L'AGITATION CONTRE LE CORN LAW
Les radicaux parlementaires furent amenés NAISSANCE ET à se demander, une fois de plus, comment
PREMIERS PROGRÈS ., , .. ui a ' ^- *■ a 4-
ni7 T- ArTTATTn\T ^' ^^"^ serait possible de reagir et de retrouver
(1836-1838) quelque point de contact avec la classe ouvrière.
Or, il était visible, pour qui Usait le compte rendu des grands meetings chartistes, que les assistants attendaient du suffrage universel non seulement la suppression des workhouses et la fin du régime des fabriques, mais encore le pain à bon marché, par la suppression des droits de douane dont l'importation des céréales était frappée \ Sur ce dernier point, le programme des ultra-radicaux semblaient coïncider avec celui du groupe de Bentham. Ne pourrait-on persuader aux ouvriers qu'il était possible d'obtenir la libre entrée en Angleterre des denrées alimentaires sans prendre le chemin détourné de la réforme électorale? concentrer l'attention sur un programme, non pohtique, mais économique, de libre-échangisme intégral? apaiser ainsi le différend des usiniers et de leurs ouvriers qui menaçait de dégénérer en guerre sociale, en les ralliant contre les propriétaires fonciers, ennemis communs de l'une et l'autre classe?
L'agitation organisée par les libre-échangistes en vue d'obtenir l'abaissement, ou même l'abrogation éventuelle des droits à l'importation des céréales, n'avait pas attendu, en vérité, pour se produire, les derniers mois de 1838. Depuis deux ans déjà elle se développait. Car depuis deux ans une révolution s'était de nouveau, comme tant de fois auparavant, produite dans l'équilibre économique de la nation. Au début de 1836, l'industrie et les manufactures étaient prospères, les denrées alimentaires étaient à bon marché : c'était l'agriculture qui souffrait. La Chambre des Communes avait subi une motion de lord Chandos, demandant pour les agriculteurs quelque mesure, d'ailleurs mal définie, de soulagement financier ^; et la Chambre des Communes et la Chambre des Lords avaient, chacune de leur côté, nommé encore une commission d'enquête sur « la
1. Discours de Fielden au meeting de Mancliester, 25 septembre 1838 (R. G. Gammage, History of the Char tist Movemeni, p. 61 ). Meeting de Birmingliam, du 6 août : ... a banner. . . was displayed in tiie iiall, on whicii was represented tlie figures of tliree loaves of différent sizes, but ail marked at the same price. The English loaf was the smallest, the French loaf larger, but the Russian loaf was the largest of ail. Underneath was inscribed : « The elîects of the corn laws ». (R. G. Gammage, History of the Chartist Movemeni, p. 42).
2. H. of C, 27 avril 1836 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXXTII, pp. 333 sqq.).
détresse agricole ». Mais, dès la fin de cette même année, les conditions avaient changé.
Le cours du blé, qui se maintenait, en janvier 1836, aux environs de 38 s. le quarter, s'éleva progressivement, atteignit 58 s.. Il ne devait plus s'abaisser au-dessous de 53 s.. En janvier 1839, il approcha de 80 s.. Pourquoi donc attribuer la dépression industrielle à une crise de spéculation ou à la politique maladroite de la Banque d'Angleterre? On pouvait bien expUquer ainsi les désordres qui embarrassèrent les relations commerciales et banquières de l'Angleterre avec les États-Unis pendant le premier semestre de 1837. Mais les causes présumées du désordre ayant ensuite disparu, pourquoi le voyait-on persister? Les libre-échangistes prétendaient expliquer le malaise par le haut prix des céréales : le malaise durait parce que le cours du blé demeurait élevé. Au moment où le prix du blé, à la fin de 1836, atteint son premier maximum, nous voyons se constituer à Londres une première Anti-Corn-Law Association ^. Ce sont les radicaux parlementaires, les disciples de Bentham et de James Mill — Grote, Molesworth, Joseph Hume, Roebuck — qui tâtent le terrain, quelques semaines avant le moment où ils vont s'aboucher avec 1' « Association des Travailleurs » pour rédiger en collaboration avec elle un programme de réforme politique. En mars 1837, le représentant radical d'un des faubourgs de Londres, William Clay, demande à la Chambre des Communes de se prononcer en faveur de l'établissement d'un droit fixe et modéré de 10 s. par quarter sur les blés importés. Il obtient quatre-vingt-neuf voix seulement pour appuyer sa motion. Mais, sur ces quatre-vingt-neuf voix, dix lui sont données par des membres du ministère ^.
Londres n'était d'ailleurs pas destiné à être le véritable centre de la propagande libre-échangiste. C'est dans le Lancashire qu'elle allait trouver son point d'appui. Cette région présentait des conditions particulièrement favorables au développement de l'opinion libre-échangiste, d'abord parce qu'elle était une région de grande exportation (nous avons vu quelle place énorme occupait le Lancashire dans l'ensemble des exportations anglaises), mais aussi à cause des conditions spéciales auxquelles était soumise l'industrie cotonnière. Les protectionnistes aimaient à tirer argument du péril auquel un pays s'expose en temps de guerre, s'il se met, pour obtenir ses denrées alimentaires, sous la dépendance des producteurs étrangers. Mais l'argument ne touchait pas les fabricants du Lancashire. Car leur industrie avait besoin, par essence, de s' « alimenter »
1. A. Prentice, History of the Anti-Corn-Law League, vol. I, pp. 49-50.
2. H. of C.,16 mars 1837 {Pari. £>et.,3rdser., vol. XXXVII, pp. 562 sqq.).— A. Prentice, History of the Anti-Corn-Law League, vol. I, p. 54.
à l'étranger : le. Lancashire recevait d'Amérique sa matière première. De sorte que, lorsque Richard Cobden, dans deux brochures parues en 1835 et 1836, développa l'idée d'une nouvelle politique extérieure, fondée sur le libre-échangisme et le pacifisme intégral, il répondait au vœu secret de toute la région où il venait de faire fortune. Le Lancashire ne pouvait se passer d'acheter au dehors du coton en premier lieu, mais encore en second lieu du blé, élément constitutif du salaire réel des ouvriers, et par suite en dernière instance du prix de revient des cotonnades.
Poulett Thomson, à qui les libéraux avaient donné une place dans le cabinet de 1830 pour y représenter l'idée libre-échangiste, s'était fait élire en 1833 par le bourg, nouvellement constitué, de Manchester. Des commerçants et des manufacturiers de Manchester avaient fondé, en janvier 1834, un comité pour examiner quelles méthodes il convenait d'employer pour provoquerl'abrogationdu Corn Law de 1828. En 1835, Richard Cobden, dans sa brochure retentissante sur « l'Angleterre, l'Irlande et l'Amérique », avait exprimé le vœu qu'il se formât une société pour propager « les vérités bienfaisantes » de la philosophie d'Adam Smith ^. Il s'agissait, pour Cobden, de prêcher la doctrine libre-échangiste sous son aspect le plus général; mais il se préoccupait plus spécialement de la question du protectionnisme agraire. Les agriculteurs, pour défendre leurs intérêts, avaient constitué autant d'associations que l'Angleterre avait de comtés : pourquoi, demandait Cobden, s'abstiendrait-on d'en constituer pour lutter contre leur monopole? Il se peut que les radicaux de Londres aient écouté cette suggestion, venue du Lancashire, quand ils fondèrent, à la fm de 1836, VAnti-Corn-Law Association.
Aux élections générales de 1837, non seulement les libre-échangistes gardèrent les deux sièges de Manchester, mais ils en gagnèrent deux autres à Wigan et à Oldham; il s'en fallut de peu de voix que Cobden ne fût élu à Stockport ^. Ce n'était pas cependant sur un programme spécifiquement libre-échangiste que ces hbre-échangistes se firent élire, et la moitié de la représentation du Lancashire resta protectionniste ^ C'est en 1838 seulement que la revendication du libre-échange commença à devenir pressante. Le prix du blé passa de 55 s. en janvier à 72 s. en septembre, et finit, après une chute temporaire qui le ramena à 64 s., par dépasser 74 s. en décembre pour se rapprocher de 80 s. en janvier. Ainsi s'expliquent les rapides progrès de l'agitation chartiste. Ainsi s'explique