SYMPTOMES ANTERIEURS DE LA REACTION
Charles Sedley, bel esprit très-goûté dans la haute société, se permettait parfois des propos d'une grossièreté si révoltante que les portefaix de Covent Gardeu eux-mêmes lancèrent un jour des pierres contre le balcon du haut duquel il osait les haranguer. Mais le prince des débauchés était, sans contredit, le duc de Buckingham, qui décida lady Shrewsbury à se donner à lui en tuant son mari dans un duel, tandis que la comtesse, déguisée en page, assistait au meurtre en tenant par la bride le cheval de son séducteur.
Le théâtre était alors le fidèle miroir de la licence des mœurs. La comédie anglaise ne sut prendre à la comédie française ni sa poésie, ni sa délicatesse, ni son bon goût; elle ne sut qu'en imiter les plus basses productions ; on n'y trouve que séductions, intrigues brutales, débauches infâmes, exposées dans une langue d'un cynisme voulu, propre à faire reculer les moins délicats. Wycherley, le premier auteur comique de ce temps, est le plus brutal des écrivains qui travaillèrent pour le théâtre, et il faut que le niveau moral fût tombé bien bas pour qu'on ait pu trouver des acteurs pour jouer, et des spectateurs pour applaudir ses pièces. Wycherley est un de ces hommes qui ont servi de modèles à Milton pour son Bélial, a cet esprit, le plus impudique qui soit tombé des cieux, corrompu au point d'aimer le vice pour lui-même n . 11 se piquait de franchise et de " rondeur " , et prétend peindre le monde comme il le voit, et c'est un monde de querelles, de défis et d'orgies à Vauxhall, de batailles avec le guet, de mensonges et de mois à double sens, un monde de chenapans et de dupes où les pères vendent leurs filles et où les femmes trompent leurs maris. Wycherley, d'ailleurs, n'était pas plus cynique que ses contemporains, et, en fait de corruption, de dédain et de scepticisme pour tout ce qui est honnête, juste et élevé, Charles II n'avait rien à envier à aucun de ses sujets.
Symptômes antérieurs de la réaction. — Néanmoins il est facile de s'exagérer l'étendue de cette réaction. Autant que nous pouvons en juger par les Mémoires du temps, elle se montra particulièrement violente dans la capitale et à la cour, La masse du peuple anglais était heureuse de ravoir ses arbres de mai et ses mince pies; mais une grande partie de la nation restait fidèle aux croyances et aux mœurs des puritains, tout en rejetant plusieurs de leurs singularités. La révolution dans les idées fut loin d'être aussi soudaine qu'elle nous paraît à distance. "En admettant même que les puritains eussent conservé le pouvoir, leur influence sociale n'aurait pas tardé à disparaître; car la jeune génération, élevée au milieu des horreurs de la guerre civile, ne savait rien de cette période de tyrannie qui avait exalté le fanatisme religieux de leurs pères ; aussi, grâce à l'anarchie religieuse et sociale, et à l'atmosphère de controverses et de discussions où ils vivaient, ils avaient pris des habitudes de scepticisme, de doute et