I. Ce chapitre a été écrit par M. Edouard Sarradin
qu'il a exercée. Avec Corot et Millet, Gustave Courbet est peut-être le peintre du xix^ siècle qui a le mieux aidé à l'évolution de la peinture de paysages, et les « impressionnistes », à n'en pas douter, lui doivent beaucoup...
D'où vient Courbet et à qui doit-il ?
On a dit de lui qu'il peignait comme il respirait. 11 y a peu d'exemples, en effet, d'une vocation si spontanée et impérieuse que la sienne. Cette vocation n'est-il pas intéressant de la voir naître ?
Courbet grandit à Ornans. 11 adore son pa^^s, qui est pittoresque, noble, charmant, — où il vagabonde sans cesse. On le met au collège : il s'y ennuie, excepté aux classes de dessin. L'école buissonnière et la chasse aux papillons, voilà où il est à l'aise... Cependant, Courbet va jusqu'en rhétorique. 11 daigne écouter avec une attention particulière le professeur, et celui-ci, un jour, se plaît à développer devant ses élèves cette pensée du philosophe De Bonald :
« Un homme ne peut comprendre et produire d'art que celui qui interprète sa propre nature ; l'art, en tant qu'expression du sentiment de la société, doit, par conséquent, se transformer aussi souvent que la société même. De même que l'on dit : le style c'est l'homme, de même on doit pouvoir dire : l'art c'est la société. »
Courbet, la chose est curieuse à noter, eut l'esprit frappé fortement par ces déclarations. 11 les médita et remédita. Elles pourraient être signées Proudhon ou, si l'on veut, Castagnary, et on les lirait sans étonnement en tête du catalogue de la fameuse exhibition Courbet de i855 qui tut le premier grand spectacle du « réalisme ». M. de Bonald en quelque sorte grand-père du réalisme, c'est vraiment original !
Ainsi influencé, Courbet devient tout à coup passionné de dessin, et voici qui est encore très intéressant et
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qu'il faut retenir : ce qu'il dessine le plus souvent ce n'est pas ce que nous avons dessiné et que Ton dessine encore, hélas, au lycée ; non, il dessine des paysages, des arbres, des fleurs, car il a pour professeur un excellent homme, « le père Beau », qui a Tintelligence de mener ses élèves, les jours où le ciel le lui permet, en pleine nature, et qui leur dit : copiez ce que vous voyez . . . Un autre aïeul du réalisme, ce père Beau !
La vocation de Courbet, donc, se détermine. Il commence de prendre des pinceaux. Ce n'est pas dans les idées de son père. Celui-ci veut faire de son fils un polytechnicien et il l'envoie, en 1837, au Collège royal de Besançon où Courbet ne fait que regretter Ornans, la bonne vie familiale et le père Beau... Il ne tarde pas à renoncer à la philosophie et aux mathématiques, il quitte le collège, demeure quelque temps à Besançon où il dessine et peint sous la direction d'un certain Flajoulot, davidiste fervent.
Enfin, il rentre à Ornans, prie et supplie si bien son père de l'envoyer à Paris que celui-ci y consent, à la condition que son fils veuille étudier le droit...
Avant de partir, il se plut à faire le tour de son petit pays, à revoir les vallons, les villages, les forêts, les sapinières magnifiques, surtout sa chère vallée de la Loiie, qu'il devait peindre tant de fois dans l'avenir, et la promenade sous les roches...
Que Gustave Courbet ddi profondément aimé la nature et particulièrement la nature de chez lui, nous n'en saurions douter et je dirai tout de suite que c'est dans cet amour, aussi bien que dans l'étude des maîtres, qu'il a puisé ses merveilleuses qualités. Parce qu'il étala trop souvent dans ses propos un matérialisme agressif et saugrenu, certains n'ont vu en lui qu'un lourdaud, incapable de sentiment et d'émotion. Beaucoup de ses œuvres et de
ses actes vont à Tencontre de cette croyance, révèlent qu'il fut un sentimental et un enthousiaste.
Voici Courbet à Paris. Pour y apprendre le droit? Vous n'encroyezrien. Il neconnaîtalors qu'une école :1e Louvre. On l'y voit avec Bonvin. S'il n'aime pas, dit-il, Raphaël, ni Titien, ni Léonard, il admire Holbein, Véronèse, Ribera, Zurbaran, Vélasquez, Franz Hais, — surtout Rembrandt. Il fait des copies d'après ces maîtres et aussi d'après des contemporains : Schnetz, Robert- Fleury, Delacroix, Géricault... Son père lui écrit qu'il gaspille son temps. Courbet riposte qu'il mène une vie exemplaire, qu'il travaille comme un enragé... 11 semble bien en effet qu'il ait, durant plusieurs années, passionnément, furieusement travaillé, et d'ailleurs avec une intelligence singulière : ce n'est point d'une manière superficielle qu'il copiait Franz Hais, Vélasquez, Rembrandt; il les étudiait à fond, pénétrait véritablement le secret de leur technique, s'assimilait celle-ci tout à fait... 11 ne tarda pas grâce à ce labeur, grâce aussi à de très fidèles études d'après le modèle vivant, à se sentir suffisamment armé pour entrer en campagne...
Je n'ai pas, en cette causerie, à suivre tous les pas de Gustave Courbet. Ceux d'entre vous qui souhaitent connaître très intimement l'homme et le peintre, je les renvoie au beau livre, supérieurement documenté, que son compatriote franc-comtois, le regretté Georges Riat, avait achevé avant de mourir et que l'éditeur Floury vient de publier si opportunément. On ne saurait rêver biographie plus intelligente, plus consciencieuse.
Ce qu'il importe de préciser brièvement, c'est la place historique de ce grand artiste et c'est son rôle d' « évolutionnaire ». Il est entré en scène dans un temps où la peinture s'affadissait, s'anémiait par la faute des sousromantiques et des classiques à l'eau de rose. On était
en une période d'écœurante « politesse », si je puis dire... Courbet survint, homme mal élevé, providentiel, et il cria : « la Peinture, c'est moi ; la Nature, c'est moi; la Vérité, c'est moi... Moi, je peins comme le bon Dieu... »
Les vrais réacteurs contre l'académisme appauvri, ajouterai-je bien vite, sont immédiatement avant Courbet, les maîtres paysagistes de « i83o »... Mais des hommes comme Rousseau et Corot vivaient trop isolés, trop indépendants, étaient encore trop méconnus pour que le bienfait de leurs œuvres se fît puissamment sentir. Et qui sait, d'ailleurs, sans Courbet et les doctrines qu'il proclamait avec tant de bruit, de cynisme et d'entêtement, qui sait si ces maîtres-là n'auraient pas attendu plus longtemps leur juste gloire ?...
En réalité, Gustave Courbet a été le continuateur du mouvement vivifiant d'évolution timidement imprimé à la peinture par Gros, et dont, après celui-ci, Géricault, mort prématurément, n'avait pu maintenir qu'un moment l'heureuse action. Le réalisme^ le fameux réalisme dont Courbet fit tant de bruit n'était qu'un mot, il l'avouait volontiers. . . ou plutôt, peut-on dire, le réalisme existe bien et son histoire artistique commence à l'âge des cavernes, au mammouth de la grotte deCombarelles, par exemple... Le réalisme ? Courbet Pavait trouvé tout armé chez les maîtres qu'il s'était si heureusement choisis, comme nous Pavons vu, depuis liolbein jusqu'à Géricault.
Son grand mérite, donc, est d'avoir su reprendre, en des temps difficiles, la tradition interrompue. « Un seul tableau comme le JSaufrage de la Méduse y écrivait Proudhon, suffit à indiquer la route de Part à travers les générations et permet d'attendre ». Courbet est venu dire ce que l'on pouvait tirer de cette indication...
Il est venu dire aussi l'importance de la matière dans Part de peindre et quel est le prestige des belles pâtes
maniées selon une technique savante et hardie... « On n'est un grand peintre qu'à la condition d'être un maître ouvrier », notait un jour Alfred Stevens. Un « maître ouvrier »... De tous les grands peintres modernes il n'y en a peut-être aucun qui soit plus que Courbet digne d'être ainsi qualifié, et, chemin faisant, nous insisterons sur cette dignité particulière.
Quelle que soit la puissance de Gustave Courbet en tant que peintre de l'humanité contemporaine, il ne me semble pas audacieux d'affirmer qu'il est, premièrement, un peintre de paysages. . . A la réflexion tout de même, cela peut paraître un peu audacieux... mais il est une chose frappante, c'est que, assez souvent, quand Courbet nous montre des figures humaines ou animales dans un paysage, le paysage surtout provoque l'admiration ; ou plutôt, les figures ont leur valeur propre, si on les isole du paysage ; seulement elles ne s'accordent pas parfaitement avec celui-ci. Delacroix à propos du tableau des Baigneuses^ disait : « Les deux femmes font des gestes qu'on ne comprend pas ; la nappe d'eau ne semble pas assez profonde seulement pour un bain de pieds. Le paysage est cCune vigueur extraordinaire , mais comme le peintre y a adapté cette scène de nu qui n'est que l'agrandissement d'une étude indépendante, les figures n'ont pas de lien avec ce qui les entoure... » Si vous considérez au Louvre le tableau de la Remise des Chevreuils, pour prendre un exemple différent, il ne vous échappera pas que les animaux participent très peu de l'atmosphère du paysage, et que si ce paysage est naturel, les chevreuils révèlent beaucoup d'artifice... Evidemment, pour les peindre, et bien qu'il ne peignît rien qu'il n'eût vu, à ce qu'il affirmait, Courbet dut avoir recours plutôt au naturaliste qu'à la nature.
Restons un moment encore au Louvre. Dans le Combat
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de Cerfs — « J'ai vu de ces combats dans les parcs réservés de Hambourg etde Wiesbaden », écrivait-il. — Dans le Combat de Cer/s^ les animaux sont-ils plus en intimité avec le paysage que dans la Remise des Chevreuils ? C'est ce que Ton pourrait voir si l'administration consentait à descendre de quelques mètres cette grande toile qu'elle a montée jusqu'au plafond... et Ton pourrait alors jouir du paysage qui me paraît être l'un des plus beaux de Courbet : il a la majesté d'un temple avec les colonnes superbement dressées de ses grands arbres fiers et calmes.
« C'est le commencement du printemps, où ce qui est près de terre est déjà vert, quand la sève monte au-dessus des grands arbres et que les chênes seuls qui sont les plus retardés ont encore leurs feuilles d'hiver. L'action de ce tableau commandait ce moment-ci de l'année, mais pour ne pas mettre tous ces arbres dénudés qui sont à cette saison, j'ai préféré prendre notre pays du Jura (il avait d'abord peint un paysage d'Allemagne) qui est exactement le même. »
Ceci est extrait d'une de ses lettres et j'ai tenu aie citer en passant afin de vous montrer qu'il ne s'exprimait pas si mal, cet homme que d'aucuns, je l'ai dit, nous ont présenté comme un lourdaud, une brute ; lluysmans écrivit : « un gros muile, à l'abdominale cervelle... »
Il arrive chez Courbet que les personnages ou les bêtes gâtent tout à fait les paysages. Castagnary imprimait en 1857 — il n'était pas encore l'intime de l'artiste — à propos du tableau les Bords de la Loue : « qu'il serait excellent sans le jeteur d'épervier qui est ridicule. » Je ne connais pas ce tableau, mais le qualificatif de ridicule n'est que juste si on l'applique à la petite anecdote qui illustre le grand et beau paysage du Naufrage dans la neige; ou, plutôt, la scène n'est pas ridicule en soi,
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elle l'est par l'exécution extraordinairement mince et plate de la peinture et par la puérilité du dessin... Mais cardons-nous d'insister sur cette « illustration », tout à fait exceptionnelle dans l'œuvre du maître d'Ornans, et parlons vite d'ouvrages — je choisirai V Enterrement, les Demoiselles des bords de la Seine, les Casseurs de pierre, les Demoiselles de village — qui sont pour témoigner que son pinceau sut associer souvent avec une véritable force d'harmonisation la nature et les êtres. Dans les Demoiselles de village, cependant, où les figures sont très savamment accordées avec le paysage, c'est le paysage qui, principalement, là encore, s'impose à l'intérêt. J'ai eu la bonne fortune de voir naguère dans la galerie de M. Durand-Ruel ce tableau qui revenait d'Amérique. Les Demoiselles de village, ce sont les trois sœurs du peintre. On les voit dans un vallon ensoleillé, sous un ciel très bleu. L'une d'elles offre quelque friandise à une petite bergère, venue là paître deux génisses... Je ne fais qu'indiquer l'anecdote, et je note en courant que les deux génisses paraissent un peu menues relativement au plan où elles sont... J'ai hâte de dire quelques mots du paysage qui est l'une des plus lumineuses et vibrantes pages de nature que je connaisse jusqu'à présent de Gustave Courbet. C'est parla beauté, la vérité et la fmesse de la lumière que tout d'abord ce paysage frappe le regard. Le ciel est d'une légèreté et d'une transparence délicieuses ; la courte herbe blonde du vallon s'illumine de l'or du soleil, par où s'éclaire aussi, çà et là, et se réchauffe, le froid calcaire d'une enceinte montagneuse. Des reflets flottent, des ombres s'étalent, surprenantes de justesse dans leur immatérialité... Si l'on étudie ensuite cette toile, on admire avec quelle solidité elle est construite, avec quelle largeur elle est modelée, par des touches franches infiniment nuancées; c'est un
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chef-d'œuvre elle magnifique technicien que fut Courbet \y dévoile complètement.
« Relief des objets, profondeur de l'espace, justesse de l'effet, j'enlève tout cela à la force du poignet, disaitil à Théophile Silvestre, lequel observe : « Courbet empâte également les premiers plans, les horizons, les ombres, les lumières. Ce n'est que par la qualité du ton et par la précision du modelé qu'il produit les saillies et les ombres... »
Il est impossible de ne pas remarquer dans les Casseurs de pierre. Tune des premières grandes toiles de Courbet, laquelle est maintenant au musée de Dresde, dans \ Enterrement à Ornans, si mal placé, hélas, au Louvre, et dans les Demoiselles des bords de la Seine dont s'honore depuis peu le musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, quelle est la volonté du peintre de mettre les figures en parfait accord avec le paysage. Le paysage de V Enterrement, non seulement il est en juste harmonie avec les figures, mais par la sévère simplicité de ses lignes, par sa réalité monotone et mélancolique, il se classe dans l'œuvre de Courbet comme l'une des pages les plus puissamment expressives.
Toutefois, par V Enterrement à Ornans, et par les Casseurs de pierre, nous sommes très loin de connaître Courbet tout entier, soit comme figuriste, soit comme paysagiste. Ces deux œuvres marquent nettement ses tendances naturalistes — mais elles ne témoignent pas assez, par leur couleur, de Tinfluence môme de la nature. Courbet, à l'époque où il les peignit, entre 1849 ^^ i85o, était en plein dans ce que l'on a appelé sa période noire, c'est-à-dire que son œil se souvenait avant tout de l'enseignement du Musée. Les Demoiselles de village dont j'ai parlé plus haut, et qui furent exécutées deux ans après \ Enterrement à Ornans, sont pour dire que l'obser-
vation directe de la nature ne tarda pas à gouverner l'évolution de l'artiste. La palette de Courbet s'éclaircit, s'enrichit et se nuance, et quand, en i856, il présente les Demoiselles des bords de la Seine, les amateurs de belle peinture y reconnaissent, en dépit des sarcasmes des imbéciles, et malgré des défauts évidents, non seulement les plus rares mérites d'exécutant, mais un merveilleux instinct de coloriste. Il faut ici noter comme essentiel que les figures, les étoffes, les objets participent très finement de la lumière du paysage, et Ton ne peut s'empêcher, devant cette toile, de se demander si, par sa technique, aussi bien du reste que par son caractère si accentué de peinture de mœurs, elle n'a pas tracé sa voie à Manet... Il est une œuvre de Courbet où, plus encore que dans celle-ci, paraît-il, la technique est digne de retenir l'attention, c'est le portrait en plein air de Louise Colet, connu sous le titre : VAmazone, naguère vendu en Amérique et dont M. Roger Marx nous dit « qu'il réalise par avance toute les visées de l'impressionnisme »...
Mais nous reparlerons tout à l'heure de l'évolution de Courbet vers la peinture claire. Il est temps d'indiquer la place qu'il occupe dans le Paysage, et ce qu'il y a apporté d'inédit après Rousseau et Corot.
Dans ses critiques d'avant-garde M. Théodore Duret écrit avec clarté et justesse :
« Rousseau, devant la nature, aux champs ou dans la forêt, prend toutes sortes de renseignements, dessine les contours des arbres, l'ossature et la forme du sol, précise par des croquis l'aspect du feuillage ou de l'herbe, relève à l'aquarelle, ou au pastel, les jeux de lumière dans les nuages, la couleur de la terre, du ciel, des eaux. Rentré à l'atelier il compose et peint un tableau à l'aide des indications recueillies... Corot et Courbet, venus après lui, procèdent autrement. Pour diminuer la distance qui
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sépare les études préliminaires du travail à Fatelier, ils peignent à l'huile sur la toile même des esquisses en plein air, en face de la nature. Et ces premières études, terminées à l'atelier, deviendront des tableaux ou serviront à la peinture de toiles agrandies et développées. Ainsi Corot et Courbet ont franchi une partie de la distance qui sépare l'étude sur le terrain de la peinture du tableau ; ils ont commencé à rendre les deux opérations, de successives, simultanées. »
A vrai dire, Corot et Courbet ne sont pas les premiers qui aient peint devant la nature et, parmi les paysagistes qui les ont précédés, et qui ont précédé Rousseau il en est qui se sont renseignés par des études en plein air. Mais Corot et Courbet se distinguent par ceci qu'ils acceptent la nature telle qu'elle s'offre à leurs yeux.
Pour avoir une idée de l'esthétique des paysagistes français au commencement du xix^ siècle, il faut consulter un livre écrit par l'un deux, Ph. Valenciennes : Eléments de perspective pratique à V usage des artistes^ suivis de réflexions et conseils à un élève sur la peinture et particulièrement sur le genre du paysage. M. Georges Lanoë nous en donne des extraits dans son Histoire du Paysage. Ph. Valenciennes, par exemple, enseigne la composition d'après nature et il conclut : « C'est par ce moyen et les connaissances qu'on doit avoir de Parchitecture et de la perspective qu'une petite cabane située sur le sommet d'une montagne peut, d'un coup de crayon, devenir un temple élégant, que les buissons deviennent des arbres vigoureux, quon fait d'une pierre un rocher et d'un rocher une montagne . »
Et il écrit d'autre part :
« Il faut avoir attention de ne pas peindre la nature à la suite des grands vents parce que la poussière qu'ils ont élevée, portée sur les arbres et sur tous les autres objets,
les décolore, les fane et leur donne des teintes fausses... Attendez que la pluie les ait nettoyés et leur ait rendu leur éclat... »
Combien nous paraissent étranges aujourd'hui ces encouragements à l'artifice et ces conseils de propreté !
Puisque déjà l'on vous a parlé de Corot, je n'ai pas besoin de vous dire combien son œuvre proteste contre cette esthétique-là ! Ni lui, ni Courbet n'ont jamais songé à laver la nature avant de la peindre, et ils n'ont jamais fait non plus d'une pierre un rocher et d'un rocher une montagne. Mais il faut bien se mettre dans l'esprit qu'ils étaient en cela presque des hommes nouveaux...
Pour vous montrer à présent, d'une façon claire, ce qui différencie Courbet de Corot, j'emprunterai au livre de M. Georges Riat sur le maître d'Ornans deux anecdotes très significatives.
Courbet fait un séjour à Louveciennes chez son ami Francis Wey : « 11 ne perdait pas son temps, peignant sur tout, même sur des boîtes de cigares, et au couteau le plus souvent. Le paysage, si différent de celui des montagnes franc-comtoises, avec ses coteaux gracieux, ses lignes aimables mollement arrondies, la fine et subtile lumière qui en estompe légèrement les fonds et que Corot lui avait appris à apprécier (soulignons ceci en passant) avait fini par l'intéresser vivement et il n'eut de cesse qu'il n'en eût tiré foule d'études et d'observations... Wey avait réuni à sa table Corot, Jean Gigoux et Courbet. Après le repas on s'en fut en forêt et les deux paysagistes résolurent de faire une esquisse. Corot eut du mal à trouver sa place ; il cherchait son motif, clignait des yeux, penchait la tète tantôt à gauche, tantôt à droite. Gigoux lui ayant dit que Sigalon serait content de sa façon de procéder, lui qui prétendait qu'on devait sur-
tout s'occuper des masses : — Oui, répondit Corot, des masses, et toujours des masses!... Quant à Courbet, il s'était installé n'importe où : — Où que je me mette, déclara-t-il, ça m'est égal; c'est toujours bon pourvu qu'on ait la nature sous les yeux...
« Une autre fois il peignait devant le coteau de Mareil, joli village en face de Marly, au-dessus de l'Etang-la- Ville et dont le clocher pointu s'aperçoit de tous les alentours. Sa brosse venait d'étendre sur la tôle une couleur grisâtre, — Regardez donc là-bas, ce que je viens de faire, demanda-t-il à Wey ; je n'en sais rien du tout. La distance étant trop grande, ce dernier ne put s'en rendre compte, mais ayant jeté les yeux sur le tableau, il reconnut un tas de fagots. — Je n'avais pas besoin de le savoir, dit alors Courbet. J'ai fait ce que j'ai vu, sans m'en rendre compte. Il se leva, se recula, puis : — Tiens, c'est vrai, c'étaient des fagots... Et Wey d'ajouter : « Je certifie qu'il était sincère, étant dénature aussi montagnard que lui... »
Ces anecdotes seraient pour légitimer les reproches principaux que l'on a faits à Courbet. Il se moque de la composition, a-t-on dit souvent, et par conséquent il manque de style. C'est un premier reproche très grave. On affirme, d'autre part, et j'en ai déjà dit un mot, qu'il n'éprouve aucune émotion devant la nature, qu'il n'est pour ainsi parler, qu'une rétine supra-sensible. Avouons que Courbet à la campagne s'installait trop volontiers n'importe où et qu'entre deux hommes dont l'un déclare que le paysage est une affaire de masses, c'est-à-dire de synthèse, et l'autre qu'il est une affaire de tons, il y a quelque distance... Le génie violent de Courbet, d'ailleurs, est aussi éloigné du calme et bienheureux génie de Corot que du génie appliqué, inquiet et souffrant de Théodore Rousseau... Mais, si Courbet n'aimait pas chai-
LE PAYSAGE DANS L'ŒUVRE DE COURBET agS
sir dans la nature, le hasard ou son seul instinct le servit maintes fois pour le mieux et nous connaissons de ses paysages où la composition semble raisonnée, cherchée, selon une loi d'équilibre et dliarmonie... Quant au second reproche, il nous paraît tout à fait injustifié. Courbet, nous Tavons déjà dit, a aimé la nature, particulièrement la nature de « chez lui », — avec une sincérité d'âme qui ne s'est jamais démentie. « Vous n'avez donc pas de pays ? » demandait-il un jour à un jeune peintre qui lui confessait son hésitation devant divers sujets de tableaux. Et une autre fois il déclarait : « Il y a un tas d'imbéciles qui se figurent que ça se fait comme ça un paysage ! Ils vous prennent une boîte et ils s'en vont se poser tantôt dans un pays, tantôt dans un autre. Ils rapportent leurs toiles et ils vous disent : ça c'est Venise ; ça c'est les Alpes ; ça c'est les Pyrénées. C'est de la blague ! Pour peindre un pays il faut le connaître. Moi, je connais mon pays, je le peins. Ces sous-bois, c'est chez nous; cette rivière, c'est la Loue!... Allez-y voir et vous verrez mon tableau !...» Quand il fut enfermé à Sainte-Pélagie à cause de cette mémorable affaire du déboulonnement de la Colonne Vendôme qui lui valut tant d'odieux tracas et tant de chagrins, il entra dans sa sombre cellule en s'écriant : « Pourvu que je me souvienne du soleil ! » Et, le jour qu'il fut libéré, comme un journaliste le visitait, il lui dit qu'il voudrait « prendre la terre des champs à poignées, la flairer, la baiser, la mordre, donner des tapes sur le ventre des arbres, jeter des pierres dans des trous d'eau, barboter à même le ruisseau, manger^ dévorer la nature »... Et vous sentez bien tout l'enthousiasme qui déborde ici le matérialisme des mots.
Servie et soutenue par un amour si ardent de la nature, l'exceptionnelle sensibilité de sa vision devait se mani-
festcr en des paysages d'une beauté singulière, d'une personnalité incontestable. En faisant ce qu'il voyait^ il sut dire des choses neuves et qui étonnèrent. « Jean- Jacques-Rousseau est le premier, disait Jules Dupré, qui ait mis du vert dans la nature. » Peut-être pourrait-on dire de Gustave Courbet qu'il est le premier qui ait introduit dans la peinture du vert qui ne fût pas artificiel. « Ce qui donne le défaut d'intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes, écrivait Eugène Delacroix, dans son Journal^ en 1846, c'est qu'ils la font ordinairement d'une teinte uniforme. » Gonstable composait le vert de ses prairies d'une multitude de verts différents. Ainsi fait Courbet dont la verdure dépasse en fraîcheur, en richesse, en vérité et en éclat celle de Constable, lequel ne traduisait pas la nature de la même manière directe que Courbet.
« Il faut voir peindre Courbet, nous dit le comte d'ideville, il ne barbouille pas confusément comme les brosseurs de profession, il ne rumine pas des lignes en fermant les yeux. Il regarde la nature et tranquillement il prend avec sa brosse, quelquefois avec le couteau à palette, une pâte solide, concordante au ton qu'il a perçu dans la nature ».
Mais demandons à Courbet lui-même de nous parler de sa technique. Francis Wey, dans ses Mémoires inédits, fait le récit de la première leçon que donna Courbet à un de ses jeunes amis. Il lui fit prendre un morceau de toile préparé en brun foncé et lui dit : « Si, dans le tableau que tu veux faire, il y a une teinte encore plus foncée que celle-là, indiques-en la place et plaque cette teinte avec ton couteau et ta brosse ; elle ne marquera proba blement aucun détail dans son obscurité. Ensuite, attaque par gradations les nuances moins intenses en t'essayant à les mettre en leur place, puis les demi-teintes ;
enfin tu n'auras plus qu'à faire luire les clairs ; ton travail, éclairé tout à coup, existera, situ as senti juste. » A Théophile Silvestre, une autre fois, il expliquait : « Suivez bien cette comparaison : nous sommes enveloppés par le crépuscule du matin, les choses sont à peine perceptibles ; le soleil se lève : leurs formes se dessinent ; le soleil monte : elles s'illuminent et s'accusent en toute plénitude. Je fais dans mes tableaux ce que fait le soleil dans la nature ».
Il se servait le plus souvent du couteau à palette qu'il maniait avec une virtuosité quasi miraculeuse. On raconte qu'il stupéfia, durant qu'il était à Munich, certains artistes de l'Académie qui avaient manifesté le désir de le voir peindre. Ceux-ci l'avaient mené aux environs de la ville, dans un bois, au bord d'une rivière. En quelques instants, il exécuta un paysage admirable. Le couteau courait sur la toile, et Courbet s'écriait, à mesure qu'il avançait dans l'ouvrage : « Voilà votre terre, voilà vos arbres, voilà votre eau!... » Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'exemples d'une manipulation si audacieuse, si savante.
(( Allez donc faire avec un pinceau des rochers comme cela, que le temps et la pluie ont rouilles par de grandes veines de haut en bas ! » Ainsi triomphait-il un jour en montrant une toile qu'il venait d'achever. Il pouvait être fier de ses rochers, qui n'étaient point comme ceux de Ph. Valenciennes des pierres agrandies. Combien n'en trouvons-nous pas dans son œuvre, et personne, de son temps, les peignit-il avec une réalité plus splendide ? Quand vous irez au Louvre, regardez un peu par exemple, les hautes murailles de la Remise des chevreuils et de l'admirable Ruisseau du puits noir^ puis, afin de vous réjouir d'un contraste très frappant et qui du reste est instructif, voyez dans la même salle le tableau d'Ingres :
Roger délivrant Angélique... voyez-le pour rinvraisemblable rocher de carton près duquel Angélique se désespère...
L'un des écrivains qui ont le mieux parlé de Courbet, M. Camille Lemonnier, a publié, à propos de ces rochers, des lignes d'un impressionnisme pittoresque et qui donnent une juste idée du raffinement de la technique et de la beauté de la matière :
« J'ai passé des heures à contempler ces pans de rochers égratignés de rayures grises, et glacés par les mousses de tons vieux velours. Non seulement c'était le feuilleté, le rocailleux et le grenu de la roche, mais il trouvait sur sa palette des rouilles de moisissure, des poudroiements de vieil or, des flambées d'étincelles qui faisaient de ces coins un enchantement. C'étaient des éclats sombres de joailleries qui s'harmonisaient aux sonorités discrètes des verts, — car ce magicien savait être discret. Il noyait dans les sourdines de ses gris ardoisés les phosphorescences chimiques de ses gemmes et de ses malachites. Il leur donnait des apaisements de demi-teintes, et, même au soleil, il savait éviter les pyrotechnies qui ont l'air d'incendier les tableaux de Diaz. »
Courbet, en effet, ne se servait pas de son couteau comme un maçon de sa truelle ; la saine matérialité de ses pâtes, se nuance des plus rares délicatesses, et Decamps était dans le vrai quand il disait plaisamment : « Courbet est un malin. Il fait de la peinture grossière, mais il met le fin par-dessus. »
Les paysages de Courbet sont dispersés dans les collections et les musées. L'Amérique nous en a pris beaucoup de très beaux, entre autres un Château d'Ornans qui passe pour l'une des œuvres capitales du maître, — beaucoup de faux aussi, car les faux Courbet sont peut-
être aussi nombreux à courir le monde que les faux Corot, et je ne parle pas des paysages des dernières années pour lesquels Courbet dut se faire aider, et au besoin remplacer, par deux de ses élèves, si nombreuses étaient les commandes.
11 serait très difficile, je crois, de réunir un choix chronologique de ses pages de nature les plus caractéristiques. Et pourtant, quel intérêt il y aurait à le suivre étape par étape dans son évolution ! M"® Courbet, la sœur du peintre, conserve à Ornans des paysages des ses débuts, quand il en était encore aux leçons de Flajoulot : des paysages d'Ornans oudes environs, clairs, gris, nous dit Georges Riat, a avec des ciels bleus, minuscules de format, minutieux de métier, d'une bonne foi, d'une application, d'une puérilité touchantes ». Un peu plus tard — à vingt ans — il peint dans le genre « classique » des Ruines le long d'un lac (iSSg), puis des paysages un peu artificiels ; il nomme l'un deux « paysage d'atelier », par moquerie (i843). En i84t), il exécute à Ornans trois paysages, qui seront reçus au Salon de 1848, et « où il rompt, dit-il, avec ses paysages anciens, étudiant maintenant la nature de près ». Il nous faudrait connaître ces paysages-ci qui sont postérieurs aux débuts publics de Courbet comme peintre de figures — le Courbet au chien noir que nous vîmes à la Centennale en 1900 fut exposé au Salon de i844 — et connaître aussi ceux qui suivirent. A quel moment la couleur de Courbet prit-elle plus de variété et plus de richesse, à quel moment et sous quelle influence sa palette se fit-elle plus claire, plus lumineuse ? On souhaiterait pouvoir le dire avec exactitude, d'après des observations personnelles. Georges Riat, pour ce qui est de l'éclaircissement de la palette de Courbet, nous donne comme décisive l'année i854 qui lui dévoila la nature méridionale. Courbet, cette année-là, fit
3oo HISTOIRE DU PAYSAGE EN FRANCE
un séjour à Montpellier chez son ami Bruyas : « A contempler cette lumière méridionale, si éclatante, que nulles vapeurs ne tamisent, et qui caresse de clarté les moindres objets, sa pupille, si apte à saisir les colorations, se dilate encore et, bien avant la révolution que provoquèrent les impressionnistes ^ il commença de laver sa palette et de donner de la nature des images moins sombres qu'on n'y était habitué. »
Il avait vu la mer pour la première fois au Havre, où il fît la connaissance de Boudin, de qui il admirait les ciels, puis à lïonfleur où il rencontra Claude Monet. A Montpellier il peignit une grande quantité de marines, petites ou grandes, que Zacharie Astruc déclara merveilleuses : « Elles expriment, écrivait celui-ci, toutes les heures de la journée, toutes les singulières transformations de la mer. Effets de soleil, de brume, coups de vent, grises pâleurs du matin, sérénités lumineuses du plein midi, mystère tranquille et voilé du soir. » Courbet revint à Montpellier deux ou trois ans après. En i865 et 1866 il fut à Trouville où il connut Whistler sur qui il exerça une influence dont témoignaient plusieurs toiles de la récente exposition posthume de l'école des Beaux-Arts. Il fit « vingt-cinq paysages de mer, vingt ciels d'automne tous plus extraornaires et libres l'un que l'autre ». — Enfm c'est en 1869 à Etretat qu'il exécuta l'admirable Mer orageuse connue au Louvre sous le titre : La Vague et qui est un des plus beaux poèmes de mer qui se puissent concevoir ; et quelle peinture !
Si les séjours de Courbet à la mer ont influé sur sa technique et sur sa palette, on peut dire d'ailleurs que ses marines particulièrement ont exercé beaucoup d'action sur les peintres de la génération suivante. Et pour ne parler que des peintres que l'on devait nommer un peu plus tard les impressionnistes, comment n'au-
LE PAYSAGE DANS L'ŒUVRE DE COURBET 3oi
raient-ils pas été frappés de ce que ces marines offraient de singulièrement prime-sautier, comment n'auraient-ils pas tiré profit d'un art si attentif et si savant à traduire la vérité de la couleur et du mouvement? Personne en effet, avant Courbet, n'avait exprimé la mer d'une manière si vivante, si lumineuse et si nuancée... Mais il ne m'appartient pas de préciser ici ce dont des hommes comme Manet et Monet sont redevables au maître d'Ornans, de qui nous savons bien qu'ils étudièrent profondément la technique.
Huysmans écrivit de Delacroix : « Il a commencé de ramoner avant Manet et à éclaircir le cul-de-four des toiles. Il a prononcé le rejet des anciennes ombres, noires ou bistres, et il les a fait dériver de la couleur de l'objet qui les donne. » Courbet, comme vous l'avez vu, a été ramoneur, lui au&si, avant le peintre du Déjeuner sur Vherhe,