CHUTE DE MARLBOROUGH
immédiatement en une grande lutte de parti. L'enthousiasme populaire pour Saclieverell montra l'aversion toujours croissante qu'inspiraient la guerre et les uiiigs. Les plus éminents prélats du parti tory se tinrent à côté de l'accusé à la barre; une foule immense l'escortait à l'allée et au retour, aux cris de : u L'Eglise et le D' Saclieverell! » 11 fut déclaré coupable à une faible majorité : le peu d'importance même de la condamnation était par le fait un acquittement; des feux de joie, des illuminations accueillirent dans toute l'Angleterre cette sentence, qui fut regardée comme un triomphe pour le parti tory.
Chute de Marlborough. — Le parti que les uhigs avaient voulu écraser relevait la tète. L'expulsion de Harley et de Saint-John du ministère avait donné au parti tory des chefs plus habiles et plus énergiques que les membres de la Haute Eglise évincés au commencement de la guerre. C'est dans VExaminer et une foule de brochures et de revues tories que l'humour de Prior, l'amère ironie de Swift, les brillants sophismes de Saint-John se donnèrent libre carrière, critiquant la guerre et criblant le général d'épigrammes ; ^ Six millions de subsides et près de cinquante millions de dettes " , écrivait Swift d'un ton, sarcastique; « les très-hauts alliés nous ont ruinés. " Marlborough était conspué et tourné en ridicule; il était accusé d'insolence, de cruauté, d'ambition, de cupidité, de corruption et d'avarice. On doutait même de son courage.
La réaction de l'opinion publique délivra Anne de la pression à laquelle elle avait cédé, et les habiles intrigues de Harley minaient rapidement le ministère. Les whigs, sachant que le duc n'était devenu leur allié que par nécessité, se laissèrent aisément persuader que la Reine ne voulait que son humiliation; ils assistèrent froidement au renvoi de son gendre Sunderland et de son ami (iodolphin; Marlborough, d'un autre côté, était leurré par l'espoir d'une réconciliation avec son ancien parti, et ne protesta pas contre la révocation, en automne 1710, des ministres whigs et l'entrée aux affaires des tories ayant à leur tète Harley et Saint-John. Àlais les intrigue.^ de Harley furent dépassées par le machiavélisme de Saint-John. Décidé à enlever au duc son commandement, il nourrit ses espérances d'une réconciliation avec les tories, au point de lui faire accepter le renvoi de sa femme de la cour, et de l'amener à promettre sa coopération aux projets des tories. Convaincu que l'alliance était conclue, il consentit à envoyer inutilement au Canada des troupes destinées à l'armée de Flandre, et il se trouva dans l'impossibilité d'exécuter le plan magistral qu'il avait conçu pour envahir la France au printemps de 1711. Il ne put pas même risquer une bataille, et dut se borner à prendre quelques petits ports de mer. Saint-John tira de ces misérables résultats de la campagne un argument en faveur de la paix. En dépit d'un article de la Grande Alliance qui interdisait les négociations séparées avec la France,
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Saint-John, devenu lord Bolingbroke, traitait un accord secret entre la France et l'Angleterre. C'était pour cela qu'il avait entravé la campagne de Marlborough. En découvrant cette perfidie, le duc comprit à quel point il avait été dupé, et rompit enfin avec le ministère tory. Il retourna en Angleterre et persuada à la Chambre des lords de repousser la paix ; mais l'appui des Communes et de la Heine, ainsi que l'horreur du peuple pour la guerre, permirent à Harley d'écraser toute velléité de résistance. Au début de 1712, la création de douze nouveaux pairs annula l'ancienne majorité u'hig de la Chambre des lords. Marlborough, révoqué de son commandement, accusé de péculat et reconnu coupable par les Communes, quitta l'Angleterre, et sa retraite permit de conclure la paix.
Le traité d'Utrecht (1713). — La fuite de .Marlborough fut suivie de la conclusion de la paix d'Utrecht entre la l'rance, l'Angleterre et la Hollande; abandonné de ses alliés, l'Empereur fut obligé de signer aussi la paix à Kastadt. Par ces traitée, le but primitif de la guerre, qui était d'empêcher la maison de Bourbon de posséder à la fois la France et l'Espagne, était abandonné. La seule précaution prise contre les dangers qui pouvaient en rés'ultcr pour l'équilibre européen, fut l'interdiction de la réunion des deux couronnes sur une même tète, et la renonciation de Philippe V à ses droits sur la couronne de France. La base des nouveaux traités fut celle des anciens traités do partage. Philippe V gardait l'Espagne et les Indes, mais cédait en retour la Sicile au duc de Savoie et ses possessions en Italie et dans les Pays-Bas, avec laSardaigne, à l'archiduc Charles, devenu empereur. L'Angleterre recevait Minorque et Gibraltar, position qui la rendait maîtresse de la Méditerranée. La France consentait au rétablissement et à l'extension de la Barrière hollandaise; elle accordait aux réclamations de l'Angleterre le démantèlement de Dunkerque. Non-seulement Louis XIV reconnut les droits d'.'lnne et de la maison protestante de Hanovre, mais il consentait à expulser de France le Prétendant.
Le rapide déclin de la santé de la Reine faisait de sa succession la véritable question du jour, question qui réduisait la politique, livrée aux factions, à n'être plus qu'un tissu d'intrigues. Les vihigs voulaient assurer le trône à la maison de Hanovre; ils étaient toujours puissants à la Chambre des communes, et montrèrent à la Chambre des lords la force de leur parti en repoussant un traité de commerce par lequel Bolingbroke voulait établir la liberté commerciale entre la France et l'Angleterre; la gloire de réaliser cette grande œuvre devait être réservée à William Pitt. Les tories poursuivaient au fond le même but. Mais Harley et Bolingbroke n'étaient pas d'accord sur la manière de l'atteindre. Harley voulait une alliance entre les whigs et les tories modérés. Bolingbroke, au contraire, voulait fortifier les tories en écrasant absolument leurs adver-
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saires, de façon à assurer aux premiers la direction des affaires, quelles que pussent élre les sympathies de l'Electeur. Pour déjouer les plans de son rival, il fit adopter par les Chambres une loi sur les schismatiques qui interdisait aux dissidents d'être maîtres d'école ou professeurs. Il creusait ainsi un abîme entre les tories et les uhigs. Mais son succès dépassa ses intentions. Les vvhigs regardèrent cette loi comme le premier pas vers une restauration jacobite. L'électrice Sophie elle-même fut alarmée, et l'ambassadeur de Hanovre demanda pour le fils de l'électeur, le futur (leorge II, récemment créé duc de Cambridge, le droit de siéger comme pair au futur Parlement, avec le but avoué d'assurer la présence d'un prince hanovrien en Angleterre lorsque la Keine viendrait à mourir. Excitée par Bolingbroke, la Reine, furieuse, laissa éclater sa colère dans une lettre k l'Électrice, où elle l'avertissait qu'une "telle conduite pouvait compromettre la question même de succession... ». Au mois de juillet, Anne renvoya Harley, devenu comte d'Oxford, et forma un ministère tory homogène, pour l'aider dans sa résistance aux demandes de l'Electeur.
A mesure que la crise approchait, les deux camps se préparaient à la guerre civile. Dès les premiers jours de 1714, les ivhigs se tinrent prêts à se soulever dès que la Reine aurait rendu le dernier soupir, et invitèrent Marlborough à revenir de Flandre pour se mettre à leur tête, dans l'espoir que son nom rallierait l'armée à leur cause. Bolingbroke, de son côté, pour fortiGer le parti tory, nommait le duc d'Ormond, connu par ses sympathies pour la cause du Prétendant, gouverneur des Cinq Ports, district où tout prétendant à la couronne devait débarquer, et confia l'Ecosse au comte de Mar, jacobite. Mais les événements déjouèrent tous ces projets. Le 30 juillet 1714, Anne fut soudainement frappée d'une attaque d'apoplexie. Le conseil privé s'assembla dès que les ducs d'Argyleet de Somerset eurent appris la nouvelle ; ils entrèrent à l'improviste au conseil et y prirent place. Ils étaient secrètement d'accord avec le duc de Shreusbury, président du conseil dans le ministère tory, mais rival de Bolingbroke et partisan de la maison de Hanovre. Cet acte fut décisif. Les droits de la maison de Hanovre furent reconnus sans résistance. Shrewsbury fut désigné par le conseil, et accepté par la Reine mourante comme lord trésorier. Bolingbroke resta secrétaire d'Etat, mais se trouva impuissant et relégué au second plan. Pendant que le conseil prenait toutes les mesures de prudence nécessaires, on fit appeler quatre régiments dans la capitale, pour parer à une guerre civile éventuelle. Les jacobites, pris au dépourvu, renoncèrent à la lutte, et, à la mort d'Anne, l'électeur George de Hanovre, devenu héritier du trône par la mort de sa mère, fut proclamé roi d'Angleterre sans la moindre opposition (10 août 1714).