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CHAPITRE II

La réaction catholique. — Pour juger avec équilé la polilique et l'attitude des puritains anglais, ou, pour mieux dire, des trois quarts des protestants d'Angleterre à cette époque, jetons un rapide coup d'œil sur les vicissitudes du protestantisme pendant le règne d'Elisabeth. A l'avénement de la Reine, le succès de la Réforme semblait presque partout assuré : elle était déjà maîtresse du nord de l'Allemagne, quand la pacification de Passait (1552) lui ouvrit les provinces du Sud. On crut même un instant que l'empereur Maximilien était ébranlé dans sa foi. En Autriche, en Hongrie, nobles et bourgeois se convertissaient en masse au protestantisme; un ambassadeur de Venise estimait que les catholi([ues formaient h peine, à ce moment, plus d'un dixième de la population de l'Allemagne. Les royaumes Scandinaves avaient aussi embrassé la foi nouvelle, qui pénétrait en même temps dans les « Etats de l'est et dans ceux de l'ouest de l'Europe r, . En Pologne, la majorité de la noblesse devint protestante-, l'Ecosse avait rejeté le catholicisme dès le règne de Marie Stuart, et l'Angleterre s'était de nouveau rapprochée du protestantisme, sous Elisabeth. En France, après la mort de Henri II, les nouvelles doctrines s'étaient répandues très-rapidement. Partout, au contraire, où pesait la lourde main de Philippe II, c'est-à-dire, en Castille, en Aragon, en Italie, la Réforme

1 SoLRCES : Le grand ouvrage de Gardiner, Histonj of England (1603-1642 10 vol.), est précieux, plein de bon sens et abondant eu faits nouveaux; les cinq premiers volumes se rapportent au règne do Jacques l^"^ ; les Annales de Jacques l"^ par Camden, et les OEuvres complètes du Roi, ont de la valeur comme source contemporaine. Consulter aussi les Memorials of State de Winwood, si riches en documents importants; la Vie de Williams par Hacket, et les Niigae ondquae de Harrington, fournissent d'inestimables renseignements sur la politique générale. Les Calendars of State papers sont pour celte époque une source de premier ordre. Voir aussi pour les deux derniers Parlements : Débutes and Proceedings of Ihe House of Gommons (Oxford, 1766); enfin le livre de M. Spedding, intitulé Life and l.etter s of lord Bacon, ainsi que l'édition complète des OEuvres du philosophe, publiée par le même, sont indispensables pour acquérir une véritable connaissance de l'histoire de cette période. Voyez aussi Gh. de Rémusat, Bacon, sa vie, son temps, sa pkilosophie.

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avait été étouffée en naissant; elle faillit même être écrasée dans les Pays-Bas. Mais au moment oîi le triomphe du protestantisme paraissait déûnitif, 568 progrès s'arrêtèrent tout à coup; il y eut une période de stagnation complète pendant les vingt premières années du règne d'Elisabeth. La religion nouvelle usa ses forces dans des controverses théologiques, dans de mesquines persécutions et surtout dans les violentes et funestes querelles qui mettaient aux prises les églises luthériennes et les églises calvinistes. Le protestantisme s'abaissait et se dégradait en mêlant sans cesse la politique à la religion, en acceptant les bons offices de princes allemands avides et méprisables, et en excitant à la révolte la noblesse polonaise et les huguenots français.

Pendant ce temps la papauté réussissait à rallier le monde catholique, grâce au concile de Trente ; l'Eglise romaine, affaiblie et corrompue par la prospérité, avait enfin compris les leçons du malheur : on arrêta et l'on promulgua définitivement dans ce concile les articles de foi du catholicisme ; et les abus les plus criants du clergé, qui avaient provoqué le mouvement de la Réforme, furent dès lors sévèrement réprimés. L'enthousiasme religieux des protestants avait gagné les catholiques; on voyait naître de tous côtés de nouveaux Ordres monastiques ; les Capucins devinrent les prédicateurs attitrés du catholicisme, les Jésuites ses directeurs, ses missionnaires, ses instituteurs et ses diplomates; aussi le papisme reprit-il une nouvelle vie, grâce à l'admirable organisation de la Compagnie de Jésus, à son habileté consommée, à son aveugle obéissance et à son fanatisme ardent. Les protestants avaient tiré profit des persécutions continuelles qu'ils avaient eu à subir au commencement du siècle; il en fut de même des catholiques lors de l'apparition des disciples de Loyola. Des brochures sur lès supplices de Campian et de Southvvell excitèrent à Vienne et à Tolède une indignation aussi violente que le Livre des Martyrs de Foxe, quelques années auparavant, parmi les protestants anglais. La science elle-même se mettait au service de la vieille foi. IJcllarmin, le plus grand controvcrsiste du temps, et Baronius, le plus érudit des historiens de l'Eglise, étaient tous deux catholiques. Comment s'étonner qu'avec une telle inégalité de forces le courant ait fini par changer? Aussi, peu d'années avant le désastre de l'Armada, le catholicisme avait-il réellement regagné du terrain. L'Allemagne du Sud, dont les souverains assez tièdes jusquelà pour la défense de leur foi étaient redevenus de zélés catholiques, fut le premier pays reconquis par la papauté ; le succès du socinianisme en Pologne avait amené une scission complète entre ce royaume et les autres églises protestantes qui se trouvaient elles-mêmes partagées en deux camps à la suite de controverses sur la communion et le libre arbitre. Les Jésuites faisaient partout .des prosélytes, assurés qu'ils étaient de l'appui des armées espagnoles pour décider la victoire. Dans la lutte ardente qui s'engagea à ce moment-là, Philippe II fut vaincu, il est vrai :

I,A CONSPIRATIOM DES POUDRES (1605). 19

le désastre de l'Armada sauva l'Angleterre , les Provinces-Unies devinrent une grande puissance protestante, grâce à l'héroïsme et au génie de Guillaume le Taciturne, et Henri de Navarre reconquit la France par son indomptable courage, à l'heure où sa cause semblait perdue. Mais, malgré ces défaites, le catholicisme gagnait toujours du terrain; dans les Pays- Bas, les réformés étaient chassés des provinces wallonnes, du Brabant et de la Flandre; en France, Henri IV se voyait contraint d'acheter Paris en allant à. la messe, et la conversion du Roi fut suivie de la dissolution du parti huguenot. Nobles et savants s'éloignaient de la Réforme, et, bien que le parti protestant comptât de nombreux adhérents au sud de la Loire, il avait perdu tout espoir de gagner le pays à sa cause.

La conspiration des Poudres (4605). — A la mort d'Elisabeth, les protestants d'Angleterre et du continent se trouvaient dans la situation d'un homme qui, après avoir espéré une brillante victoire, se voit entraîné à un épouvantable et irrémédiable désastre. L'espoir d'une réforme de l'Église universelle était devenu le plus irréalisable des rêves, le nombre des protestants diminuait de jour en jour, et il n'y avait aucun lieu dti croire à la fin prochaine de la papauté. L'avènement de Jacques l", l'allié occulte des catholiques sous Elisabeth, raviva leurs espérances; les persécutions se relâchèrent en effet pendant quelque temps, après qu'il fut monté sur le trône^pour recommencer ensuite comme par le passé. En une seule année, six mille catholiques furent poursuivis comme récusants. Une poignée d'hommes, désespérant d'obtenir des secours de l'Espagne et de provoquer une insurrection générale, résolurent, à l'instigation de leur chef Robert Calesby, ancien complice d'Essex, de faire sauter d'un seul coup le Roi et le Parlement (1605). Des barils de poudre furent placés dans une cave au-dessous de la salle de Westminster. En attendant le 5 novembre, jour d'ouverture de la session, les conjurés recrutèrent toute une armée de mécontents. De riches catholiques, tels que sir Everard Digby et Francis Tresham, admis dans la confidence, fournirent de l'argent aux conspirateurs pour les grands projets qu'ils rêvaient. Des armes furent achetées en Flandre, et des chevaux étaient tenus tout prêts; un certain nombre de gentilshommes catholiques, réunis sous prétexte d'une partie de chasse, devaient donner le signal de l'insurrection. 11 avait été décidé d'avance qu'on s'emparerait des enfants du Roi immédiatement après l'explosion, et qu'on appellerait de Flandre les Espagnols pour prêter main-forte au soulèvement.

Le complot resta longtemps secret et ne fut révélé qu'au dernier moment par la lâcheté de Tresham, qui, dans une lettre, avertit son parent, lord Monteagle, de ne pas se rendre au Parlement le jour de l'ouverture, et donna ainsi l'éveil aux ministres; on fit immédiatement d'activés recherches qui aboutirent bientôt à la découverte de la cave où se trouvait

Guido Fawkes (Guy Faukes), soldat de fortune, chargé de veiller aux deux barils de poudre. Les gentilshommes, réunis sous prétexte d'une partie de chasse, se dispersèrent en désespoir de cause, et les conspirateurs se virent poursuivis de comté en comté; la plupart furent tués ou envoyés à l'échafaud. Garnet, le provincial des Jésuites anglais, comparut devant le tribunal; bien que resté étranger à la conspiration, il en avait eu vent par un autre Jésuite nommé Greenway; épouvanté de ce qui se tramait autour de lui, il s'était tu, laissant les événements suivre leur cours.

\ous pouvons aisément comprendre le délire d'horreur et d'effroi qui s'empara delà nation entière à la découverte de cette conspiration qui lui faisait sentir le peu de stabilité de l'Eglise anglicane, toujours exposée au schisme. Etait-il possible, en effet, de trouver des personnes plus opposées dans leurs tendances reli<jieuses qu'un latitudinaire comme Haies, et un Laud, chef attitré des partisans de la Haute Eglise? Or, pour le véritable protestant anglais, l'un était aussi dangereux que l'autre. Pour lui, la lutte contre la papauté n'admettait aucun compromis, aucune complaisance; c'était une question de vie ou de mort, la lutte entre la lumière et les ténèbres. A ses yeux, le caractère de sainteté et de vérité absolue des doctrines protestantes rendait criminelle toute innovation en matière de foi qui aurait pu les rapprocher du catholicisme. Certaines cérémonies, que dans des temps plus heureux on avait pu accepter pour consoler les âmes faibles et chancelantes, devenaient intolérables du moment que des faux frères s'en servaient, à l'heure de la défaite, pour se rapprocher peu à peu de l'ennemi. Le péril était trop pressant pour autoriser aucune faiblesse; aussi sentait-on la nécessité de tracer une ligne de démarcation très-nette entre la vérité et l'erreur. C'est pourquoi, à l'avènement de Jacques V\ huit cents ministres puritains (c'est-à-dire un dixième du clergé anglican) présentèrent au Roi la Pétition dite des Mille, rédigée dans un sens moins presbytérien que puritain (1G03).

Sans mettre en question l'organisation et le gouvernement de l'Eglise anglicane, elle demandait la réforme des cours ecclésiastiques, une plus grande sévérité dans le choix et l'éducation des pasteurs, enfin la suppression des " cérémonies papistes du Prayer Book » . Les membres du clergé les plus hostiles au presbytérianisme s'accordaient tous sur l'opportunité de concessions de ce genre. « Pourquoi » , demandait François Bacon, « le Parlement se réunirait-il tous les trois ans pour redresser les abus de l'administration et pour voter de bonnes lois, tandis que l'Eglise resterait, au contraire, enfoncée dans les ornières du passé et n'aurait à subir aucune modification depuis plus de quarante-cinq ans qu'elle existe?» On croyait, en général, qu'à la mort de la Reine on ferait quelque chose. Malheureusement, le théologien Jacques ne s'était pas montré moins résolu que la très-mondaine Elisabeth à s'opposer à tout changement en ce qui concernait l'Eglise établie.

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