L'ÉTAT SAUVAGE EST-IL REMÉDIABLE
présentés par le commissaire du bureau indien, l'un des hommes les plus perspicaces que j'aie connus aux États-Unis ? J'ai visité diverses tribus depuis le fond du lac Supérieur jusqu'au golfe du Mexique {environ cinq mille kilomètres), ef si j'ai rencontré des Indiens encore plongés dans d'épaisses ténèbres, j'en ai v» d'autres très-intelligents donner les meilleures espérances, on pourrait dire les meilleurs résultats. Quant à l'état de difformité physique dont parle de Maistre, il faut ranger cela parmi les fables destinées à effrayer les enfants. Ajouferai-je quç quelques peuplades ont complètement renoncé à leur organisation en tribus, pour y substituer un gouvernement modelé sur celui des États de l'Union Américaine, avec une constitution et le suffrage universel? Lorsque ces gouvernements fonctionnent et donnent des allocations pour l'instruction publique, en même temps que la population s'occupe d'agriculture, peut-on dire que cette race d'hommes soit visiblement dévouée?
Tout en montrant ce qu'il y a d'absolu et d'inadmissible dans les idées de la plupart de ceux qui ont écrit sur les Indiens, on ne peut contester qu'il n'existe dans la race rouge comme parmi la race blanche, de notables dégradations de type, non-seulement an physique mais encore au moral. Sur le territoire des États-Unis les différences ne sont pas trèssensibles, mais plus on s'éloigne vers les pùlcs, plus il semble que les tribus changent d'aspect, même d'une manière trèstranchée; cependant, au dire des philologues, la race est la même. Comment rendre compte de ces notables écarts de la nature?
B'abord, s'agit-il de la dégradation physique? Disons qu'il règne chez certaines tribus une coutume barbare consistant à aplatir la parlîe antérieure de la tète, ce qui incontestablement détermine une difformité physique, et peut entraîner une dépression de l'intelligence, entièrement indépendante de l'action spontanée de la nature. A|quelle époque peut-on II. 32
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m CONSIDÉRATIONS SUR LES IMiENS.
faire r«inonter celte coutume? Personne ne saurai) le dire, mais le fait n'en est pas moins avéré et persistant depuis q^u'on les conualt. Pour peu que cet usage n'ait pas toujours prévalu cliez ces peuplades, il y aurait I^ une première explication de cette déviation d'un type originaire. Quant aux différences plus tranchées suivant les locitjilés, elles peuvent ayoiv été déterminées par des cataclysmes qui nw* sQftt inconnus, par l'extrême rigueur du climat, par les guerres^ Ie!> famines, le genre de vie,, et mille autres clrcoostaoces qui opèrent même sur des individus vivant dans lies clîmals tempérés. L'hérédité est venue aggraver successivement cet étal de choses, et n'a pu qu'altérer de plus en plu? le tjjijç primitif. Chez quelques races ou branches, l'altératiou s'cstljcoiQvée activée ou enrayée par des causes particulières, etTéc^t s'est de plus en plus élargi entre elles, à la faveur de circonstances occasionnelles qui, profilant aux unes, ont au cootraire déterminé chez les autres, une dégénérescence maladive presque ir^curable. C'est dionc à l'œuvi^e seulemei^ q^'il serait possible d'appréciei; si la branche malade n'^t point déjà flétrie, ou si elle peut encore être rappelée à la vie. Dans œ système, les tribus d'Amérique qui parviendraient, à reD(iontcr lentement h la civilisation^ ne seraient affectées qae de cette déviation ordjnaii^ çontjre l^i^elle les remèdes humains ont suHisamment de puissance; tandis q.ue les autces tribus seraient considérées comme fatalement perdues, par suite d'un concours de circonstances qui auraient accéléré et aggravé la dégénérescence, de manière à la repdjre irrenjÉdiable.
Le docteur Morel qui a exposé ceJte théojiie np se dissimule point les difficultés d'appIication,^ et il recomnoande surtout qu'on ne se h&fe pas trop de pronom^r sur le sort dp- telle tribu, car il se peut que la dégénérescence qui paraîtrait ne plus donner d'espoir, fût cependant de nature à se relevjec de cotte décadence par l'emploi de moyens mieux appropriés à
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son état. Il cite.à l'appui de ses observations, a les Esqutmaax que les relations des voyageurs présentaient comme une race tellemenl abâtardie, qu'on devait désespérei' de l'améliorer jamais, et qui ont cependant éprouvé sous l'influence du Christianisme, àes modifications assez notables pour qu'on puisse conserver ie légitime espoir de les voir se relever de la condition misérable à laquelle ils étaient descendus '. »
Plus loin, l'auleur ajoute :
« Il ne faut pas perdre de vue que les conditions régénératrices ne se développent en tout état de cause, que d'une manière leote:et progressive. Elles subissent une sorte de période d'incubation. Elles n'atteignent le degré qui est l'indice «le la véritable civilisation, que quand les générations se sont transformées successivement, el que celles qui se sont éteintes ont légué à celles qui suivent, des aptitudes intellectuelles et organiques sans lesquelles on ne peut comprendre le progrés dans l'humanité. Ceux qui ont jugé de l'éfat in< tellectuel, physique el moral de certaines races, en debors de ces idées si simples, ont oublié le point de départ des peuples européens qui marchent aujourd'hui à la tête de la civilisation*. »
Hais chose triste à dire ! si la civilisation peut et doit saisir à relever de leur abjection les races dégradées, elle agit souvent en sens contraire ei les fait tomber plus bas encore, en les pervertissant. C'est le tableau que présentent les rapports établis ealre les blancs et les rouges depuis la fondation des colonies anglaises, et que j'ai reproduit maintes fois dans l'histoire qui précède. C'est encore ce qui a lieu de nos jours, et ce qu'attestent les documents éinanés du bureau indien dont tous les agents, uniformément et constamment, se lamentent sur les détestables pratiques des blancs pour démo-
■ Uorel, p. 469.
' Le iDËme, p. MO-iTO.
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raliser les sujels appartenant aux tribus de leurs circonscriptions. Si donc la marche ascendante de ceux-ci est si lente, si même leur attitude est stationnaire, à qui la faute? On ne peut opérer avec succès dans le sens de l'amélioration morale des races, surtout de celles qui sont encore pour ainsi dire dans la période de l'enfance, que par voie d'exemple. Pour elles l'imilation précède le raisonnement; il faut à leur esprit un enseignement clair et non contradictoire qui atteigne leur cœur en même temps que leur esprit. Les Anglo-Américains purent bien se convaincre de celte vérité, dans diverses circonstances où leur conduite élait si différente de leurs promesses. N'est-ce point ce qui amena la réponse si catégorique d'un chef indien qui, pressé d'embrasser le christianisme, s'écria i « Prouvez-nous que voire religion vous rend meilleurs que nous, et alors nous en essayerons? » On peut donc affirmer sans ci-ainte d'ôtre démenti, que le principal obstacle à la civilisation de l'Indien ne provient point d'une défectuosité de sa nature (je parle de celui des États-Unis), mais de son contact avec les blancs. C'est là une vérité que personne n'ignore aux États-Unis, et qu'il faut faire pénétrer en Europe, afin de réhabiliter des races malheureuses qui n'on d'autre tort que d'avoir de déplorables éducateurs, et qui raérilent les sympalhies de tous les cœurs droits et généreux. Lorsqu'on pense qu'il existe encore dans les seules limites des Étals-Unis, environ quatre cent mille Indiens', l'on peut se rendre compte de l'intérêt réel qui s'attache aux questions que j'ai examinées plus haut.
Concluons donc en disant que s'il peut rester des doutes sur l'origine des Indiens et sur leurs migrations à l'intérieur, il y a de grandes présomptions en faveur de l'identité d'origine des peuplades répandues sur lout le continent américain malgré la varii^lé des types. Quant à l'aptitude de la
' Report of the Cominmioner of Irtdian affairs, noveinlwr 1853.