LA GRANDE REMONTRANCE
au service presbytérien, combla de litres et de faveurs Argyle et les autres cbefs du parti national, et gagna ainsi en peu de mois une popularité qui jeta le désarroi dans le Parlement anglais. Celui-ci vit un nouveau et sérieux sujet de craintes dans les intrigues de Charles en Ecosse avec le comte de Montrose qui s'était détaché du parti national avant l'arrivée du Roi et qui expiait sa trahison dans la forteresse d'Edimbourg. Hamilton et Argyle sortirent brusquement de la capitale et accusèrent le Roi d'avoir traîtreusement comploté de les faire arrêter et conduire hors du royaume.
Cette terreur se changea en une véritable panique, lorsqu'on apprit que la chute de Strafford avait mis Cn, en Irlande, à toute espèce de gouvernement. Les soldats débandés se répandaient dans le pays, et la fureur, trop longtemps contenue, embrasa l'île tout entière. La conspiration, préparée avec beaucoup d'habileté et un grand secret, éclata tout d'abord dans l'Ulster, OLi l'on n'avait pas oublié les confiscations qui avaient précédé l'établissement des Anglais ; elle se répandit avec la rapidité de l'incendie dans l'Ouest et le Centre. Dublin fut sauvé par un pur hasard; mais dans l'intérieur du pays, les massacreurs ne rencontrèrent aucune résistance. Cinquante mille Anglais périrent en quelques jours, et le bruit public fit monter ce nombre au double et au triple de la réalité. Des récits épouvantables de crimes et d'horreurs de toutes sortes, dans le genre de ceux qui jetèrent la terreur en Angleterre lors des massacres de Caunpore, arrivaient chaque jour pour ainsi dire à travers le canal Saint-Georges : des témoins racontèrent sous serment avoir vu des maris coupés en morceaux en présence de leurs femmes, des cervelles d'enfants jaillissant à la figure de leurs mères, et des jeunes filles abandonnées nues et mourant de froid dans les bois, après avoir subi les derniers outrages (octobre 1641). <; Quelques-uns >! , dit May, « furent brûlés à dessein; d'autres, noyés par amusement et par passe-temps ; s'ils essayaient de nager, on les empêchait d'aborder à coups de perche ou à coups de fusil ; plusieurs furent ensevelis vivants; d'autres, enterrés presque à mi-corps et abandonnés aux tortures de la faim, r. Ce n'était pas seulement les atrocités commises qui frappaient dans cette insurrection, mais surtout son caractère religieux : ce n'était plus comme autrefois la lutte du Celte et du Saxon, mais celle du catholique et du protestant. Les papistes en dedans de l'Enceinte se joignirent aux sauvages Kernes du dehors. Les rebelles se donnaient le nom de t Confédérés catholiques " , résolus à défendre le « public et libre exercice de la religion catholique romaine i . La terreur s'accrut encore lorsqu'on apprit qu'ils se réclamaient du Roi et prétendaient avoir agi conformément à ses ordres ; ils se déclaraient partisans de Charles et de la famille royale, et prêts à les défendre contre tous ceux qui directement ou indirectement essayeraient de supprimer les prérogatives du souverain ; ils montraient même un décret royal daté
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d'Edimbourg leur ordonnant d'agir, et ils s'intitulaient « Armée du Roi « . Ce décret était fabriqué, mais on y crut en voyant le mépris affiché par Charles pour l'honneur national.
Cette révolte ne semblait au Roi qu'une heureuse diversion qui tenait ses ennemis en échec. «J'espère», écrivait-il froidement en apprenant ces tristes nouvelles, « que ces événements d'Irlande empêcheront de nouvelles folies en Angleterre, n C'était surtout pour lui une occasion de lever une nouvelle armée et de redevenir ainsi maître du Parlement. Les parlementaires, de leur côté, voyaient dans la révolte irlandaise la révélation d'un vaste plan de réaction dont la retraite de l'armée écossaise, l'apparente réconciliation de Charles avec les presbytériens d'Ecosse, les intrigues d'Edimbourg, la joie des royalistes au retour du Roi à Londres et leur réapparition au Parlement étaient les premiei»s symptômes. A la tète du nouveau parti, on remarquait lord Falkland, homme de beaucoup d'instruction et de talent, et qui coniptait parmi ses amis les esprits les plus libéraux de son temps; cet habile orateur, plein de finesse et de raison, que ses convictions poussaient du côté du Parlement, se laissait entraîner par son caractère impressionnable et prime-sautier, son attachement à l'Eglise alors menacée, son amour de la paix et sa sympathie pour les vaincus, à défendre un roi dont il se méfiait, et à mourir pour une cause qui n'était pas la sienne. Il avait derrière lui des intrigants comme Hyde, de chevaleresques soldats comme sir Edmund \ arney, qui disait : .'■ Puisque j'ai mangé le pain du Roi et l'ai servi depuis bientôt trente ans, je ne serai pas assez vil pour me séparer de lui », ou des homme^ effrayés de la marche rapide de la révolution et des dangers qui menaçaient l'épiscopat.
En face de ce Parlement désorganisé et des dangers toujours croissants au dehors, Pym résolut de faire appel à la nation elle-même. Il soumit aux deux Chambres une solennelle remontrance, oh étaient énumérés en détail tout ce que le Parlement avait fait, les difficultés qu'il avait surmontées et les nouveaux obstacles qu'il y avait encore à vaincre. Le Parlement, accusé de vouloir l'abolition de l'épiscopat, déclara qu'il désirait seulement abaisser la puissance des évoques; il répudiait en politique les solutions radicales et ne demandait que le respect des lois existantes contre le papisme, des garanties pour la bonne administration de la justice et l'appel au ministère d'hommes ayant la confiance du pays (novembre 1641). Le nouveau parti royaliste lutta avec acharnement, les discussions succédaient aux discussions, les séances se prolongeaient au delà du jour, ce qui ne s'était jamais vu jusque-hà.
C'est au milieu de la nuit, et avec onze voix seulement de majorité, que la Remontrance fut définitivement adoptée, après une séance d'une violence inouïe. Quelques membres de la minorité ayant voulu formuler une protestation en forme, ce fut une étincelle qui mit le feu aux pas-
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sions endormies ; " quelques-uns agitaient leurs chapeaux au-dessus de leurs têtes; d'autres tiraient leurs épées, encore au fourreau, hors du ceinturon et les tenaient à la main par le pommeau, la pointe en bas » . Grâce au sang-froid et au tact de Hampden, on put éviter un conflit. Le vote de la Remontrance était d'une importance capitale dans la crise actuelle. On le comprit dans les deux partis, a Si elle avait été repoussée n , dit Cromwell en sortant de la séance, «j'aurais vendu demain tout ce que je possède et j'aurais quitté l'Angleterre pour toujours, n Charles \" écouta la lecture de la Remontrance d'un air ennuyé; mais le pays l'accueillit avec des transports de joie, et Londres jura de vivre et de mourir pour le Parlement. On forma partout des associations pour la défense des Chambres, et lorsque la garde qui leur avait été donnée par lord Essex leur eut été retirée par le Roi, le peuple se porta en foule à Westminster pour la remplacer.
L'arrestation des cinq membres. — C'était surtout la question ecclésiastique qui avait mis le feu aux poudres. Tout le monde était d'accord sur la nécessité d'une réforme de l'Eglise; car, depuis la chute de Laud, le parti de la haute Église avait été réduit à l'impuissance par la force des événements, et l'un des premiers actes du Parlement avait été de nommer une commission ecclésiastique. Au dedans comme en dehors du Parlement, l'opinion était, en général, favorable à une réduction du pouvoir et des revenus de l'Eglise, sans pour cela apporter de profondes modifications à sa constitution même. Parmi les évêqucs, les plus haut placés voyaient la nécessité de supprimer les chapitres et les tribunaux des évoques. L'archevêque Usher avait même conseillé de créer un conseil de pasteurs dans chaque diocèse pour contre-balancer l'autocratie épiscopale. L'évêque Williams de Lincoln présenta un projet de ce genre à la Chambre, mais il ne parut pas satisfaire la majorité des Communes ; Pym et lord Falkland proposèrent plusieurs articles additionnels écartant les membres du clergé de toute fonction civile ou politique et expulsant les évêques de la Chambre des lords. Cette dernière demande était appuyée par une pétition signée de sept cents pasteurs.
La division qui régnait parmi les anglicans donnait une force nouvelle à ceux qui réclamaient l'abolition immédiate de l'épiscopat. Les doctrines de Cartwright s'étaient répandues dans le peuple, grâce aux persécutions dont ses adhérents avaient été l'objet de la part de Laud, et le presbytérianisme régnait désormais dans presque toute la classe moyenne. 11 dominait surtout à Londres et dans les comtés de l'Est, où quelques pasteurs, tels que Calamy et Marshall, avaient formé un comité spécial pour la diffusion de la doctrine. Il était représenté au Parlement par lord Brooke, lord ALandeville, lord Saye et Sele. SirHarry Vane, dans la Chambre des communes, personnifiait le parti extrême des réformés, appelés plus tard