminel comme je suis, aller à la mort € avec vanité, cependant que mon Sauveur innocent « mourut, tout nu, sur la croix? Mon père, il faut que « je me mette en chemise, pour faire amende hono- € rable devant Dieu, pour les fautes que j'ai commises « contre lui. » Il ne garda qu'une camisole blanche sur sa chemise, un caleçon, des bas de toile blanche et des souliers. Il coupa lui-même sa moustache en présence du grand prévôt, des archers, et du bourreau qui attendait debout, à l'entrée de la chapelle.

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Jusqu'à deux heures, il récita des actes de résignation à la volonté de Dieu, approchant, sans cesse, ses lèvres d'un crucifix. Il s'impatientait du retard apporté à l'exécution, et quand on lui annonça qu'il ne mourrait qu'à cinq heures, il demanda s'il ne pourrait mourir à l'heure où Jésus-Christ expira sur le Calvaire. Cette faveur lui fut accordée. Alors, il s'écria : c Mourons donc ; que l'on € me coupe les cheveux. » Par un sentiment d'humilité, il refusa l'assistance de son chirurgien, et pria le bourreau de découvrir son cou et ses épaules. Les cheveux coupés, il dit : « Tout est-il prêt ? > Sur un signe de tête du bourreau, il repartit : « Allons donc, mais plutôt que « Ton me donne une plume et du papier, » et il écrivit à la duchesse de Montmorency cette lettre, d'une tendresse recueillie :

« Mon cher cœur, je voue dis le dernier adieu, avec « môme affection qui a été toujours été entre nous. Je « vous conjure, pour le repos de mon âme, comme j'es- « père, dans peu, d'être dans le ciel, de modérer vos « ressentiments et de recevoir, de la main de notre doux « Sauveur, cette affliction. Je reçois tant de grâces de sa « bonté, que vous devez avoir sujet de consolation. « Adieu encore un coup. — Montmorency. »

Il écrivit encore deux lettres, l'une à sa sœur, la princesse de Condé, et l'autre au cardinal de la Valette ; puis, il commanda au père Arnoux de donner sa bague à sa nièce. Mademoiselle de Bourgogne, et un reliquaire à sa sœur. Etant remonté de la chapelle dans sa prison, un valet jeta sur ses épaules une robe de chambre ; le duc la laissa tomber en disant : c II n'en faut plus ; « nous irons tout blanc, en paradis, » On lui dit qu'il

n'aurait pas les bras liés ; il s'écria : « Je le veux être, < pour aller au supplice, comme Jésus-Christ. >

Aux églises où accourait la foule, on récitait les prières des quarante heures. On espéra, jusqu'au dernier moment, que Louis XIII ferait grâce ; le lieutenant des gardes-du-corps, de Launay, était allé implorer, une fois de plus, la clémence du roi. A ses yeux mouillés de larmes, on comprit que tout espoir était perdu.

Le duc sortit de sa prison, traversa le consistoire, un crucifix à la main, le père Arnoux marchant à sa droite. Les gardes le saluaient sur son passage. Il fallut passer par une fenêtre, pour arriver au pied de Téchafaud, élevé à la hauteur du premier étage et adossé au mur de la porte, au-dessous de la statue d'Henri IV. Les portes du Capitole étaient fermées, et les capitouls regardaient aux fenêtres intérieures de la cour. Le juger mage n'eut pas le temps d'y venir.

Devant la statue de ce roi, son glorieux parrain. Montmorency eut un tressaillement, en songeant que le fils de ce grand roi, qui lui donna son nom et lui ouvrit les portes de la vie, l'envoyait froidement à la mort. Ce ne fut qu'un éclair ; il se raffermit, salua autour de lui, les capitouls, les officiers du corps de ville, le grand prévôt des gardes et les greffiers, en les priant tous de témoigner au roi son regret de l'avoir offensé. Puis, se tournant vers le bourreau : « Mon ami, lie-moi, bande mes yeux, € et fais promptement ton affaire. > Quelqu'un lui ayant dit que le roi lui permettait de n'avoir pas les yeux bandés, il répliqua qu'il ne saurait assez mourir en honte.

On lui banda les yeux avec son mouchoir. S'adressant alors à un des jésuites qui accompagnaient le père Ar-

noux, le duc le pria d*empêcher que sa tête ne tombât à terre. Il croisa les bras, s*agenouilla devant le poteau, reçut la dernière absolution, baisa le crucifix, essaj'a sa tête sur le billot, mais ses blessures Tempêchant de rester dans cette position, il se mit de côté en disant : « Je ne < remue pas par appréhension ; mes blessures me font € mal. » Ses lèvres murmurèrent enfin ces mots suprêmes : < In manus iuaSj Domine, commendo spiritum meum ; € Mon doux Sauveur, recevez mon âme. > Il dit ensuite au bourreau : c Mon ami, je vous pardonne de tout mon « cœur ; » et au père Arnoux : c Adieu mon Père, je « m* en vais au paradis, d*un seul coup, sans languir. » Se tournant encore vers le bourreau, il ajouta : c Frappe € soudain. > D'un coup de hache, la tête tomba.

Un large flot de sang jaillit sur la muraille et y laissa longtemps sa trace rouge, que les années ont pâlie et effacée. Les capitouls et les gardes pleuraient. Sur l'ordre du grand prévôt, les portes s'ouvrirent et le peuple se précipita dans la cour, se disputant les pierres ensanglantées, et recueillant, sur des mouchoirs, le sang ruisselant de Téchafaud. On vit, parmi cette foule, des soldats tremper leurs épées dans le sang fumant sur les dalles, et y tremper leurs lèvres, pour y puiser le courage du héros. Le peuple se partagea les lambeaux du col de la chemise, coupé par le bourreau, comme de chères reliques. Des cris désespérés partirent de cette cour et se répandirent dans la ville en deuil. Jamais prince ne fit verser tant de larmes en Languedoc.

Le couteau qu'on montre au Capitole, sorte de lourd cimeterre à manche recourbé, à poignée à tête d'aigle et

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à large lame, portant la date de 1622, la signature du coutelier Célar et un dauphin couronné, est-il bien le couteau qui trancha la tête de Montmorency? On a beaucoup disserté à ce sujet, les uns acceptant cette tradition, les autres la combattant et affirmant qu'on donnait alors la mort avec une doloire, placée entre deux solives et tombant, de tout son poids, sur la tête du condamné. Couteau ou doloire, qu'importe à cette mort héroïque !

Il ne restait plus qu'à creuser la tombe de ce duc et pair âgé de trente-sept ans, ancien amiral de France, petit-fils de quatre connétables, de six maréchaux, premier baron chrétien, célèbre par ses duels et ses galanteries, allié à plusieurs races de princes, vainqueur dans deux batailles, le plus magnifique, le plus généreux, le plus doux et le plus beau des seigneurs du royaume, malgré ses yeux un peu louches, les yeux à la Montmorency, chanté par Théophile de Viau, par Mairet et les poètes du Languedoc, et ayant séduit jusqu'à la postérité. Son cœur resta à la maison des jésuites jusqu'à Tannée 1766, où il fut solennellement transporté au cloître de la Daurade. La Révolution devait l'en chasser et le jeter à la voirie. Son corps embaumé fut porté, par les soins de madame de Grammont, à l'église Saint-Sernin, où le peuple, les évéques de Pamiers et de Comminges, les parlementairjs et les bourgeois allèrent prier autour du sépulcre.

C'était lui, moins que le duc d'Orléans, qu'il fallait frapper : Montmorency portait la peine du frère du roi. Do ces deux rebelles, le moins coupable payait la rançon de celui qu'un témoin du procès appelle le tentateur

et le boute-feu. La raison d*Etat le voulait ainsi, cette raison d'État, implacable et tranchante, qui devenait, aux mains de Richelieu, une arme terrible dont il se servait pour effrayer la noblesse et empêcher le retour des ■complots et des révoltes. Plus haute était la tête et plus retentissante était l'expiation. Henri IV ne pardonna pas à Biron ; Richelieu ne voulut point pardonner à Montmorency. En lui disparut toute une société : la noblesse française n'exista plus que de nom ; il n'y eut que le roi et ses ministres. Une dernière résistance allait être brisée par la mort de Cinq-Mars. Avec le duc de Montmorency, les partis étaient pour longtemps décapités ; leurs débris allèrent mourir sur l'échafaud ou ramer aux galères. Richelieu jette, en défi, à la noblesse, ces têtes audacieuses et altières ; le royaume en frissonne et courbe le front.

Le duc d'Orléans, jouet des partis, aflfecta de paraître inconsolable et s'exila. Épuisé par tant de secousses et lassé de tant de douleurs, le roi pressait le moment de quitter Toulouse. Le matin du 3i octobre, lendemain de la mort de Montmorency, une députation composée de quarante parlementaires en robes noires, le premier président en tête, alla saluer au palais de l'archevêché le roi, la reine, le cardinal et le garde des sceaux, qui prirent la route de Bordeaux, en laissant le gouvernement du Languedoc au maréchal de Schomberg, et en partageant les biens de Montmorency au prince de Condé et au prince de Conti.

Tandis que Richelieu descendait la Garonne en triomphateur, menant le roi attristé, la cour vaincue, la reiae tremblante et cherchaut à voiler ses larmes d'un

sourire, la duchesse de Montmorency s'acheminait lentement vers le château de Moulins, où, pour parler comme Théophile de Viau, € cette sainte inconsolée, « ayant la blancheur des neiges célestes », s ensevelit dans la douleur, demandant à Dieu, comme sainte Cathe* rine de Sienne, de changer de cœur, le sien étant trop attaché au souvenir de Tëpoux perdu. Elle prit le voile au couvent de la Visitation, où elle dressa, pour le duc à jamais endormi, un plan de mausolée dont madame de Sévigné a parlé.

Après tant de grandes pécheresses expiant leur vie de galanterie et de mollesse dans la pénitence des cloîtres, on voyait enfin une duchesse entrer, sans une tache au cœur, dans ces pacifiques régions de la solitude et de Toubli. Abîmée dans le désespoir austère, elle voulut avoir auprès d'elle le corps de celui qu'elle avait tant aimé. L'archevêque de Toulouse et les moines du monastère de Saint-Sernin s'opposaient à l'enlèvement de ce corps, que le peuple regardait comme celui d'un saint. Un arrêt du Conseil les obligea de s'en dessaisir. La duchesse de Montmorency n'avait plus rien à faire en ce monde, que pardonner au duc d'Orléans et à Louis XIIL Ce qui lui coûta le plus, fut de pardonner à Richelieu. A sa mort, on la coucha dans la tombe, à côté du duc, en l'église de la Visitation de Moulins, au-dessous d'une couronne et d'un blason, soutenus par des anges, laissant flotter, dans les airs, la fameuse devise des Montmorency : « Dieu aide au premier baron chrétien, >

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