‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 52 sur 205 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Angleterre moderne. — Aucun événement n'a produit sur le caractère du peuple anglais un changement plus profond et plus durable que l'entrée de Charles II à Whitehall. C'est le point de départ de l'Angleterre moderne. Il sembla tout à coup que la Réforme, les traditions despotiques de la nouvelle monarchie, le régime féodal du moyen âge, les coutumes et les traditions plus anciennes, en un mot, tout ce qui avait été jusqu'alors l'histoire même du peuple anglais, s'effaçaient de sa mémoire comme par enchantement. C'est à cette époque que l'on voit par contre se dessiner les grands courants d'idées et d'activité qui, depuis lors, ont toujours pris plus de force et d'étendue. vL'Angleterre de la Restauration est UAiigleterre jiio^eujei C'est cette Angleterre qui puise sa force dans la science et l'industrie, dans l'amour de la liberté et le respect de la loi; cette Angleterre qui tend constamment à ramener à des principes rationnels toutes les coutumes, toutes les traditions, religieuses, intellectuelles et politiques.

1! y a comme un abîme entre la pensée moderne et les idées des

' Sources : Voir pour la révolution sociale les Mémoires de Pepys et d'Evelyn, les œuvres dramatiques de U'ycherley et d'Ktherege, et l'essai de Macaulay sur le Théâtre de la Restauration. Sur lord Bacon, lire la biographie et la correspondance qui accompagnent ses OEuvres dans l'édition de M. Spedding, dont le tableau apologétique fait un si étrange contraste avec le verdict de lord Macaulay dans son Essai sur lord Bacon, et le jugement plus modéré de AI. Gardiner (History of Enqland, surtout le tome IV). M. Leues a parfaitement marqué dans son Histoire de In philosophie le rang qu'occupe Bacon dans le mouvement scientifique de sou temps. La biographie de Bacon en français par Gh. de Rémusat, et celle en allemand par K. Fischer, sont des travaux utiles à consulter au point de vue pliilosoplii(jue. Gonsulter aussi sur les origines du mouvement scientifique en Angleterre : Haliam, Literarij History, t. IV; les Histoires de la Société royale, par Wade et par Thompson, et la biographie de Xeuton, par sir D. Brevvster. On doit à sir W. Moleawortb une édition des OEucres de Hobbes.

H. Il

162 L'IDEAL PLRITAIX.

hommes d'avant la Restauration. Imaginez un politicien de nos jours causant avec lord Burleigh et Olivier Cromwell : il ne trouverait guère de points de contact avec ses interlocuteurs ni sur les questions politiques, ni sur les questions économiques et sociales ; leur conception du gouvernement serait aussi différente que leur conception du bien public et des devoirs envers le pays. Il n'en serait pas de même avec les Anglais de la Restauration et des générations suivantes ; quelques différences qu'il puisse y avoir d'un siècle à l'autre dans les conclusions pratiques que l'on peut tirer des mêmes questions, tous s'accordent sur les principes de la vie politique, sociale, intellectuelle et religieuse. Paley comprendrait sans peine Tillotson; \eaton et sir Huniphrey Davy s'entendraient à merveille; et je ne vois pas ce qui aurait pu empêcher Locke et Jérémie Bentham de discuter en toute liberté sur le gouvernement et la législation de l'Angleterre.

L'idéal puritain. — La différence entre la vieille Angleterre et l'Angleterre moderne est si frappante qu'on est tenté de croire le changement plus subit qu'il ne l'a été en réalité ; l'aspect extérieur de la société au temps de Charles II contribua à faire naître cette illusion. Le but des puritains avait été d'établir " le royaume visible de Dieu sur terre " ; mais ils s'y étaient pris par la violence en renversant le système politique des Stuart et des Tudor. Depuis Henri VIII jusqu'à Charles I", on avait, en principe, considéré l'Église comme un simple agent du pouvoir chargé de mettre son influence morale et religieuse au service des vues politiques et sociales du souverain ; tandis que sous la République, au contraire, l'Etat était un instrument aux mains de l'Eglise, et devait mettre son autorité politique et sociale au service des vérités morales et religieuses. D'après la théorie puritaine, les Anglais étaient le peuple de Dieu, l'exécuteur de sa volonté, consacré k lui par une alliance solennelle. Pour remplir une telle mission, il fallait que les gouvernants, aussi bien que les gouvernés, fussent des hommes pieux. La piété devenait une qualité essentielle pour occuper un emploi public. L'armée de Cromwell, réorganisée par lui, était entièrement composée de " saints -^ . Le Parlement résolut de ne se servir que de personnes « dont la Chambre des communes avait constaté la piété " . L'alliance de la nation avec Dieu l'obligeait à imposer l'obéissance aux lois divines, plus strictement encore que l'obéissance aux lois humaines. La Bible se trouvait toujours sur la table de la Chambre des communes, et ses préceptes contre les jurements, l'ivrognerie, la fornication, furent transformés en lois expresses. On considérait l'adultère comme un acte de félonie pour lequel il n'y avait pas de pardon possible; on ordonna même de brûler tous les tableaux qui choquaient la pudeur puritaine, et les statues, sous prétexte de décence, furent impitoyablement mutilées.

I,A REACTIOM ROYALISTE, • 163

Cette tyrannie s'étendit de la v ie publique aux moindres actes de la vie privée. Le Covenant ne liait pas seulement la nation, mais chaque citoyen individuellement, à un Dieu jaloux de toute superstition qui le privait du culte auquel il avait seul droit, jaloux aussi des amusements et des plaisirs qui détournaient un moment les hommes de son service. L'absence d'esprit poétique et d'imagination qui caractérisait les puritains, leur faisait condamner, au nom de la religion, un grand nombre de coutumes et d'usages anglais : c'était superstition, d'après eux, de fêter \oël, d'orner à cette occasion les demeures de houx et de lierre ; c'était superstition de danser autour du mai ; c'était un pur papisme de manger des mince pies. Tous les jeux bruyants, la gaieté et les ébattements delà «joyeuse Angleterre», semblaient déplacés dans un pays appelé à une aussi sainte mission. Les combats de dogues, d'ours et de coqs, les courses de chevaux, les bombances villageoises et les danses sur la pelouse étaient interdits avec la même impitoyable sévérité. La longue lutte entre les puritains et les auteurs dramatiques se termina par la clôture définitive des théâtres.

La réaction royaliste. — A peine Charles II était-il entré à Whitehall, qu'une violente réaction changeait en peu de temps la physionomie de la société anglaise. Une explosion de haine populaire emporta le puritanisme, ses vertus et sa noblesse, aussi bien que ses mesquineries et sa tyrannie. La religion, qui avait servi d'instrument au despotisme politique et social d'une secte de fanatiques, disparut avec elle. Etre taxé de piété devint une injure; la simplicité daiis les manières, le langage et l'habillement, était tournée en ridicule comme un signe détestable de puritanisme. Butler, dans son Hudibras, prodigue l'insulte au passé avec plus de gaieté forcée et de pédantisme que d'esprit, et dut son succès bien moins à son talent qu'aux passions populaires. L'archevêque Sheldon assistait dans le hall de Lambeth au soi-disant sermon d'un cavalier qui parodiait la phraséologie et le nasillement des prédicateurs puritains. Le duel et le libertinage devenaient la marque distinctive du vrai gentilhomme, et l'on voyait de graves théologiens fermer les yeux sur les folies « de ces braves garçons " qui s'écharpaient, jouaient, juraient, buvaient, et allaient le plus souvent finir dans le ruisseau une journée passée dans les orgies. La vie d'un homme à la mode se partageait entre les plaisirs les plus frivoles et les débauches les plus effrénées ; une comédie du temps nous dit : « qu'un homme de cour doit savoir s'habiller avec goût, danser avec grâce, faire les armes selon les règles de l'art, tourner agréablement les lettres d'amour, posséder une jolie voix, être galant et discret... sans trop de constance. » A ces grâces mondaines, les libertins de la Restauration ajoutaient une grossièreté et une effronterie (|ui passaient toute imagination. Lord Rochester était un poëte à la mode sous Charles II, et il a écrit certaines pièces de vers dont les titres mêmes ne peuvent être cités. Sir

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