CHARLES II ET SHAFTESBLRY
admettant même qu'on y eût songé, tout emploi de la force, tandis que les résultats presque négatifs de la guerre de Hollande enlevaient l'espoir d'une intervention de la France.
La fermeté du prince d'Orange réussit à réveiller l'opiniâtre énergie de ses compatriotes. Les Français se retirèrent peu à peu, et l'habile Ruyter continua à tenir en respect la flotte des alliés. Guillaume ne fut pas moins heureux dans ses négociations diplomatiques; la maison d'Autriche se réveilla enfin à la vue des dangers qui menaçaient l'Europe, et son union avec les Provinces-Unies devint la base de la grande alliance. Shaflesbury résolut de mettre fin à la guerre ; pour y arriver, il se rapprocha du parti des gentilshommes campagnards [countnj parly) . La Chambre des communes vit avec plaisir le duc d'Ormond et le prince Rupert, considérés alors comme chefs des parlementaires, rentrer au conseil royal. C'est à son influence que Charles II attribual'oppositionfaitepar les Communes à la guerre et leur refus d'accorder des subsides tant que le gouvernement n'aurait pas donné de nouvelles garanties au protestantisme. C'est à son instigation que les deux Chambres présentèrent une adresse contre le projet de mariage entre le duc d'York et une princesse catholique, Marie de Modène. Mais un acte de vigueur, tout à fait inattendu de la part du Roi, vint bouleverser les plans de Shaftesbury. A peine les Chambres s'étaient-elles séparées, au mois de novembre, que le chancelier reçut l'ordre de rendre les sceaux. (Nov. 1673.)
Charles II et Shaftesbury. — « Je ne dépose ma robe que pour ceindre une épée » , avait répondu, dit-on, le comte de Shaftesbury en recevant l'ordre du Roi. Ces paroles paraissent au premier abord toutes naturelles : l'épée faisant partie du costume d'un gentilhomme, il devait nécessairement la reprendre lorsqu'il mettait de côté la robe de chancelier; elles furent cependant considérées commp une menace à mots couverts. Shaftesbury était toujours résolu à forcer le Roi de conclure la paix avec les Etals Généraux; mais les dangers qu'il prévoyait dans l'avenir lui causaient une plus grande anxiété encore que ceux du présent. Le duc d'York, héritier présomptif du trône, s'était avoué catholique, et presque tout le monde pensait qu'à son avènement la religion nationale aurait besoin de garanties. Shaftesbury vit tout de suite, et nous lui en savons gré, qu'avec un roi bigot comme Jacques et pénétré du préjugé du droit divin des rois, toute garantie serait inutile. Dès lors, il résolut d'obliger Charles II à exclure son frère du trône, et ce projet fut justifié plus tard par la révolution, qui accomplit ce qu'il s'était proposé de faire. Malheureusement il voulait se servir contre le Roi d'armes aussi indignes que les siennes. Là démission de Clifford et la découverte de la conversion de Jacques avaient eu pour résultat de détruire toute conGance dans l'honnêteté des hommes publics. Une véritable panique s'empara de tous les esprits ; on II. U
210 DAATBY (1673-1678).
disait (out bas que Charles était catholique au fond du cœur, et que, malgré le serment du Test, nombre de papistes déguisés avaient conservé d'importantes fonctions dans l'État; ce qui se trouvait être vrai pour Arlington.
Shaftesbury profita des vagues alarmes de la nation, qui se sentait impuissante à conjurer les dangers secrets révélés chaque jour, pour mettre ses plans à exécution. Il commença par exciter les inquiétudes publiques en faisant courir le bruit d'un soulèvement papiste et d'une prochaine insurrection en Irlande, soutenue par l'armée française. Il se retira dans sa maison de la Cité, sous prétexte qu'une conspiration avait été tramée contre lui, disait-il, « pour lui couper la gorge r^ . Pendant ce temps, il organisait rapidement le « country party » dans les deux Chambres et se plaçait ouvertement à sa tête. Une adresse pour le renvoi des ministres « infectés de papisme ou autrement dits malfaisants et dangereux r , fut présentée à l'ouverture de la session de 1674, et le refus des subsides empêcha la continuation de la guerre. On présenta alors unbill qui empêchait les catholiques d'approcher de la cour, afin d'écarter Jacques des conseils du Roi ; un autre bien plus important encore, le Bill de garanties protestanles, qui déclarait que tout prince du sang royal marié à une catholique était par cela seul déchu de son droit à la couronne, fut soutenu par Shaftesbury, Halifax et Carlisle, chef de la nouvelle opposition à la Chambre des lords. Le bill, embryon du futur Acte f/'exclusion, échoua, mais cet échec laissa les Chambres inquiètes et agitées. Shaftesbury déployait des ressources infinies, intriguant dans la Cité, correspondant avec Guillaume d'Orange, poussant à une guerre avec la France, que Charles ne put éviter qu'en ayant recours à la générosité de Louis XIV, dont les subsides lui permirent de proroger le Parlement. Mais Charles comprit qu'il était temps de céder : « Les événements ont mal tourné ^^ , disait-il à Temple, dans un de ses Bares accès d'impatience; « mais si j'avais été bien servi, j'aurais pu en tirer un bon parti. " Comme d'ordinaire, il céda sur tous les points, renvoya Buckingham et Arlington, et fit la paix avec la Hollande. Mais Charles n'était jamais plus à craindre qu'à l'heure de la défaite ; il s'était déjà décidé à suivre une nouvelle politique qui devait faire échouer les efforts de Shaftesbury.
Depuis son avènement, il s'était contenté d'un système de balance, opposant les épiscopaux aux dissidents, Ashley à Clarendon, en partie pour garantir sa propre indépendance et en partie aussi pour obtenir dans la lutte quelques avantages pour les catholiques. Les dispositions des Communes avaient permis à Clarendon de déjouer tous ses plans ; mais, à la chute de son ministre, Charles s'était senti assez fort pour abandonner son système de balance et avait recherché l'appui de Louis XIV et des nonconformistes pour réaliser ses nouveaux projets. La nouvelle politique n'eut pas plus de succès que l'ancienne. Les non-conformistes refusèrent