INTRODUCTION
Les études dont la réunion constitue ce volume ont été pj^ésentées d'abord au public sous forme de conférences ci l'École des Hautes-Etudes sociales ^ durant la session de 1905-1906. Un lien logique les rattache, le développement d'une forme d'art à travers la suite des temps; mais la diversité de leurs provenances se traduit nécessairement, de l'une a l'autre, par des différences d'exécution et d'allure qu'il n'a point paru opportun d' amortir , le lecteur y devant trouver plutôt un attrait qu'une gène. On remarquera entre certains chapitres de légers chevauchements , qu'explique le désir de chacun des conférenciers de situer et de délimiter son sujet, en rappelant brièvejnent d'où dérive ou à quoi s'oppose dans le passé la tendance, l'effort d'art qu'il étudie. On n'a pas j ugé désirable de faire disparaître ces attaches, qui rendent plus sensible l'unité de l'ouvrage et son enchaînement plus rigoureux.
Le paysage, à l'état de genre isolé, est une invention assez moderne. Dans la peinture antique, il affecte un rôle purement décoratif, et se traduit en éléments schématiques très librement transposés de la nature, pour servir de cadre ou de fond à une action toujours purement humaine, qu'elle se passe dans l'Olympe ou sur terre. Pendant les premiers siècles du moyen âge, la fonction du paysage dans l'art se rétrécit encore ; les quelques arbres qu'on voit ça et la dans les mosaïques, offrent une signification symbolique et sont moins des
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objets naturels que de purs idéogrammes. La Nature était en effet l'ennemie aux yeux de la Foi^ investie d'une toute-puissance officielle ; outre que le Paganisme Vavait divinisée et quelle participait en conséquence de la réprobation qui le poursuivait^ elle représentait les amorces du monde, les sollicitations de la chair et constituait ainsi une perpétuelle menace pour le salut des âmes. Il fallut qu'une notion un peu moins étroite de la destinée humaine se fit Jour peu à peu, avec bien de la timidité et force précautions, pour que les aspects divers de la terre prissent place dans les représentations autorisées. Longtemps en effet Vart, comme la littéralure, s'étaient vu assigner pour fonction unique la préparation de l'homme à ses destinées éternelles^ et l'une et Vautre avaient pour tâche de diriger ses méditations dans un sens édifiant et de V aider à gravir la « scala salutis ». // vint pourtant un jour où le soleil^ la lune, la mer, la terre ne figurèrent plus seulement au portail des églises, sortant des mains de Dieu, dans Vœuvre de la Création, mais où Vhomme terrestre y ayant pris place à son tour, sous sa figure temporelle, et non plus seulement à l'état de réprouvé ou d'élu, le cadre de sa vie y apparut avec lui.
Cest l'époque oii les travaux des mois superposent régulièrement leurs douze tableaux en compartiments symétriques, sous la retombée des voussures des porches . Les semailles, la taille des arbres, la moisson, la vendange y sont encore bien à l'étroit ; mais enfin la Nature s'est vu rendre droit de cité, et sa part va peu à peu s'élargir. Et l'office de l'enlumineur commence. Outre en effet le peu d'espace qui leur est laissé par le rituel du décor sacré, l'homme réel et son habitat s'expriment malaisément sur le champ plat de la pierre ; l'art de la perspective linéaire, encore bien peu exercé, réussit mal à y simuler la profondeur et l'éloignement. L'intervention de la couleur, le moyen qu'elle offre, par la dégradation des tons, de figurer et d'espacer les plans, va changer la face des choses. Les manuscrits enluminés ont encore cet avantage d'échapper aux exigences restrictives du culte, et de choisir librement les thèmes de leurs images, comme de leurs
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histoires. Mais si ïartiste a désormais pleine licence (Tex^ primer dans son entier le spectacle de la vie, son inhabileté tâtonnante lui crée encore bien des entraves. On suit avec une sympathie émue ses efforts maladroits pour sortir peu a peu du schéma conventionnel.^ et., dans la représentation de la nature comme de l'homme^ discerner et rendre les traits particuliers qui en diversifient le caractère en sites distincts, comme en personnages individuels. Dans le paysage, la routine a la vie beaucoup plus dure que dans la représentation humaine ; il faut aux artistes non des années, mais des siècles, pour s'habituer à voir les choses, a en démêler, puis à en respecter la physionomie propre. Jusqu'au début du XV^ siècle, il y a une façon uniforme de traduire picturalement les accidents de terrain. Veau des rivières^ le ciel, qui garde invariablement son azur, quelle que soit la saison et sans égard à Vétat du temps. On aime de tradition, et on se transmet fidèlement certains aspects, certaines déformations du sol, qu'a encore compliqués la fantaisie laborieuse de Vinterprète ; les rochers en tire-bouchon font la joie du bon miniaturiste, et il étend Vazur en couches épaisses sur ses fonds, sans se demander jamais si les vapeurs transparentes qui les estompent dans la réalité, ont rien de commun avec ce coloriage. Cest dans le célèbre manuscrit des Très riches heures du duc deBerry^ conservé à Chantilly, qu'apparaît pour la première fois un respect scrupuleu.x des lignes du terrain, des aspects de la saison, des dégradations du ciel, et l'innovation a paru si extraordinaire à Henri Boucliot, quil ne lui a fallu rien moins, pour l'expliquer, qu'un ordre formel du prince enjoignant à l'artiste le devoir de fidélité littérale. De ce jour le paysage est créé ; il revêtira par la suite bien des caractères , poursuivra des raffinements, e.xprimera des modes de sensibilité nouveaux. Mais il est en possession désormais d'une vision libérée et d'une méthode analytique qui lui permettront de tout percevoir et de tout rendre. Jean Foucquet, le premier, jalonne le genre de véritables chefs-d'œuvre, pour lesquels les rives de la Loire, les quais de Paris, les monuments de Rome lui fournissent des modèles, aisément reconnaissables