‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècle (volume 2)Chapitre 72 sur 158 · JUILLET-NOVEMBRE · texte numérisé non relu

JUILLET-NOVEMBRE

jg34>^ défendre le Coercion Bill devant les Communes.

Le 8, lord Grey démissionna à son tour : sans l'assistance de lord Althorp à la Chambre Basse, il ne se souciait pas de supporter la responsabilité du pouvoir. Le 9, les deux démissions furent rendues publiques, et le ministère n'eut plus de leader ni à la Chambre des Lords ni à la Chambre des Communes. Avait-il cessé d'être? Pas encore. Le roi fit appel au ministre de l'intérieur, lord Melbourne, le plus sceptique, le plus conservateur de tous les membres du cabinet, et qui n'avait pas accepté sans malaise, deux ans plus tôt, le vote même du Reform Bill. Il lui demanda de faire l'essai d'un ministère de coalition, avec la collaboration de Wellington, de Peel et de Stanley, Lord Melbourne expliqua l'impossibilité de la chose : Wellington, Peel et Stanley ne pouvaient entrer dans le ministère sans répudier tous les principes au nom desquels ils le combattaient depuis un mois ^. Lord Melbourne s'efforçait cependant de vaincre les résistances de lord Althorp, qui aspirait à la retraite. Il n'y réussit pas tout de suite, et le bruit courut un instant que lord Melbourne allait se retirer, que le roi appelait W^ellington et Peel. Finalement, lord Althorp se laissa persuader; le ministère resta en place, sous la présidence de lord Melbourne ^. Lord Grey, seul, avait disparu.

Lord Melbourne liquida le travail de la session parlementaire. Le Coercion Bill, atténué selon le désir d'O'Connell, fut voté par la Chambre des Communes, accepté par la Chambre des Lords. Le Tithe Bill, déjà profondément modifié en mai et en juin, fut remanié une fois de plus pour satisfaire à ses exigences : il fut d'ailleurs rejeté par les Lords. La discussion

\. Lord Melbourne' s Papers, pp. 203-4. — Le récit de Greville, 17 juillet, est inexact,

2. Lord Melbourne prit le Trésor et céda l'intérieur à lord Duncannon, qui fut

promu à la pairie (anglaise) « in conséquence — explique Y Annal Register, 1834,

p. 124 — of a rule that not more than two of the principal secretaries of state should

be in the House of Gommons ».

du Poor Law Amendment Bill fut achevée. La conspiration qui avait été ourdie en juin pouvait donc, au moment où le Parlement entra en vacances, être considérée comme ayant réussi. Après Stanley et ses amis, lord Grey avait été éliminé; et Brougham et lord Althorp, Littleton et lord Wellesley étaient toujours à leurs postes. Mais les conspirateurs avaient procédé avec tant de maladresse, de mésentente, d'indécision que l'on ne pouvait guère leur faire honneur de leur victoire. Le véritable vainqueur de la crise, c'était O'Connell.

Rentrant en Irlande aussitôt après que le Parlement eut cessé de tenir es séances, O'Connell prit de nouveau l'attitude d'un irréconciliable. Il préconisa une alliance des catholiques irlandais et des radicaux anglais pour substituer à la Chambre des Lords une Chambre Haute élective. Il conseilla aux paysans irlandais, lorsqu'au mois de novembre la perception des dîmes redeviendrait légale, d'opposer la résistance passive aux exigences du clergé. Ce qui ne l'empêchait pas, continuant à mener de front sa double action politicienne et révolutionnaire, d'écrire à un ministre pour demander des changements favorables au parti catholique dans le haut personnel administratif d'Irlande ^. Lord John Russell, dans le cabinet, préconisa dès lors l'adoption d'une politique hardie. Il fallait réunir le Parlement d'urgence, avant cette échéance de novembre qu'O'Connell avait fixée pour l'organisation de la résistance passive. Il fallait demander au Parlement le vote d'un Tithe Bill, qui rembourserait le Trésor, sur les biens de l'Église, de toutes ses avances aux tithe owners. Il fallait demander au Parlement de poursuivre la réforme de l'Église d'Irlande par la suppression pure et simple de tous les bénéfices là où le nombre des fidèles était inférieur au dixième de la population '-. Lord Melbourne, aussi hostile que le roi au projet de lord John Russell, était d'accord sur ce point avec la majorité de son cabinet, et sans doute aussi, bien que la chose fût plus incertaine, avec la majorité de son parti. Ne pourrait-il cependant se trouver un jour acculé à la nécessité d'adopter cette politique? Il commença à appeler de ses vœux une crise qui rejetterait, au moins temporairement, sur le parti adverse, les responsabilités du pouvoir.

Providentiellement, il se produisit un incident pour tirer lord Melbourne d'embarras. Lord Spencer mourut. Son fils, lord Althorp, en héritant de son titre, passait à la Chambre Haute ^. Son poste de chancelier de l'échi-

1. O'Connell à lord Duncannon, 2, 6 septembre 1834 (Correspondence of O'Connell, vol. I, pp. 473, 477). — Sp. Walpole, The Life of lord John Russell, vol. l, pp. 206-7.

2. Lord John Russell à lord Melbourne, 22 septembre 1834 (Early Correspondence of lord John Russell, vol. II, pp. 46-7).

3. Cette mort, avec sa conséquence immédiate, semble avoir été depuis longtemps

quieret de leader de la Chambre des Communes devenait vacant. Mettraiton à sa place un homme politique de second plan, Spring Rice, Abercromby ? Ce serait discréditer le parti par un choix vraiment trop dépourvu d'éclat. Le choix de lord John Russell paraissait au contraire s'imposer. Il portait un grand nom, fameux dans l'histoire du whiggisme. Il jouait depuis quatre ans, aux côtés de lord Althorp, le rôle d'un leader en second. Mais nous avons vu quelle attitude il avait prise depuis six mois, et quelles étaient depuis un mois ses exigences. Il poserait ses conditions certainement. Peut-être lord Lansdowne et Spring Rice ne les accepteraient pas, feraient sécession comme Stanley en mai, comme lord Grey en juillet. On se trouverait alors, pour la troisième fois, en face de la difficulté qu'on avait esquivée deux fois. Comment remanier le ministère whig sans une infusion d'éléments radicaux?

Le roi ne voulait pas radicaliser le ministère. Lord Melbourne ne le désirait pas davantage. Il lui suffît, pour en venir à ses fins, d'exposer au roi la situation telle que nous venons de la résumer. Il se déclara prêt, dans ces conditions délicates, à conserver le pouvoir. Mais il demanda instamment (earnestly) que nulle considération personnelle à son égard ne retînt Sa Majesté de prendre tel autre avis qu'elle jugerait convenable. Le roi l'appela en consultation à Brighton> et, tout bien pesé, crut qu'il n'agirait pas honorablement (fairly) à l'égard, de Melbourne s'il lui demandait de conserver un poste « aussi précaire ». Il décida de faire appel à Wellington; et Melbourne, qui rentrait à Londres en voiture, se chargea de porter à Apsley House là lettre qui invitait Wellington à venir prendre les ordres de son souverain ^.

Melbourne désirait se retirer. Il ne pouvait se retirer. Il réussit à se faire congédier. Mais pour le grand public, qui fut pris au dépourvu, le renvoi

attendue avec impatience par le parti protestant. Voir la lettre de lord Kenyon, du 13 août 1833. citée par Hume, H. of C, 23 février 1836 : « I ara glad to hear that several persons of judgment think we might hâve a Government with which the House of Gommons would act. If so, it is a pity the Hero of Waterloo and others would not act as to hâve obtained such a Ministry during the existing session. When Parliament is prorogued, it îs well known nothing can be donc, unless some death of importance occurs » {Pari. Deb., 3rd ser., vol. XXXI, p. 800).

1. Lord Melbourne's Papers, pp. 219 sqq. — Memoirs o{ baron Stockmar, vol. I. pp. 307 sqq. (noie de lord Palmerston). — Raikes, dans son journal, à la date du 8 février 1836, force un peu la vérité, mais n'en donne pas moins une idée en somme exacte de l'attitude de lord Melbourne. — Voir dans le m«me sens Quart. Rev., novembre 1834, Postscript (vol. LU, pp. 570-1). et Grcville Memoirs, 1" décembre 1834. — L'article du Quartcrly Review fut reproduit dans le Times du 27 novembre, et vivement discuté par le Morning Chronicle {28 novembre. 1*^ décembre) : cependant on ne peut considérer comme convaincants ni les articles du Morning Chronicle ni le démenti de lord Melbourne (discours de Derby, 1'' décembre : voir Times, 5 décembre; Morning Chronicle, 6 décembre 1834).

de lord Melbourne apparut comme un coup d'État monarchique. On y vit le caprice d'un despote; on soupçonna l'influence de la reine. Seulement, plus l'opinion s'égarait sur le véritable caractère de la crise, et plus le flegme avec lequel elle accueillit ce prétendu acte de despotisme était caractéristique. Melbourne, qui d'abord ne fut pas sans inquiétude sur les conséquences de son intrigue, se rassura bien vite, et rassura lord Grey, son confident : « Il semble que tout doive se passer tranquillement, comme certes je le désire. Les tentatives faites pour allumer un incendie à Londres semblent tout à fait négligeables ; elles partent des couches les plus basses de la population ^ ». La presse, presque unanime deux ans plus tôt à soutenir le ministère libéral, changeait partiellement d'attitude : le Times, qui depuis de longs mois déjà s'était séparé du ministère sur la question de la Loi (tes Pauvres, fit défection avec éclat '-.

Lord Wellington s'installa au pouvoir. Il prit SIR ROBERT PEEL même l'initiative d'accepter, en attendant la Tlect^ONs'^^^^^^^^' constitution définitive du cabinet, l'intérim GÉNÉRALES ^^ ^^"^ ^^^ ministères. Les organes libéraux

crièrent à la dictature. Mais tout de suite Wellington expliqua au roi qu'il déclinait pour lui-même le titre de premier ministre. C'est à la Chambre des Communes que le cabinet aurait à livrer ses batailles, il fallait que le premier ministre fût un membre de la Chambre des Communes, et Wellington demandait au roi de s'adresser à Sir Robert Peel. Celui-ci, qui voyageait en Italie, fut rappelé en hâte, et accepta tout de suite de former un cabinet. Il commença par éprouver une déception : Stanley et Graham refusèrent d'entrer dans la combinaison. Il n'en persévéra pas moins dans sa tâche, et constitua en quelques jours son ministère. Peel fut chancelier de l'échiquier; lord Lyndhurst, lord chanceUer; Wellington eut les affaires extérieures, Goulburn l'intérieur, lord Aberdeen les colonies, Baring le Board of Trade, Herries la guerre. Sir Edward Knatchbull fut admis dans le cabinet': c'était une avance aux ultra-tories. Ministère peu éclatant : le ministère whig, sur ses derniers jours, l'avait-il été davantage? Ministère moins aristocratique que ne l'avait été le ministère du Reform Bill quand il se constitua à la fin de 1830 : lord John Russell se divertit de voir « Sa Grâce le duc de Wellington prendre place au conseil entre deux directeurs de banque ^ ».

1. Lord Melbourne à lord Grej', 19 novembre 1834 (Melbourne Papers, p. 228).

2. Sur les négociations engagées entre le ministère et le Times, par T intermédiaire de Greville et de lord Lyndhurst, v, Greville Memoirs, 17, 19, 23 novembre : 2, 5 décembre 1834.

3. Discours de Totnes, 2 décembre 1834 (Times, 8 décembre 1834).

Il ne pouvait être question pour le ministère d'affronter la Chambre des Communes élue en 1832. Le Parlement fut dissous; et Peel, adoptant, pour faire connaître sa politique, une méthode qui parut aux contemporains presque révolutionnaire ^ rédigea, de concert avec ses collègues, une adresse à ses électeurs, dont les grands journaux de Londres eurent communication. De ce document fameux — le Tamworth Manifesio ^ — tout esprit réactionnaire était absent. Peel se défendait de vouloir toucher au Reform Ad, qu'il considérait comme ayant réglé d'une façon « définitive et irrévocable » une grande question constitutionnelle. S'il ne voulait pas que le peuple anglais fût condamné à vivre « dans le tourbillon d'une perpétuelle agitation », il était loin — tout son passé en témoignait — d'être hostile à la cause des réformes. Il reconnaissait que la réforme de l'électorat parlementaire devait être achevée par une réforme des corporations municipales: la commission nommée à ce sujet par le dernier gouvernement poursuivrait son enquête. Il abordait enfin, et traitait longuement, la question vitale de l'ÉgUse.

Quinze jours avant l'apparition du manifeste de Tamworth, lord Melbourne avait pris violemment à partie les Dissidents ; il les avait accusés d'affaiblir, en le divisant, le parti ministériel, et par l'hostilité dont ils faisaient preuve à l'égard de l'Église, de rejeter vers le parti conservateur les timides et les hésitants ^. Rallier autour de l'Église menacée ces timides et ces hésitants, c'était la tactique dont les circonstances imposaient à Sir Robert Peel l'adoption; mais il annonçait dans son manifeste l'intention d'employer, pour sauver l'Église, cette même méthode prudemment réformatrice qui lui avait toujours été chère depuis qu'en 1822 il était rentré dans le ministère de lord Liverpool. Il rappelait aux

i. Quart. Rev., avril 1835, art. x. Sir Robert Peel's Address : When before did a Prime Minister think it expédient to announce to the People, not only his acceptance of office, but the principles and even Ihe détails of the measures which he intended to produce, and to soiicit — not from parliament but from the people — that they would so far maintain the prérogative of the king as to give the minislers of hls choice not, indeed, an implicit confidence, but a fair trial? (vol. LUI, p. 265). — Sur les conditions dans lesquelles il fut élaboré, soumis à l'approbation des ministres réunis en conseil, communiqué au Times, au Herald et à la Post, sur l'énorme sensation produite, voir Greville Memoirs, 20 décembre 1834.

2. Voir le texte complet, Ann. Reg., 1834, App. to Chron. p. 339.

3. Discours de Derby, l^' décembre 1834 : ... The violent and abusive opinions which hâve been declared, and particularly the bitter hostility and ulterior designs against the Established Church, which hâve been openly avowed by several classes and bodies of Dissenters... Thèse sentiments and this conduct occasioned great alarm in high and powerful quarters : they terrified the timid, they rallied men around the institutions which they conceived to be attacked; and they gave life and spirit and courage to our poUtical adversaries, whom you will recollect, after ail, form a very large and powerful party in this country — a party powerful in numbers, powerful in property, powerful in rank and station (Morning Chronide, 6 décembre 1834),

Dissidents que, s'il repoussait l'idée de les admettre à obtenir des grades universitaires, il avait donné son appui aux mesures proposées par lord John Russell pour les dispenser de payer les church rates et de se plier à l'obligation d'un mariage anglican. Hostile à toute aliénation des biens de l'Église, tant en Irlande qu'en Angleterre — c'est toujours sur ce point que se concentrait la querelle des partis —, il n'était pas hostile à une meilleure distribution des revenus de l'Église, si l'influence légitime de l'ÉgHse devait être par là fortifiée. En Angleterre, il demandait une commutation des dîmes. Il se déclarait enfin prêt à envisager, selon le vœu du parti évangélique et dans l'intérêt de l'Église, la réforme des abus qui la défiguraient. Tout de suite et sans attendre la consultation électorale, il mit la question à l'étude par la nomination d'une commission royale d'enquête.

Les élections eurent lieu au mois de janvier : elles se passèrent dans un grand calme. Il y avait eu, aux élections de 1832, cent soixante élections contestées dans les bourgs d'Angleterre et d'Ecosse; il y en eut cette fois seulement cent quarante-cinq. Il y avait eu soixante-sept élections contestées dans les comtés; il y en eut seulement quarante-sept. Si les conservateurs avaient escompté un triomphe, ils furent déçus : la majorité resta aux libéraux. Mais il est douteux que Sir Robert Peel ait été victime de cette illusion. Depuis le moment où Stanley lui avait refusé son concours, il avait compris qu'il livrait bataille dans de mauvaises conditions. Tel quel, et bien que le parti conservateur demeurât en minorité dans la nouvelle Chambre des Communes, le résultat des élections n'était pas pour lui déplaire.

D'abord la majorité libérale était très réduite. On estimait, avant la réunion du Parlement, que les conservateurs avaient gagné au moins cent sièges, que la majorité libérale se réduisait à une quarantaine, peut-être à une vingtaine de voix seulement. Quand le Parlement se réunit, il apparut que cette majorité était plus incertaine encore. Les libéraux furent trois cent seize contre trois cent six quand il s'agit d'élire un Speaker, trois cent neuf contre trois cent deux quand ils se comptèrent sur un amendement à l'adresse. Quelle différence avec 1833! Alors les conservateurs étaient presque étonnés de n'avoir pas été complètement anéantis; ils n'étaient qu'une obscure faction noyée dans la masse monstrueuse du parti ministériel. Mais les temps révolutionnaires étaient passés. De nouveau les élections se faisaient dans des conditions normales. Et c'étaient deux partis numériquement presque égaux qui s'affrontaient aux Communes.

Il convenait en second lieu d'examiner la composition de la nouvelle majorité ministérielle. Or, si les whigs avaient cédé un grand nombre de

sièges à leurs concurrents conservateurs, ils en avaient cédé un nombre sensiblement égal à leurs concurrents radicaux. Les radicaux — si l'on comprend sous cette rubrique les radicaux de Grande-Bretagne et le groupe d'O'Connell — doublaient leurs effectifs : ils furent environ cent soixante dans le Parlement de 1835. Les élections de Londres firent à cet égard sensation. Non seulement pas un conservateur ne fut élu dans les circonscriptions de la capitale, mais presque tous les sièges furent conquis par les radicaux. D'où une difficulté sérieuse pour la politique de lord Melbourne.

II avait provoqué la crise de novembre afin de rendre plus maniables ses alliés radicaux; il pouvait redouter qu'ils revinssent en 1835 plus intraitables qu'ils n'avaient été en 1834. Ils allaient devenir, par le fait de l'affaiblissement de la majorité libérale et de leur propre accroissement numérique, l'appoint nécessaire de cette majorité ^. Peel allait donc pouvoir, si seulement les ultra-tories consentaient à accepter sa discipline et renonçaient à toute alliance avec les révolutionnaires, poursuivre la politique qui, depuis deux ans, avait produit de si bons résultats. Ou bien les libéraux persisteraient à vouloir faire bloc avec les radicaux : alors, tôt ou tard, les modérés viendraient, par réaction, refluer vers le parti conservateur. Ou bien ils essaieraient eux-mêmes de réagir: mais ils ne pourraient le faire sans l'assistance de Sir Robert Peel. En quoi vraiment leur politique différait-elle de la sienne? Ils finiraient par se fondre dans ce grand parti réformateur et modéré que Peel rêvait d'organiser, contre les radicaux, sur les ruines des deux vieux partis.

A un autre point de vue, la composition de la nouvelle majorité libérale méritait examen. Lorsque les deux partis, au mois de février, se divisèrent

1. Voici deux estimations contemporaines sur la répartition des forces dans le part des reformers. Estimation de VAnnual Reijislcr, conservateur : 80 radicaux, anglais et irlandais; 100 libéraux; 152 wliigs : total 332. — de Sir John Walsh, Chapters of Contemporary Hislonj, 183G, p. 184 : 170 radicaux (au lieu de 100 dans le Parlement de 1833); 180 ministériels, total : 350. Si ces estimations sont flottantes, c'est parce qu'il ne s'agit, entre whigs et libéraux, entre libéraux et radicaux, que de nuances. S'il arrive que nous parlions déjà des ministériels comme consrtituant en bloc le parti libéral, c'est par un anachronisme conscient et pour la commodité du langage. En fait les libéraux n'étaient encore à cette date que les ministériels trop avancés pour être classés comme whigs et pas assez pour l'être comme radicaux. Pris dans l'ensemble, les ministériels étaient désignés et se désignaient eux-mêmes sous la dénomination de reformers. On entendait par là, soit le parti de ceux qui, dans le passé, avaient fait la Réforme de 1832, soit le parti de ceux qui, dans l'avenir, préconisaient une politique de réformes. C'est encore la désignation officielle du parti aux élections générales de 1837 et de 1841, bien que, dans les articles de journaux, le vocable « libéral » gagne du terrain au détriment du vocable « reformer ». Celui-là ne supplanta définitivement celui-ci qu'aux élections de 1847.

LA QUESTION RELIGIEUSE ET LA QUESTION D'IRLANDE. Ht

gur le choix du Speaker, on constata que la majorité des membres anglais avait voté pour le candidat conservateur, le Speaker sortant. Sir Charles Manners Sutton. Les membres des comtés étaient en forte majorité conservateurs : ce jour-là ils furent quatre-vingt-lmit contre cinquante-trois. Le prix des céréales baissait; et, spéculant sur le mécontentement des fermiers, lord Chandos avait réussi à organiser un parti agrarien de défense conservatrice dans les campagnes anglaises. Dans les bourgs, les libéraux gardaient bien la majorité : ils furent cent soixante et onze représentants des bourgs à voter pour Abercromby contre cent cinquante-neuf partisans de Manners Sutton. Mais, comme on voit, cette majorité était faible; et, dans les villes comme dans les campagnes, les conservateurs avaient remporté de nombreuses victoires. A Bristol, les deux élus étaient conservateurs ; à Liverpool, un de leurs candidats passait en tête de liste ; ils gagnaient des sièges à York, à Leeds, à Newcastle, à Exeter, à Hull, à Halifax. Ils avaient, en prévision des élections futures, sous la puissante impulsion que leur donnait de Londres le Carlton Club, fondé dans toutes les circonscriptions, tant urbaines que rurales, d'activés « associations conservatrices ^ ». Ils avaient tiré parti de l'influence que donnait à la richesse la publicité du scrutin; ils avaient tiré parti de toutes les complications du nouveau régime pour exercer un contrôle sévère sur la confection annuelle, dans chaque circonscription, des listes électorales. Ils recevaient la récompense de leur travail maintenant que la crise révolutionnaire était surmontée, que l'industrie était prospère, et que la haine de l'Irlandais prenait le pas sur les passions de guerre civile.

Au total deux cent quarante-sept voix anglaises contre deux cent vingt-quatre allèrent à Manners Sutton. Si l'on ajoutait aux voix anglaises les voix écossaises, on trouvait encore en Grande-Bretagne dix voix de majorité pour le candidat conservateur à la présidence de la Chambre des Communes. C'est l'Irlande qui, avec une majorité libérale de vingt voix, faisait pencher de l'autre côté la balance ^. Le parti de sir Robert Peel n'apparaissait donc plus seulement comme le parti de la monarchie et des Lords. Il était le parti anglais, par opposition à une

1. Ed. Rev., octobre 1835, art ix. Tory and Reform Associations (vol. LXII, pp. 167 sqq.). — M. Ostrogorski. La Démocratie et l'Organisation des Partis Politiques, vol. I, pp. 134-5.

2. Ann. Reg., 1835, p. 35. — Cf. Grevillc Mcmoirs, 20 février 1835; Quart. Rev. art. x. Siv Robert Peel : In the question of the Speaker there were of English members for Sir Charles Sutton, 218, against him 228; but this majority of English members was overthrown by a majority oî 30 Scotch and Irish who, voting for a Scotchman at the nod of an Irishman, hâve left England in the strange predicament of giving its title and supplying in a tenfold its resources to a government in which it is the insulted minority (vol. LUI, p. 564).

agglomération de factions où les radicaux et les Dissidents anglais n'avaient pu réussir à obtenir une majorité, même réduite et précaire, sans l'appoint des presbytériens d'Ecosse et des catholiques d'Irlande. L'Église, si impopulaire deux ans plus tôt, devenait, aux yeux de la nation, le symbole de son équilibre et de son unité.

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