I,E DROIT DIVIX DES ROIS
Le droit divin des rois. — H était difficile d'imaginer un prince plus différent que le premier des Stuart de l'idéal que l'on s'était fait du souverain en Angleterre, depuis l'avènement des Tudor. Tous ceux qui étaient d'âge à se souvenir de Henri VIII et d'Elisabeth ne pouvaient s'empêcher de sourire en voyant ce grotesque personnage aux jambes noueuses, enfoui dans des vêtements ouatés d'oiî sortait une tête énorme, à la langue pendante, aux yeux louches. Bavard, rodomont, grossier et pédant, bouffon jusqu'cà la trivialité et d'une rare poltronnerie, il cachait sous ces dehors ridicules beaucoup de talent et de savoir naturel, une grande finesse d'esprit, qu'il tenait de sa mère, et une remarquable vivacité de repartie. Aussi spirituel que pénétrant, Jacques laissait échapper, à l'occasion des nombreuses controverses et discussions politiques et religieuses de son temps, des boutades, des épigrammes un peu bizarres, mais d'une remarquable justesse, pleines de malice et de fine ironie, qui ont conservé encore aujourd'hui toute leur saveur. Ayant une lecture immense, surtout en théologie, il écrivait sans cesse sur les sujets les plus divers, depuis des traités sur la prédestination jusqu'à des pamphlets contre l'usage du tabac. Tout son savoir et sa perspicacité ne l'empêchaient pas d'être, suivant Henri IV, " le plus sage imbécile de la chrétienté " . H y avait chez lui un trait de caractère particulier aux pédants : c'était sa passion pour les théories dépourvues de toute portée pratique. Le mal n'eût pas été grand si le Roi s'était contenté de disserter sur la sorcellerie, la prédestination et les inconvénients du tabac. Malheureusement pour ses sujets et pour son fils Charles I", il s'était entiché de deux théories d'où devait naître la lutte implacable qui allait bientôt s'engager entre la Couronne et la nation : le droit divin des rois et le droit divin des évêques.
Parlons tout d'abord du droit divin des rois. Même avant son avènement au trône d'Angleterre, Jacques I" avait formulé la théorie de la royauté absolue dans un livre intitulé : Delà véritable régis d'une monarchie libre, o\i il déclarait ^ qu'un vrai roi peut se conformer aux lois, mais que rien ne l'y oblige, si ce n'est sa propre volonté et le désir de donner le bon exemple à ses sujets » . Ce principe nouveau était fondé, comme tous les principes de Jacques, sur une confusion ou plutôt sur un jeu de mots. « Un roi absolu ou une monarchie absolue » signifiait, selon les hommes d'Etat du temps des Tudor, a un souverain ou un gouvernement muni de tous les pouvoirs nécessaires et libre de tout lien envers le Pape et les puissances étrangères " . Jacques préférait y voir « l'affianchissement du monarque de tout contrôle législatif, .le Roi ne devant plus relever désormais que de sa conscience « . Cette erreur du Roi devint un système de gouvernement, une doctrine que les évêques préconisaient du haut de la chaire et pour laquelle nombre de gens portèrent courageusement leurs têtes sur l'échafaud. L'Eglise anglicane s'était empressée de l'adopter (1606); dans son livre des Canons, l'assemblée générale du clergé avait
condamné comme une erreur funeste l'opinion que « le pouvoir civil, la juridiction et l'autorité n'ont pas été établis par Dieu et ne dépendent pas de Dieu seul, mais découlent de la volonté désordonnée du peuple, résident en elle, ou dépendent du consentement universel r> . Les docteurs déclaraient aussi, suivant la théorie de Jacques I", que l'origine du pouvoir suprême est un privilège de naissance, et ils prêchaient l'obéissance passive comme une sorte do devoir religieux. Un bourgeois, du nom de Cowell, renchérit encore sur les décrets de l'assemblée en prétendant que le Roi est au-dessus de la loi, en vertu de son pouvoir absolu, et peut, malgré son serment, suspendre ou modifier à son gré toute loi qui lui semble nuire à la paix publique. Son livre fut supprimé, à la demande de la Chambre des communes; mais la doctrine de l'obéissance passive gagnait rapidement du terrain.
Peu d'années avant la mort du Roi, l'Université d'Oxford décréta solennellement qu'il était interdit aux sujets, en quelque circonstance que ce fût, d'user de violence contre leurs princes et de lutter contre eux les armes à la main, soit pour l'offensive, soit même pour la défensive. Ces a discours arrogants-» du Roi, tout en excitant de l'irritation dans les deux Chambres, finirent, à force d'être répétés, par donner un certain crédit à ces prétendus droits qu'il réclamait sans cesse d'un ton provocant : « C'est un blasphème et un sacrilège, n'est-ce pas, de mettre en doute la toute-puissance de Dieu ? « disait-il un jour devant la Chambre étoilée. u Eh bien ! je déclare présomptueux et rebelle quiconque ose discuter sur ce qu'un roi peut ou ne peut pas dire ou faire. ^ Son langage, quelques années après son avènement, présageait déjà un danger prochain et menaçant pour les libertés anglaises : « Si le Roi est Gdèle à ses principes « , disait un profond observateur de ce temps-là, « nous ne laisserons probablement à nos filg aucune des franchises que nous avons reçues de nos ancêtres. "
Le droit divin des évêques. — La conduite du Parlement à l'égard de la Couronne, pendant toute la durée du règne de Jacques I", nous paraît agressive au premier abord; mais, pour être juste, il faut tenir compte de l'attitude non moins agressive du gouvernement : une soumission aveugle aux nouvelles prétentions du souverain aurait été une véritable abdication. Cette théorie du droit divin heurtait les plus nobles convictions des puritains de ce temps-là. Le puritain attachait une importance particulière aux questions de droit. Le soin qu'il mettait à étudier les Écritures venait de son ardent besoin d'y trouver, en toutes circonstances, la manifestation de la volonté divine; il était prêt à y obéir aveuglément. Mais, selon lui, l'obéissance passive n'était due qu'à Dieu seul, les décrets des hommes n'ayant de valeur qu'autant qu'ils sont conformes à l'esprit de la Rible ; aussi sa conception particulière de la religion l'obligeait-elle à examiner, à chaque instant, les ordres des autorités constituées; il ne s'y soumettait