‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècle (volume 2)Chapitre 155 sur 158 · DÉBATS · texte numérisé non relu

DÉBATS

p \RLEME\T ilRES et du 7 au 18 mai la Chambre des Communes ÉLECTIONS discuta la réforme des droits sur les sucres. Ce

GÉNÉRALES. fut un de ces grands et solennels débats qui fai-

LA VICTOIRE DE SIR saient l'orgueil du Parlement anglais. Quatre-

vingts orateurs prirent la parole, parmi lesquels lord John Russell, lord Stanley et sir Robert Peel : le discours de lord John Russell fut unanimement considéré comme un chefd'œuvre. Mais plusieurs membres de l'aristocratie whig, propriétaires fonciers et protectionnistes, firent défection. L'Opposition conservatrice exploita contre le ministère les sentiments antiesclavagistes du peuple anglais : voulait-on favoriser l'importation du sucre brésilien, produit du travail servile, au détriment du sucre des Antilles, produit du travail libre? Quand, le 18, les deux partis se comptèrent, le ministère eut deux cent quatre-vingt une voix, l'Opposition trois cent dix-sept : il était donc en minorité de trente-six voix.

Il avait le choix entre deux pohtiques : ou démissionner tout de suite, ou continuer à gouverner, provoquer un vote sur la question des grains, et faire alors seulement appel au pays. Lord Melbourne penchait pour la première alternative : il était protectionniste, et se sentait entraîné par ses collègues là où il n'avait pas envie d'aller. Mais il capitula une fois de plus. La <liscussion du Poor Law Bill fut ajournée; Baring demanda, le 20 mai, à la Chambre des Communes, de voter les « droits habituels sur le sucre » ; et lord John Russell annonça que le 4 juin il poserait la question des Corn Laws. Sir Robert Peel ne lui en laissa pas le temps : sûr maintenant de la victoire, il annonça que, le 27 mai, il demanderait à la Chambre des Communes de déclarer que le ministère ne possédait pas sa confiance et que son maintien était contraire à l'esprit de la Constitution. Les débats durèrent une semaine; ils prirent fin le 4 juin, c'est-à-dire le jour même où lord John Russell avait eu l'intention de poser la question des Corn Laws. Trois cent douze membres votèrent pour la résolution introduite par Sir Robert Peel; trois cent onze votèrent contre. Le ministère avait encore le choix entre deux politiques : démissionner, ou prendre l'initiative de la dissolution. C'est au second parti qu'il s'arrêta.

La proposition de lord John Russell, que le cabinet faisait sienne, c'était l'établissement d'un droit fixe et modéré sur l'importation des grains, non pas l'abolition de tout droit. Les membres de la Ligue lui reprochèrent sa timidité. Mais au Parlement, les libre-échangistes se déclarèrent satisfaits, Villiers en tête : seul Grote tint bon, et refusa de transiger. En fait, la cause du libre-échange, malgré des tempéraments nécessaires, obtenait un indiscutable succès : car lord John Russell annonçait l'intention de proposer un droit fixe de 8 s. par quarter ^ inférieur par conséquent de 2 s. au droit dont Ricardo s'accommodait vingt ans plus tôt. Au bout d'un peu plus de deux ans d'existence, la « Ligue » fondée à Manchester forçait donc le ministère whig à faire cause commune avec elle. Seulement, il était bien tard pour rajeunir un parti aussi fatigué, la veille même d'élections générales, par un programme entièrement nouveau. Les élections, qui commencèrent le 28 juin et s'achevèrent le 17 juillet, furent un désastre pour le parti ministériel. Comme toujours, les libéraux conservèrent la majorité en Ecosse et en Irlande; mais ce fut une majorité diminuée. Si même elle était restée ce qu'elle avait été en 1835 et en 1837, elle n'aurait pas suffi à compenser la majorité décisive que les conservateurs obtinrent dans les circonscriptions proprement anglaises. Les libéraux perdirent quelque terrain dans les bourgs, qui se trouvèrent divisés à peu près également entre les deux partis. Les conservateurs balayèrent les comtés, qui n'eurent plus que vingt-trois représentants libéraux contre cent trente-six opposants. Les conservateurs disposèrent, au total, d'une majorité de soixante-seize voix -.

L'adhésion subite du cabinet à la thèse de l'abolition des Corn Laws n'était apparue au public que comme une manœuvre électorale : et la manœuvre avait échoué. Sir Robert Peel remportait enfin la victoire qu'il avait attendue, préparée depuis tant d'années. Mais cette victoire, était-ce bien celle qu'il avait voulue? Au lendemain de la Réforme de 1832, il avait prévu que le parti radical, ennemi de la monarchie, de l'aristocratie et de l'Éghse, allait gagner du terrain à chaque élection générale. Il n'avait pas désespéré cependant du prestige que conservaient pour le peuple anglais les vieilles institutions du royaume; et

1. H. oj C, 7 mai 1841 {Pari. Deb., 3rd ser., vol. LVIII, p. 16). Il convient, il est vrai, d'ajouter que le droit de 10 s. proposé jadis par Ricardo avait pour objet de faire compensation aux charges spéciales qui pesaient sur les propriétaires fonciers : or ces charges pouvaient t'tre considérées comme ajant été très allégées dans l'intervalle par la réforme des Poor Laws et diverses suppressions d'impôts.

2. Sur les élections de 1841, voir un excellent article de Duvergier de Hauranne, De la dernière session du Parlement anglais et du prochain n^inislcre (Revue des Deux Mondes, l'"- août 1841 ; vol. XLIX, pp. 341 ?qq. ;en particulier pp. 372-3, 375).

il avait patiemment attendu le jour où il lui serait donné de rallier, sous sa direction, dans les rangs du parti « conservateur », les débris du vieux toryisme et du vieux whiggisme, devenus hors d'usage. Les événements avaient déjoué son attente.

Les radicaux n'avaient réussi ni à se constituer en tiers-parti indépendant des deux partis historiques, ni à absorber le parti libéral. Leurs revendications en matière de réforme administrative et ecclésiastique n'avaient pas été satisfaites; le Parlement libéral avait voté des lois de compromis; et c'était Sir Robert Peel qui, bien souvent, avait trouvé la formule de ces compromis. Les radicaux avaient d'ailleurs été débordés par les violences révolutionnaires des chartistes; et O'Connell les avait discrédités, comme il avait discrédité les ministres eux-mêmes, en leur imposant son alliance. Il apparaissait en somme que l'Angleterre, jetée pour un temps, par le contre-coup de la révolution française de 1830, en dehors de ses voies insulaires et normales, tendait à y rentrer au bout de peu d'années. Maintenant le parti libéral, cédant à la pression exercée par V Anti-Corn-Law Leaguc, se présentait aux électeurs sur un programme réformateur et cependant bourgeois, « libéral » puisque c'était une déclaration de guerre au monopole des propriétaires fonciers, et cependant « conservateur » au sens que Sir Robert Peel aimait à donner à ce mot, puisqu'il laissait intact tout l'édifice constitutionnel du royaume, le consolidait en détournant sur d'autres idées réformatrices l'attention du public *; un programme très semblable en somme, bien que plus audacieux, à celui qui avait si bien réussi au ministère de lord Liverpool quelques années avant la crise du Reform Bill. Le parti conservateur redevenait par contraste un parti tory au sens le plus étroit, le plus violent du mot. Pour défendre les privilèges politiques et économiques des propriétaires terriens, il acceptait contre la bourgeoisie manufacturière toutes les coalitions, allait jusqu'à conclure avec les hommes de Feargus O'Connor ce qu'on appelait, depuis l'élection de Walter, le «v traité de Nottingham ^ ». Sir Robert Peel tolérait que les candidats de son parti pratiquassent, dans les circonscriptions, cette politique d'aUiance avec les ultra-radicaux que personnellement il évitait de pratiquer au Parlement : et c'est par des déclarations de guerre au fadory system et au régime des workhouses que, dans

1. Lord Sydenham à lord John Russell, 25 mai 1841 : ... You hâve taken a bold step... It has evcry thing to recomraend it, in what il touches, and in what it lets alone. It does not meddle with religions préjudices ; it does not relate to Ireland ; it does not touch on any of the theoretical questions of government on which parties hâve so long been divided (Poulett Scrope, Life of lord Sydenham, p. 89).

2. H. of C, 2 juin 1831 : discours de Handley (Pari. Deb., 3rd ser., vol. LVIII, p. 1042).

CHARTISTES ET LffiRE-ÉCHANGISTES. 333

bien des bourgs anglais, les candidats « conservateurs » obtinrent l'appoint nécessaire pour remporter la victoire.

Sir Robert Peel, par tous ses antécédents politiques, n'était pas à sa place comme chef d'un tel parti; plusieurs parlementaires, au cours des grands débats qui précédèrent les élections, en éprouvèrent, en exprimèrent le sentiment. On scrutait ses discours pour y deviner la possibilité d'une conversion. Parfois on constatait qu'il restait volontairement dans le vague, refusait d'engager sa politique future. Ou bien, s'il s'exprimait plus nettement, on épiloguait sur ses déclarations. Il repoussait l'idée d'un droit fixe, mais déclarait admissible une atténuation de l'échelle mobile : or cette atténuation pouvait être conçue de telle sorte qu'elle assurât aux agriculteurs, étant donnés les cours du jour, une protection moins efficace encore que ne faisait le « droit fixe et modéré » préconisé par lord John Russell. N'était-ce pas d'ailleurs Sir Robert Peel qui, jadis, avait changé de front sur la question de l'émancipation catholique, et pris l'initiative de réaliser cette réforme, après avoir été d'accord avec les ultras du parti tory pour la déclarer révolutionnaire? Ceux qui posaient ces questions à la Chambre des Communes étaient parfois animés par des sentiments hostiles, ou tout au moins ironiques^. Mais parfois aussi ce n'était pas le cas, et bien des gens comptaient manifestement sur Sir Robert Peel pour le jour où une grande décision devrait être prise ^. Sur

1. Voir le discours de Handiey, un whig protectionniste, franchement hostile {H. oj C. 2 juin 1841 ; Pari. Deb., 3rd ser., vol. LVIII, pp. 103G sqq.) ; de lord John Russell, nécessairement hostile (W. 0/ C, 4 juin 1841: Pari. Deb., 3rd ser., vol. LVIII, pp. 1197-8); de Sir John Hobhouse, président du Board of Control, conçu dans le même esprit que le discours de Lord John Russell, plus favorable cependant à Sir Robert Peel (H. of C, 27 mai 1841 ; Pari. Deb., 3rd ser., vol. LVIII, pp. 854-5)

2. V. notamment le discours du radical Wakley : The right hon. Gentleman, it must be admitted, possessed great capacity, and was at the heard of a great party in that House; the right hon. Gentleman commanded powers which caused him to be in the highest degree capable of rendering services to this kingdom; and he would therefore entreat the right hon. Gentleman to... let them know boldly and distinctly what it was they were to expect from him and his supporters, if they should corne over to that side of the House. He could tell the right hon. Gentleman, that if he would promise more than the présent Ministry, he, for one, would vote for him, and no one would give him a more cordial and hearty support (H. of C, 24 mai 1841 ; Pari Deb., 3rd ser., vol. LVIII, pp. 717-718). — Cf. un autre discours de Wakley (//. of C, 7 juin 1841; Pari. Deb., 3rd ser., vol. LVIH, p. 1278); et, après les élections, un discours de Ewart (//. of C, 25 août 1841; Pari. Deb., 3rd er., vol. LIX, p. 196). — Beaucoup de radicaux, irrités contre les whigs, partageaisent sur la poli tique future d'un cabinet tory l'opinion exprimée trois ans plus tôtpar Sir "William Molesworth : I do not beliieve, sir, that we shall ever again hav a Government acting upon tory principles,... If the tories were under the responsibility of office, they would be as libéral as the country : they would be controUedby the Opposition, just as the présent Government is controlled, the only différence being, that whcreas the guiding Opposition is at présent tory, it would then be libéral (H. of C, 6 mars 1838: Pari. Deb., 3rd ser. vol. XLI., pp. 489-90). — Lord Sydenham écrivait le 21 sep-

lui, plutôt que sur lord John Russell. Si l'Angleterre, après les crises qu'elle venait de traverser, devait retrouver son équilibre, et le retrouver dans la liberté, définie selon ces formules économiques plutôt que politiques, purement anglaises, nullement françaises, dont Adam Smith et Ricardo étaient les créateurs, ils préféraient croire que ce serait Sir Robert Peel plutôt que lord John Russell, à qui reviendrait l'honneur d'ouvrir pour le pays une ère nouvelle de paix sociale et d'abondance.

tembre 1839 ... If Peel were in, he might do this, as he could muzzle or keep away his tory allies, and we should support him. If he got in, and he had courage, what a fleld for himl (Poulett Scrope, Life of lord Sydenham, p. 102).

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