LIBERTÉ RELIGIEUSE. S
impuissance. H est surtout curieux d'observer que ce sont de simples cultivateurs qui se chargèrent d'apprendre au philosophe, que les peuples sur cette terre sont autre chose que des pièces d'échiquier !
Tout dans la conception de ce plan était un çujet d'enseignement : Il consacrait la liberté de conscience, ce qui semblait dénoter un raprit libéral : il n'en était rien cependant. Cet avantage n'était qu'un appât pour attirer dans la province les émigrants d'Europe et ceux des autres colonies que chassait la persécution. On voulait au plus vite peupler ce vaste territoire pour en faire un grand empire destiné à enrichir ses fondateurs, et à jeter un certain éclat sur leurs noms. Voici ce qu'en dit un historien libéral d'Angleterre' :
« Tout esprit observateur sera frappé d'étonneraent en voyant ce système de liberté religieuse établi comme base des institutions de la Caroline, par les mêmes hommes d'Étal qui, dans la mère patrie, avaient donné le jour à l'acte intolérant de conformité dont ils exigeaient la stricte exécution avec une excessive sévérité. Tandis qu'ils imposaient silence à des prédicateurs tels que John Owen, et qu'ils remplissaient les prisons d'Angleterre de victimes telles que Baxter, Bunyan et Allione, ils offraient la liberté et l'encouragement à toutes les variétés d'opinion dans la Caroline, faisant ainsi le procès à la sagesse et k la bonne foi de leur administration mtérieure, par l'aveu ressorlant de leur politique coloniale, que les diversités d'opinion et de culte peuvent co-exister dans !e même pays, et qu'une tolérance implicite est la meilleure politique pour faire fleurir une société et la rendre attrayante à ses habitants. 11 est humiliant de voir un homme comme lOrdClarendon, réaliser en vue de ses intérêts privéSj Une vérité que sa grande expérience et sa puissante intelligence
< Graliame'a Hitlory of Ihe VniUd Stales, 2' vol., p. SI.
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21Î CAHOLINES.
auraient dû seules porter à embrasser et à pratiquer comme
homme d'Ëtat d'Angleterre, » etc., etc.
Il n'y a rien à ajouter à ces réflexions pour montrer combien à celte époque, l'intolérance en matière religieuse dans toutes les sectes, s'appuyait sur des considérations où la conscience avait peu de part, et combien les peuples étaient intéressés à secouer le joug qu'on voulait leur imposer au nom de la religion, alors qu'on la profanait eu l'invoquant.
Lorsqu'on compare celte constitution avec les lois organiques dues à l'initiative de Fenn et de quelques quakers, pour la fondation de New-Jersey-Ouest et de la Pensylvanie, lois qui ne sont postérieures que de quelques années seulement à l'œuvre de Locke, on ne peut s'empêclier d'attribuer une immense supériorité à la conception gouvernementale de Penn. Celui-ci il est vrai, présuma trop du peuple qu'il devait gouverner, mais ses institutions se rapprochent des idées pratiques, et son plan de pénalité n'a rien qui puisse lui être comparé. Ces rapprochement» donnent la vraie mesure des hommes, sinon d'une manière absolue, au moins dans la sphère limitée où on les observe. Il est encore un point essentiel sur lequel brille Penn de manière à éclipser complètement son contemporain, c'est dans son ardent amour de l'humanité qui ne se décourageait pas aisément. Sentiment tout à fait étranger à Locke, quoique essentiel chez l'homme qui prétend à l'insigne honneur de présider aux destinées d'un peuple.
Les Propriétaires de la Caroline appréciant à un haut prix le service que leur avait rendu le philosophe anglais, crurent ne pouvoir jnieux lui témoigner leur satisfaction qu'en lui conférant le titre de Landgrave avec les quatre baronnies qui y étaient attachées'. Le cadeau était séduisant, et l'on vil l'austère philosophe qui refusait des émoluments aux avocats,
' Uildrelh, 2* vol., p. 34.
comme chose vile et baise, accepter en récompense de son travail de publicisfe, un titre de noblesse avec toutes les appendances qui le constituaient seigneur féodal ! On voit que cette constitution, même dans ce qui n'y touche qu'accessoirement, est tout un enseignement fécond.
Dn peu avant la régularisation de ce pacte fondamental, les Propriétaires avaient préparé en Angleterre, un envoi d'émigrants pour la partie de la province appelée depuis Caroline du Sud. C'était le troisième établissement qu'on allait fonder, mais sur un point très-éloigné des deux autres; il devint le berceau de celte colonie spéciale. Pour éviter dans le récit des faits applicables aux deux Carolines, la confusion qu'on rencontre chez la plupart des auteurs qui ont voulu en décrire la marche parallèle et pour ainsi dire simultanée, je consacrerai à chacune de ces provinces une section à part, pour mieux faire ressortir le trait particulier qui la distingue, et qui est différent de l'autre, à beaucoup d'égards.
leotlon tt CAROLINE DD SUD.
Tsriété d'origines. — Piraterie. — Résistance i la charte. — Anardiie. Abandon du grand modèle. — Befus de naturalisation des huguenots.
Dès i669-i670, les lords Propriétaires avaient frété trois navires chargés d'émigrants recrutés en Angleterre à destination de la Caroline, sous le commandement militaire de William Sayle, marin expérimenté assisté de Joseph West agent spécial chargé des intérêts commerciaux. On prit terre à Port-Royal, non loin du fort érigé par les Huguenots cent ans auparavant, et dont on apercevait encore des vestiges. Mais les émigrants ne tardèrent point k aller s'établir presque à la pointe d'une péninsule formée par les rivières Âshiey et Cooper, à peu de distance de remplacement de la ville actuelle de Charleston. On érigea le territoire en comté qu'on appela
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Carteret, du nom d'un des Propriétaires. ïeamans' qui était déjà gouverneur du comté de Clarandon au cap Fear, fat appelé à administrer celui de Carteret, en remplacement de Sayle qui succomba promptemcnt victime de son zèle et du climat. 11 y avait alore trois comtés dans la province entière : celui de Carteret qui fut le berceau de la Caroline du Sud, et ceux de Clarendon et d'Albemarie qui appartinrent à la Caroline du Nord. On créa de suite trois landgraves : Lodie, ïeamans et James Carteret. C'était la première application du grand modèle, mais elle ne pouvait être que nominale, car la population était partout clair-semée, et les colons ne devaient pas tarder longtemps à manifester leur répulsion pour le joug qu'on leur destinait. Provisoirement, on se borna à composer un Conseil de dix membres dont cinq au choix des Propriétaires, et cinq à élire par les colons; plus une assemblée générale formée du gouverneur, du Conseil et de vingt délégués élus par le peuple.
Ce noyau se grossit promptemcnt, par l'arrivée de Hollandais qui, mécontents de leur condition dans la province de New-York, espéraient mieux de leur établissement dans la Caroline du Sud {1672). D'autres émigranls vinrent aussi d'Angleterre, et en peu de temps, cette population variée fut assez nombreuse pour qu'il devint nécessaire de compter avec elle. Mais elle eut de pénibles commencements : les ardeurs impitoyables d'un soleil tropical, combinées avec les exhalaisons de nombreux marécages, semaient la fièvre et la mort dans leurs rangs. Le voisinage d'Indiens hostiles les obligeait à une vigilance armée, nuit et jour ; enfin l'inexpérience les fit se méprendre sur les ressources du sol, et ils furent menacés de famine, calamité qui ne fut conjurée que par l'arrivée d'un bâtiment chargé de provisions envoyées d'Europe'.
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Pludeurs causes concoururent à rendre l'émigration de la Grande-Bretagne fort nombreuse, j'en vais dire les raisons telles que les donnent les auteurs américains et anglais.
Après la restauration des Stuarts, il s'opéra un grand changement dans les mœurs anglaises. Des hommes qui précédemment, avaient tous les dehors d'une grande austérité, tombèrent dans la dissolution et la débauche. Les Cavaliers qui avaient souffert de la rigueur de leur situation pendant le Protectorat, levèrent alors la tête, ils reprirent leur ancienne influence dans les affaires publiques, et usèrent de représailles envers les Puritains, en les accablant de ridicule et de mépris. D'un autre côté, les hommes du parti républicain, d'une nature morose, étaient blessés des manières licencieuses et de la perversité qui se répandaient dans la société ; ils ne pouvaient supporter ce spectacle, et désiraient ardemment trouver une retraite éloignée où ils pussent s'abriter contre une tempête susdtée suivant eus, par la vengeance divine. Lord Clarendon et d'autres membres du Conseil déterminés par des raisons d'Étal, et sans doute aussi par des motifs d'intérêt privé, encouragèrent l'émigration qu'ils considéraient comme un remède souverain aux désordres politiques. La Caroline du Sud s'offrit comme un champ nouveau, séduisant à beaucoup d'égards pour les esprits mécontents et turbulents. On leur promit des concessions de terre à des conditions presque nominales : on ne leur demandait guère que de transporter dans la colonie nouvelle eux et leurs familles. L'effervescence qui agitait les esprits ea Angleterre, voulait un déri^'ati^, on le trouvait à point nommé ; et en Amérique elle devait se calmer par la préoccupation d'intérêts nouveaus, en face d'un horizon sans li^ mites. La liberté de conscience était un mobile non moins puissant d'émigration. La Nouvelle-Angleterre où l'intolérance était en permanence, ne pouvait avoir d'attrait même pour des Puritains dont la secte prise en masse, comportait
bien des nuances. La colonie nouvelle paraissait préférable â divers égards. Ces considérations engagèrent beaucoup de dissidents d'Anglelerre à accueillir les offres des lords Proprîétaires, en sorte que la Caroline du Sud alors naissante, compta parmi ses premiers habitants un grand nombre d'émigrants, de la secte puritaine.
Hais en même temps qu'eux ou peu après, des Anglicans leurs irréconciliables adversaires, émigrèrent aussi dans la même contrée ; on ne faisait donc que transplanter te cbamp de la discorde et semer l'anarchie. Quelques-uns des amis du roi, les plus dévoués k sa cause à laquelle ils avaient dans les mauvais jours sacrifié leur fortune; et un grand nombre d'hommes de guerre de l'armée royale, de tous rangs, étaient réduits à une sorte d'indigence. Charles n'avait guère de moyens à sa disposition en Angleterre, pour les relever de cette infortune, et cependant leur dévouement appelait une marque de sérieux intérêt. On songea pour eux à des établissements dans la Caroline. Au premier abord, l'offre était peu séduisante, mais habitués qu'ils étaient à voir le danger en face et à lutter contre la mauvaise fortune, qu'était-ce pour eux que tes difllcultés de la colonisation? Le voisinage des Indiens n'avait rien de redoutable pour des hommes aguerris au métier des armes! Puis, n'avaient-ils pas comme stimulant l'exemple des planteurs de Virginie et des !les Barbades qui, après avoir heureusement triomphé des épreuves des premiers temps, vivaient aujourd'hui dans l'aisance, même dans l'abondance ? Les terres de la Caroline du Sud ^ent de valeur égale, sinon supérieure à celles du pays plus au Nord, en sorte que le roi pouvait trouver là, d'amples moyens de récompenser de tidéles serviteurs sans imposer aucune charge au pays. Par ce moyen aussi il s'assurait dans le Nouveau-Monde l'attachement de ceux-ci qui lui serviraient encore d'auxiliaires pour étendre sa puissance. Les Propriétaires de la Caroline voyaient de leur olté, dans les