CRITIQUE DU GRAND MODÈLE. 36S
de race blanche, une espèce de froupeau transmissible par les voies légales.
Telle est en substance celte œuvre étrange pour laquelle, quand elle vit le jour, les Anglais ne trouvaient point de termes assez élogieux ; qu'on avait qualifiée de grand modèle, et qui devait passer à la postérité la plus reculée comme l'élucubration la plus belle d'un profond génie I On a peine à comprehdi'e aujourd'hui cet engouement, pour peu qu'on réflécliisse un instant aux conséquences immédiates de ce plan de gouvernement.
Et d'abord, comment Locke a-l-il pu pour une colonie naissante établie dans le désert, qui ne comptait alors que 4,000 habitants divisés en deux groupes très-éloignès l'un de l'autre, imaginer une organisation si compliquée qui, de longtemps, ne pouvait recevoir qu'une application purement nominale? La féodalité qui était la base de ce système de gouvernement, était de nature à éloigner les émigrants, bien loin de les attirer. On peut naître serf, mais on ne vient pas résolument se donner en servage quand il est si aisé de trouver une existence libre et bien autrement favorable dans des pays voisins. Le philosophe s'était plus préoccupé de la condition des chefs que du sort du peuple, ce qui était bâtir sur le sable. En assignant à son œuvre une durée perpétuelle, il niait la tendance de toute société : le progrès. Les lois, pour être efficaces, doivent avoir une marche progressive en rapport avec les besoins des peuples ; évitant avec autant de soin un mouvement rétrograde, que des pas trop précipités. U leur faut un millésime qui donne le reflet du temps où ellfs ont paru, et qui sei^vedefanal pour l'histoire. Prétendre régler dans une constitution d'une manière immuable, tout l'avenir d'un peuple, c'est oublier les leçons du passé, et surtout celles du christianisme qui tendent incessamment à l'amélioration de la condition morale des individus, amélio-' ration incompatible avec la servitude perpétuelle ! C'est en un
âlO GAROLINES.
mot, manquer d'entrailles pour les générations futures, el enlever aux malheureux leur seul bien sur la terre : l'espérance)
Où trouver la cause d'une pareille aberration? le savant philosophe n'avait qu'il jeter les yeux autour de lui pour voir que les institutions anglaises n'étaient elles-mêmes que le produit du temps, et l'expression des besoins de la société qui les avait fafles ! Le peuple anglais ne clierche point à devancer l'avenir, il se borne à marquer à intervalles assez distants les étapes de la nation, quand chacun a conscience du chemin qui a été fait, du terrain qui a été gagné. Il se garde bien surtout de l'immobilité ! c'est en cela que Locke s'est le plus écarté du modèle qu'il avait dans son propre pays 1 Mais que ne jelait-il les yeux sur les colonies anglaises déjà existantes? Il aurait remarqué que, quelle que fût la forme du gouvernement de chacune d'elles, toutes avaient des aspirations très-prononcées pour l'indépendance personnelle et pour la liberté comme peuple ; et que, comme un torrent impétueux, elles renversaient quelquefois avec violence tous les obstacles qu'on leur opposait. L'émigrant européen une fois dans le nouveau monde, semblait sortir d'un long sommeil, et son réveil avait l'énergie des premiers rayons de la lumière qui chassent au loin l'atmosphère vaporeuse dont la présence fait obstacle à leur expansion. Ce phénomène bien observé aurait épargné au savant philosophe un pénible enfantement qui fait peu d'honneur à son génie, et qui a été un instrument d'oppression pour la Caroline I Hâtonsnous de dire que les colons firent dés l'abord, une résistance énergique h celte constitution à l'exécution de laquelle ils ne se soumirent jamais que d'une manière trés-incomplète. Après un quart de siècle environ, celte œuvre étrange s'alTaissa sur elle-même, et s'éteignit pour ne plus jamais revivre. Ce n'est donc pas comme on Tairait dit, la constitution qui resta immortelle, mais la mémoire de son
tAiOOglC