Manuscrits de la Bibliothèque de la ville de Toulouse
A la première question, le duc répond par une dénégation qui trahit la vérité. Quand on lui fait lire, au bas de la délibération des États, sa signature et deux lignes écrites de sa main, il affirme que ce n*est là ni sa signature, ni son écriture; le commissaire insiste et lui demande s'il n'a point contraint le greffier des États, Guilleminet, à écrire ces lignes, sans lui permettre de vérifier le procès- verbal de la délibération des Etats ; il nie de nouveau et soutient n'avoir fait arrêter ni Guilleminet, ni l'archevêque de Narbonne, ni d'Emery, ni obligé Guilleminet à lui apporter toutes les commissions par lui détenues dans l'intérêt des deniers du roi et du pays, et à les contresigner par force. Il rejetait sur le duc d'Orléans le reproche qu'on lui adressait d'avoir ordonné aux consuls et aux habitants de certaines villes de fournir des vivres à des compagnies armées contre les troupes du roi et de Je ver des impôts. Il repoussait l'accusation d'avoir cherché à soulever la province et les gouverneurs contre l'autorité royale, en ajoutant que les troupes de Schomberg avaient marché contre lui, plus qu'il n'avait marché contre elles, et qu'il ne se souvenait de rien, à partir du moment où il était tombé, au combat de Castelnaudary.
Le commissaire lui ayant demandé s'il ne reconnaissait pas avoir « obscurci le titre de sa naissance et de son « rang par toutes ces actions », il répondit : « être au € désespoir d'avoir offensé le roi son maître; avoir dit « ci-devant les sujets qui l'ont précipité à son malheur, « et reconnaître avoir reçu, de Sa Majesté, plus de « grâces qu'il ne méritait ; s'en être repenti, s'en repentir « encore, et que si le roi lui voulait donner la vie, il le
€ servirait mieux que jamais, et qu'il ne la souhaite que « pour employer le reste de ses jours et son sang pour € son service, et pour réparer les manquements qu'il « reconnaît avoir faits. »
Il fut ensuite procédé par les commissaires à la confrontation du duc et de sept témoins, quatre officiers du régiment des gardes, deux sergents, et Guilleminet, greffier des Etats du Languedoc. Il y eut une scène touchante au moment de la confrontation du duc avec l'officier des gardes Guitaud. Le commissaire du Parlement ayant demandé à Guitaud s'il avait reconnu le duc au combat de Castelnaudary, l'officier des gardes répondit en pleurant : « J'eus de la peine à le reconnaître, couvert €-de fumée et de sang, jusqu'au moment que, l'ayant vu « rompre six de nos rangs et tuer des soldats dans le c septième, je jugeai que ce ne pouvait être que le duc « de Montmorency. »
Le greffier Guilleminet se présentant, à son tour, à la confrontation, le duc nia encore avoir signé les funestes délibérations des États, du 22 juillet, et fait arrêter Guilleminet pour l'obligera contresigner les délibérations : mais le greffier tenant ces pièces à la main, les présenta au duc, qui en eut un frémissement de colère, et traita Guilleminet de faussaire, en répétant que si le roi voulait lui accorder la vie, il n'en ferait usage que pour se rendre digne de cette grâce. Quant aux diverses commissions signées de lui, il déclara n'avoir agi que sur l'ordre du duc d'Orléans, sans que la pensée lui vînt jamais de demander des secours à l'Espagne, et de soulever le royaume contre le roi.
La ville, consternée, recueillait tous les échos de ces
interrogatoires, et jamais la douleur publique n* éclata en accents plus attendris. La cour de Louis XIII, éplorée, adressait à Dieu et au roi des prières pour la grâce du prisonnier. Le cardinal de la Valette, le nonce du pape, le duc de Chevreuse, le vieux duc d'Epernon, le prince de Condé et Saint- Preuil ne cessaient d'implorer la clémence royale. Le duc d' Angoulôme écrivait au roi et au cardinal des lettres suppliantes. Il disait au roi :
< Je vous demande à genoux, couvert de larmes, les
< bontés de votre clémence, votre pitié et votre grâce « pour Montmorency. » Charles I", roi d'Angleterre, promis aussi à Téchafaud, envoyait â Louis XIII un ambassadeur chargé d'intercéder pour le duc ; le pape et la république de Venise expédiaient, en hâte, des ambassades ou des lettres vers Toulouse. La princesse de Condé y arrivait, à franc étrier, et allait en pèlerinage A Notre-Dame-des-Bruyères, pour arracher son frère au supplice; la duchesse de Montmorency, malade â Béziers, s'apprêtait à partir au moment où un exempt des gardes lui remit une lettre du roi, portant Tordre de se retirer au château de Moulins. Saint-Simon a raconté aussi que son père demanda avec tant de persévérance et de chaleur la grâce du prisonnier, qu'il faillit lui en coûter la vie.
La reine voulait se jeter aux pieds du roi ; les plus grands seigneurs se prosternaient à ses pieds et poussaient les courtisans, muets et tremblants, à s'agenouiller devant Louis XIII. Le roi, sourd à ces supplications, les écoutait d'un air insouciant et morne, et disait : € Si je suivais les inspirations du peuple, je n'a- ^ girais pas en roi. » A la voix du peuple, on ordonna
l80 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
des prières et des processions publiques, et on vit, un jour, les gentilshommes de la cour se mêler aux pénitents bleus, et communier ensemble, à T intention du prisonnier, devant les reliques de Téglise Saint-Semin. Le soir, le peuple criait miséricorde sous les croisées du roi.
Ce n'était pas Louis XIII qu*il fallait fléchir, mais le cardinal, dont le cœur se fermait à toute émotion et à toute pitié. Il répétait souvent : « Cest chose injuste que « vouloir donner l'exemple par la punition des petits € qui sont arbres et ne portent pas d'ombre ; ce sont les € grands qu'il faut plutôt tenir en discipline. » On lui a aussi attribué ces paroles : < Je suis timide par na- « ture ; j'hésite longtemps, mais mon parti une fois pris^ € je coupe, je fauche et je couvre tout de ma robe « rouge. 1 A la princesse de Guémenée, qui lui reprochait son ingratitude envers les services de Montmorency, il répondait sèchement: < Je n'ai pas rompu le « premier. »
Montmorency essaya d'amollir ce cœur d*airain, auquel manquait le génie du pardon, en l'assurant d'une éternelle reconnaissance, s'il le sauvait de la mort. Richelieu n'accorda au duc que la grâce d'une journée de plus avant d'être jugé, afin de se mieux préparer à mourir par la méditation, les consolations chrétiennes et l'espoir en la bonté de Dieu.
Le lendemain vendredi, 29 octobre, à l'aube, Montmorency fit appeler le père Arnoux, ancien confesseur de Louis XIII, se confessa à lui, entendit la messe à la chapelle du Capitole, communia, et offrit héroïquement à Dieu le sacrifice de sa vie. Le même jour, le garde des
CHAP.»V1I. — PROCÈS DU DUC DE MONTMORENCY l8l
sceaux, Châteauneuf, en robe de satin noir, entra au Palais, accompagné des six maîtres des requêtes, Dutillet, Lanson, Le Maître, Mangot, Biel et Machault le jeune. A leur entrée dans la grand'chambre, la Cour se leva pour saluer le garde des sceaux, qui alla prendre place au siège du premier président. Après quelques paroles de courtoisie adressées au Parlement, Châteauneuf invita le conseiller de Canillac à commencer son rapport.
Le rapport terminé et toutes les pièces examinées, la Cour renvoya l'audience au lendemain. Dans la soirée, un gentilhomme envoyé par le duc d*Orléans embrassa, trois fois, les genoux du roi et implora la grâce du prisonnier. Le roi, se détournant, répondit froidement que le prisonnier était entre les mains du Parlement. Montmorency ne se faisait pas illusion et s'attendait à un arrêt de mort. Il rédigea son testament par permission du roi, désigna le cardinal de la Valette pour son exécuteur testamentaire, et légua à Richelieu, en signe de pardon, un portrait de saint François, par Annibal Carrache, une des merveilles de Tart chrétien. Saint-Simon a prétendu que c*était, au contraire, un portrait de saint Sébastien, percé de flèches, légué au cardinal, non en signe de résignation, mais de sanglante ironie. Dans la soirée, les troupes qui campaient au milieu des champs entrèrent, par toutes les portes de la ville, se mirent en bataille sur les places et aux carrefours et se rangèrent ensuite, au nombre de douze mille, dans les rues qui conduisaient du Capitole au Palais de justice. Autour du Palais, veillaient les gens d'armes, et aux portes se tenaient les gardes du corps du roi.
l82 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE
Le matin du 3o octobre, entre sept et huit heures, le comte de Charlux, commandant des gardes du corps, se saisit des clefs du Palais et posta des soldats armés de mousquets et d'arquebuses à toutes les avenues ; puis, il se rendit au Capitole, fit monter Montmorency dans son carrosse avec de Launay, les portières fermées et gardées par plus de six cents soldats écossais du roi, et emmena le duc au Palais. Avant de partir, le prisonnier demanda au père Arnoux s'il ne valait pas mieux, pour son salut, se reconnaître entièrement coupable, que chercher à pallier son crime. Ce fut l'avis du confesseur.
En descendant du carrosse, devant le Palais de justice, le duc fut conduit à la chambre des manteaux. Dès que le garde des sceaux eut ouvert Taudience, Montmorency entra à la grand' chambre, sur l'ordre donné au comte de Charlux par Châteauneuf. La sellette où il s'assit, tôte nue, sans les fers aux mains, ni aux pieds, contrairement à l'usage du Parlement de Toulouse, se trouvait au milieu du Parquet, très élevée et presque à la hauteur des sièges des conseillers. Il s'agenouilla, et les deux mains sur le Te igiiur et la croix, il promit de dire la vérité ; puis il se releva et s'assit sur son escabeau.
Le garde des sceaux commença alors son interrogatoire. Je transcris ici cette pièce importante *.
€ Interrogé par monseigneur garde des sceaux, sur < ses noms, surnoms, âge, s'il est marié et a des enfants :
< A dit se nommer Henry de Montmorency, être âgé