‹ Histoire du passage des AlpesChapitre 14 sur 48 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Narration de Polybe , contenant le dénom^ hrement des troupes d^Annibal , — les distances que ce général eut à parcourir de Carthagène jusqu'en Italie ^ — le débarquement du Consul romain à Vembouchure du Rhône ^ — le passage du Rhône par V armée carthaginoise et par les éléplians*

Chapitre 34» Annibal , ayant formé . le projet hardi de marcher en Italie, au travers des Alpes , avoit envoyé depuis l'Espagne, à différentes reprises, dés députés dans la Gaule Cisalpine, pour s'informer de la fertilité du pays au pied des Alpes et le long du Pô , du nombre des habitans , de leur courage dans la guerre, et pour savoir s'ils nourrissoient toujours la même aversion contre les Romains , qui leur avoient fait la guerre quatre ou cinq ans auparavant.

Les députés, à leur retour, l'informèrent de la bonne disposition et des espérances des Gaulois Cisalpins, de la hauteur extraordi-

3ô ftlSTOIRE

naire des Àlpes, et des difficultés qu il devoit s'attendre à rencontrer dans le passage de ces montagnes, quoique l'entreprise ne fût pas absolument impossible*

Annibal rassembla ses troupejs, et se mit en marche depuis Carthagène , au temps de la maturité des blés (i). Son armée consistoit en 90,000 homines d'infanterie et environ 12,000 hommes d^ cavalerie. Avant d'atteindre les Pyrénées , elle fut réduite à cinquante mille hommes d'infanterie et neuf mille chevaux, parce qu'il avoit jugé nécessaire de laisser en Espagne un détachement sous Hannon, et de renvoyer chez eux un grand nombre d'Espagnols. Avec cette armée , il passa les Pyrénées , et entra dans la Gaule«

Cette armée fut encore réduite pendant sa marche jusqu'au Rhône, car , après le pas*sage de ce fleuve , elle n'étoit plus composée que de 38,ooo hommes d'infanterie et un peu plus de 8000 chevaux (2).

Chaf. 39. Depuis la noiweïle Carthage

(1) Pour les parties méridionales de l'Espagne, la matorités des blés répond à la (in de mai.

(a) Les quatres chapitres sui?ans n'ayant ancun rap* port direct avec notre snjet , nous passons du 39.*

DU PASSAGE DES ALPES. 3l

(Carthagène), jusqu'au Reuvelberus (l*Ebre), la distance est de 2600 stades. De là jusqu'à X,(>c ,? Emporium (i), il y a 1600 stades, et d'Em- f-L q porîum jusqu'au passage du Rhône, environ ^1 <^^ -^ 1600 stades; car toutes ces distances ont été , i: mesurées dernièrement , avec soin , par les Romains, et marquées par espaces de huit stades (2)»

Depuis le passage du Rhône, pour ceux qui marchent le long du fleuve lui-même , allant vers ses sources, jusqu'à la montée des Alpes, pour se rendre en Italie, lé distance est de i4oo stades. * \ ^ ^

Il reste encore le passage des Alpes ellesmêmes, qui est un espace d'environ 3200 stades. Après ce passage , Annibal devoit aiv v river dans les plaines dltalie qui bordent le Pô- Suivant ce compte , Annibal avoit à marcher en tout environ 9000 stades depuis Car- '^ hr thagène. Il est vrai qu'arrivé à Emporium , et à ne considérer que la distance , il avoit

(1) Castellon de jimpuriasy pei'ile ville de Catalogne snr le bord de la mer , dans le golfe de Rosas , au pied des Pjrénées , à 9 iienes an nord-est de Girone«

(2) Le mille romain étoit composé dç 8 stades.

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déjà parôouru presque la moitié du chetnia ; mais si Ton envisage les difficultés du voyage^ la plus grande partie lui restoit encore à surmonter.

Chap. 4o. Dans le même temps qu'Ânnibal se préparoit à traverser les défiîés des Pyrénées, les Boïens, apprenant que les Carthaginois marchoient vers Tltalie, et espérant beaucoup de leurs secours, se révoltèrent contre les Romains; et, conjointement avec les Insubres (i), ils ravagèrent les nouvelles colonies romaines de P/ace«//a et de Cremona. Ils battirent larmée romaine commandée par Lucius Manlius, qui avoit été envoyé pour s'opposer à leurs incursions. Ils assiégeoient les restes de cette armée dans la petite ville de Tannetum , lorsqu'Annibal arriva en Italie.

Chap. 4i* Le consul Publius Cornélius Scipio , ayant été chargé de la guerre d^Es— pagne, eut le commandement de deux légions, avec i4)OOo hommes d'infanterie et I200 chevaux des troupes des Alliés. Avec ces forces et une flotte de soixante galères à cinq rangs de rames , il devoit se mettre en

(i) Les Boïens habitoient les Élats de Parme et de Modène^ les Insubres occupoient 1^ Miianois.

mer pouï aller en Espagne, et faire ses ef*fortspour empêcher les Carthaginois de quitter ce pays-là, et par conséquent de venir en Italie*

Quoique Publius Cornélius, avant de faire voile, eût appris qu'Annibal avoit passé l'Ebre , il espéroit encore arWver à temps pour l'empêcher de sortir de l'Espagne. Dans ce but , il embarqua ses troupes à Pise , il côtoya la Ligurie, et le Cinquième jour îl arriva à Marseille.

Il apprit là qu'Annibal avoit non-seulement passé les Pyrénées , mais qu'il étoit arrivé sur les bords du Rhône. Il n'alla donc pas plus loin que Fembouchure de ce fleuve la plus voisine de Marseille , celle qu'on appelle Massilienne. Il y débarqua ses troupes; et, afin de s'assurer de la vérité des rapports qu'on lui avoit faits , il envoya à la découverte trois cents cavaliers , auxquels il réunit, pour les guider et les soutenir, les Gaulois qui étoient à la solde des Marseillois.

Chap. 4^« Annibal étant arrivé sur les bords du Rhône, fit sur-le-champ ses préparatifs ' pour le traverser dans un endroit où il n'a voit qu'un seul courant. Il se trauvoit alors à

quatre jours de marche de la mer , à peu près,

. Pendant qu'il préparoit un grand nombre de bateaux pour passer le fleuve » une multitude de Barbares s'assemblèrent sur Tautre rive pour s'opposer à son passage, Annibal jugeant 9 à l'aspect des guerriers qui se laissoient apercevoir, qu'il ne seroit pas possible de traverser à force ouverte , ni de rester en place sans risquer d'être attaqué de toutes parts, se détermina à l'approche de la troisième nuit, de détacher une partie de ses forces sous le commandement de Hannoii, fils du roi Bomilcar , avec quelques-uns des habltans pour guides.

D'après ses ordres, ce détachement remonta le long du fleuve l'espace de 200 stades , et lorsqu'il fut arrivé à un endroit où le fleuve est séparé en deux bras , par une petite île , il s^arrêta. Les soldats qui le composoient coupèrent des arbres dans la forêt voisine^ les lièrent ensemble , et, en peu de temps y ils construisirent un nombre de radeaux suffisant pour traverser le fleuve. Après l'avoir traversé sans ojpposition, ils employèrent le reste du jour à se reposer de leurs fatigues , et à se préparer à l'exécution de leurs ordres.

Ânnibal, de son côté, se tenoit prêt à traverser au moment favorable, avec le reste de son armée ; mais rien ne Fembarrassoit plus que ses éléphans , qui étoientau nombre de trente-sept. 3 71: V :i / .

, Chap. 43. A la fin de la cinquième nuit , lorsque le jour commençoit à paroître, le détachement qui avoit traversé de 1-autre côté du fleuve , s'avança le long de ses bords, vers l'endroit où étoient les Barbares. Dans le même moment , Ânnibal fit embarquer sut les galères sa cavalerie, armée de petits boucliers , et sur les bateaux son infanterie légère. Les premiers se tenoient du côté du courant , afin qu'en rompant son impétuosité, les derniers pussent traverser avec plus de sûreté. On fit passer les chevaux à la nage, en les conduisant trois ou quatre à la fois , à l'arrière de chaque bateau. De cette manière, à la première traversée , un grand nombre de chevaux furent transportés sur l'autre rive. Les Barbares voyant ce que l'ennemi venoit d'entreprendre , sortirent de leurs retrancbemens et s'avancèrent sans ordre , s'imaginant qu'ils empêcheroient aisément les Carthaginois de débarquer.

Dès que les troupes d'Hannon eurent fait

connoitre leur approche , par une colonne de fumée, qui étoit le signal convenu, Annibal 4onna les ordres pour rembarquement de ses troupes , et recommanda à ceux qui étoient dans les galères de faire tous leurs efforts pour résister à la rapidité du courant.

Ses ordres ayant été exécutés avec célérité , ce fut un spectacle fait pour inspirer l'anxiété et la terreur ; car tandis que , d'un côté, les soldats embarqués s'encourageoient mutuellement par leurs cris , et luttoient , pour ainsi dire , contre la rapidité du courant, et que, de l'autre, les troupes bordant le fleuve animoient leurs compagnons par leurs clameurs , les Barbares , sur le bord opposé , entonnèrent une chanson guerrière»

et défièrent les Carthaginois au combat Dans ce moment, le détachement d'Hannon fondit tout-à-coup sur les Barbares qui défendoient le passage du fleuve , et mit le feu à leur camp. Les Barbares , confondus de cette attaque imprévue, coururent les uns pour protéger leurs tentes, les autres pour résister aux assaillans.

Annibal, voyant que le plan qu'il avoit imaginé réussissoit complètement, rangea

en bataille ceux qui avoient débarqué les premiers ; et , les animant par ses discours, il commença Tattaque. Les Celtes , dont les rangs étoient en désordre , et qui ne s'étoient pas encore remis de leur surprise , furent bientôt enfoncés , et obligés de pren-* dre la fuite.

Chap. 44* Le général carthaginois s'étant rendu maître du passage de la rivière, par la victoire qu'il venoit de remporter, fit tout de suite passer ceux qui étoient restée sur l'autre bord, et campa pendant la nuit sur les rives du fleuve avec toute son armée.

Le lendemain matin , apprenant que la flotte romaine étoit arrivée à l'embouchure du Rhône, il envoya 5oo cavaliers numide^ pour reconnoître la force et la position de$ ennemis, et apprendre quel étoit l^ur dessein ; en même temps il choisit des gens experts pour faire passer les éléphans.

11 assembla son armée ; et , ayant amené f devant die le roi Magilus , qui étoit venu \ auprès de lui depuis les plaines qui bordent 1 le Pô , ce prince, au moyen d'un înter- ; prête, assura l'armée des dispositions favorables des nations gauloises qui habiioient ces pays-là. Celles-ci j^romettoient de se

joindre aux Carthaginois dans leur guerre contre les Romains. Il étoit venu lui-même pour les conduire par des pays où ils ne manqueroient de rien de ce qui pourroit leur être nécessaire , et par un chemin par lequel ils accompliroient en peu de temps et sans danger leur marche en Italie. Ces paroles remplirent les soldats de confiance.

Chap. 45» Après que l'assemblée se fut retirée , une partie des Numides qui avoient été envoyés à la découverte , revint Un grand nombre d'entreux avoient été tués, et les autres mis en fuite. A peu de distance du camp des Carthaginois , ils avoient rencontré le petit détachement de cavalerie envoyé par Publius Cornélius. Ces deux corps s'étoient battus avec tant d'acharnement , que, du câté des Romains et des Gaulois qui les accompagnoient, environ i^o avoient été tués; et de Fautre côté, plus de 200 Numides. Les survivans furent poursuivis par les cavaliers romains , qui s'approchèrent des retranchemens des Carthaginois , et qui ayant fait leurs observations, retournèrent en toute diligence pour informer le consul de l'arrivée de l'ennemi.

Publius , sans perdre de temps , fit mettre

tout le bagage sur les vaisseaux , et s'avança avec toute son armée le long du Rhdne , pour attaquer les Carthaginois.

Le lendemain , après rassemblée , et dès que le jour parut, Ânnibal plaça sa cavalerie du côté de la mer, conuné un corps d'observation , et ordonna à son infanterie de sortir de ses retranchemens et de se mettre en marche. Pour lui , il attendit les éléphans et les hommes qui étoieht restés avec eux.

de l'autre côté du fleuve.

Chap. 46- Voici comment on fit passer ces animaux. On avoit d'abord construit plusieurs radeaux. On commença donc par en joindre deux , ayant chacun 5o pieds de largeur, et par les fixer fcNrtement au rivage. A ces deux premiers , on en réunit d'autres semblables, qu'on poussa en' avant sur la rivière ; et, comme il étoit à craindre que la rapidité du fleuve n^emportât tout l'assemblage, on l'assujettit du côté qui étoit exposé ail courant, par des cables qu'on attacha aux art>res du rivage. Quand cette espèce de pont eut été amené à la longueiur de deux piètres (170 pieds de France), on fit arriver à son extrémité deux autres radeaux , beaucoup plus grands et d'Une meil-

4o : ■ HÏSTOiîLE

leum construction , qu'on avoît réurtîs' for-r temeat Ton à Tautre , et qu'on lia aux premiers dé telle façon que les liens pussent se couper aisément. On couvrit tout l'ouvrage de teiTft et de gazon, de manière à offrir aux éléphans un aspect tout semblable au chemin par lequel ils dévoient y arriver. Oa plaça à leur tête deux éléphans femelles , qu'ils suivirent sans hésiter. Lorsqu*ils furent parvenue sur les deux grands radeaux avancés, on coupa les liens qui tenoient cçs rar deaux attachés aux premiers, et des bateaux les remorquèrent avec des cordes de l'autre Ç4>té du fleuve. Les éléphaps , quarxd ils se sentirent en mouvement au milieu des eaux, montrèrent d'abord de l'inquiétude et de l'effrpi,: ils alloîent et v^noient d'un bord à Fautre des radeaux qui les portoient ; mais l'effroi çaéme les y retenoit Pe cette manière et toujours au moyen de 4eux; radeaux Kes l'un à l'autre, on fit traverse^ heureii^ement le fleuve au plus graud nombre. Il y en eut cependant quelques-uns qui, en ^'agitant , tombèrent dans le fleuve; mais leur chute ne fut faîale qu'aux conducteurs. Ils se mirent à nager, en. élevant leurs trompes audessus de l'eau , ; pour respirer ; et. malgré la.

DU PASSAGE DES ALPES. ^l

rapidité du fleuve, ils arrivèrent sans autre accident à l'autre rive.

Nous interromprons ici la narration de Polybe , pour tracer la route d'Annibal depuis Carthagène jusqu'au Rhône , pour voir si la distance que cet auteur nous donne depuis Emporium ( aujourd'hui Âmpurias ) , s'accorde avec les distances actuelles, et pour déterminer Tendroit où l'armée carthaginoise traversa le fleuve.

4i HISTOIRE

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