L’ANGLETERRE ET LES ROIS D’ECOSSE
Pentland semble indiquer que le Scotland était assez profondément séparé de l’Angleterre.
L’Angleterre et les rois d’Ecosse. — Si l’on n’est pas d’accord sur le résultat de ces annexions en ce qui concerne les rapports des rois d’Écosse et de leurs suzerains, du moins on constate un changement marqué dans les relations du pays annexé soit avec l’Angleterre, soit avec l’Ecosse. Tout d’abord, après la réunion des Terres-Basses au royaume d’Écosse, la résidence royale fut fixée à Edimbourg dans la partie méridionale des nouveaux domaines ; et bientôt, grâce à l’influence anglaise, les rois écossais perdirent presque toute trace de leur origine celtique. Le mariage de Malcolm avec Marguerite, sœur d’Edgar Ætheling, semblait ouvrir à la maison royale d’Ecosse le chemin du trône d’Angleterre, et leurs enfants étaient même considérés par une partie du peuple anglais comme les héritiers naturels des vieux rois; c’était un grand danger pour l’Angleterre, danger qui ne fit que s’aggraver lorsqu’à la suite de l'invasion des Normands, les Basses-Terres furent envahies par une foule de colons anglais et écossais réunis.
L’ambition des rois écossais devint si menaçante que les plus intelligents des rois normands se virent obligés d’abandonner complètement la politique de Guillaume le Conquérant et de Guillaume le Houx, qui, les armes à la main, s’étaient épuisés en inutiles tentatives pour imposer aux Ecossais la vaine formalité de l’hommage. Henri Ier, par son mariage avec Mathilde, hile de Malcolm III, non-seulement enleva quelque chose de la légitimité des prétentions de la maison rivale, mais l’attacha par des liens plus étroits aux rois anglo-normands. Le roi David abandonna les rêves ambitieux de ses prédécesseurs, pour se placer à la tête du parti de sa nièce Mathilde l’Emperesse, dans sa lutte contre Etienne de Blois; il parut à la cour d’Angleterre comme premier baron du royaume en qualité de beau-frère de Henri Ier, et rechercha l’appui et les conseils du gouvernement anglais pour tenter des réformes dans son propre pays.
Ainsi, l’union de Mathilde avec Henri 1er fit de David un seigneur normand, à l’inverse du mariage de Marguerite d’Angleterre, qui avait transformé le chef celte Malcolm en roi anglais. On voyait affluer à la cour d’Ecosse des seigneurs d’origine normande, tels que les Bruce et les Balliol, destinés à jouer plus tard un rôle important, mais qui se contentaient pour le moment d’acquérir des fiefs en Ecosse. David introduisit aussi dans les Basses-Terres une jurisprudence féodale modelée sur celle d’Angleterre. La captivité du roi Guillaume le Lion pendant la révolte des barons anglais suggéra à Henri II l’idée d'unir plus étroitement encore le pays des Scots à la couronne d’Angleterre en ne rendant la liberté à son roi qu’à condition expresse qu’il se reconnaîtrait son vassal, que le clergé et l’aristocratie écossaise lui rendraient hommage comme à leur seigneur
et maître, et que dans toutes les causes criminelles, les Ecossais seraient autorisés à en appeler à la cour supérieure du suzerain anglais. Iis furent heureusement bientôt délivrés de ce joug par la sage libéralité de Richard Cœur de lion, qui les autorisa à racheter à prix d’or l'indépendance perdue.
A partir de ce moment, toutes les difficultés que pouvaient soulever d'anciennes revendications furent évitées par un compromis d’après lequel les rois d’Ecosse consentirent à rendre hommage a leur suzerain, mais en spécifiant que c’était pour les fiefs qu’ils possédaient en Angleterre, tandis que le roi anglais déclarait de son côté regarder cet hommage comme rendu par le royaume d’Ecosse tout entier. Les relations entre les deux pays restèrent néanmoins tout à fait amicales pendant près de cent ans; à la mort d’Alexandre III, on put même espérer un instant l'union prochaine des deux royaumes par le mariage de la 1 Vierge de Norvège, Marguerite, petite-fille d’Alexandre et fille du roi de Norvège, avec le prince de Galles, fils d’Edouard Ier. Un traité signé à lîrigham assurait à l’Écosse sa liberté, son indépendance et le respect de ses lois et de ses coutumes; de plus, l’Angleterre s’engageait à n’exiger d’elle aucun aide en cas de guerre et renonçait au droit d’appel. Ce projet se trouva bientôt réduit à néant par la mort subite de la jeune fille, qui expira pendant la traversée. Aussitôt plusieurs prétendants firent valoir leurs droits à la couronne, et les rapports des deux royaumes se trouvèrent complètement modifiés.
La première conquête (1290-1296). — Parmi les treize prétendants au trône d’Ecosse, trois seulement étaient des candidats sérieux; c’étaient les héritiers des trois filles de David, frère de Guillaume le Lion : JohnBalliol, seigneur de Galloway, descendant de l’aînée; Robert Bruce, seigneur d’Annandale, de la seconde, et Jean Hastings, seigneur d’Abergavenny, de la troisième.
A ce moment de crise politique, tout le monde en Ecosse regarda à Edouard comme à un protecteur naturel; aussi le roi de Norvège, le primat; archevêque de Saint-André et sept comtes écossais avaient-ils fait appel à son intervention, avant même la m art de Marguerite. Après cette mort, les prétendants et le conseil de régence le prièrent de décider la question de la succession au trône, pendant la session du Parlement qui se tenait alors à Norham. Edouard avait une manière beaucoup plus précise que les barons de comprendre sa suzeraineté : on s’en aperçut dès l’ouverture des débats (mai 1291). Tandis qu’il citait à l’appui de ses prétentions des fragments de chroniques monastiques, il donnait des ordres secrets pour faire avancer une armée vers les frontières de l’Ecosse. Les barons écossais, pris par surprise et réduits à l’impuissance, reconnurent formellement, ainsi que les prétendants eux-mêmes, la suzeraineté directe d’Édouard Ier.
JEAN BALLIOL (1201-1206).
Cette soumission avait d’ailleurs peu coûté à l’orgueil de ces nobles.
presejue tous Normands d’origine, ainsi que les prétendants, et qui possédaient des domaines en Angleterre et recevaient des pensions du Roi; mais il n’en fut pas de même du tiers état, qui protesta hautement et n’admit pas un seul instant la légitimité des prétentions d’Edouard. Malheureusement l’avis des classes moyennes était encore de peu de poids dans celte Écosse féodale, et leur opposition passa inaperçue. Edouard prit possession du pays comme d’un fief contesté tenu en garde par le suzerain jusqu’au règlement de l’héritage. 11 rétablit la paix dans toute l’étendue du territoire, se fit livrer toutes les forteresses et prêter serment de fidélité par tous les évêques cl barons du royaume. L’Ecosse se trouvait ainsi de nouveau réduite à subir le joug de l’Angleterre comme au temps de Henri II; mais il faut reconnaître que dans la discussion qui eut lieu alors pour examiner les prétentions de Balliol, Bruce et Haslings, Édouard montra que, tout en maintenant avec fermeté ce qu’il regardait comme son droit, il désirait sincèrement ne commettre aucune injustice. Les commissaires élus par le Roi, presque tous Ecossais, repoussèrent la proposition de partage du royaume entre les prétendants comme contraire aux lois du pays, et choisirent Jean Balliol de Galloway comme représentant la branche aînée.
Jean Balliol (1291-1293). — Jean Balliol entra immédiatement en possession des châteaux forts et rendit hommage complet à Edouard comme suzerain du royaume d’Ecosse. La paix dura plusieurs années. Édouard ne semblait pas désireux de pousser plus loin ses prétentions. Même en admettant que l’Ecosse fut un royaume dépendant de l’Angleterre, elle était loin d’être considérée comme un simple fief. On avait toujours établi une grande différence enfre les relations de royaume à royaume et les rapports de souverain a vassal. Lors de la prestation de serment de Balliol, Édouard avait renoncé, conformément au traité de Brigliam , à tout droit d’ingérence dans les affaires féodales de l’Ecosse, telles que les questions de mariage et de tutelle ; mais il y avait encore d’autres points sur lesquels l’Ecosse 11e tenait pas moins a ses coutumes. En matière ecclésiastique, par exemple, elle ne relevait d aucun autre siège que de celui de Rome. Son souverain 11’avait jamais etc tenu d assister au conseil des barons anglais, de servir dans 1 armée anglaise, de contribuer pour ses possessions écossaises au payement des impôts.
Rien que ces droits n’eussent pas été expressément reconnus par Edouard, il les respecta pendant un certain temps. Le droit de libre et souveraine juridiction était aussi clair que les précédents. Depuis le temps de Guillaume le Lion, 011 n’avait jamais fait appel de la cour du roi d’Écosse à celle du roi d’Angleterre, et cette indépendance judiciaire avait été formellement reconnue en 1290, lors du traité de Brigliam.
Edouard était résolu à revenir sur cette concession, et Balliol semblait prêt à céder : mais le mécontentement des barons et du peuple l’obligea à résister ouvertement, et, tout en comparaissant pour la forme à Westminster, il déclara qu’il n’obéirait à aucun appel sans l’autorisation de son conseil. 11 comptait en secret sur la France, qui épiait avec jalousie, comme nous le verrons plus tard, les démarches d’Edouard et voulait le mettre dans la nécessité de faire la guerre. Leroi d’Angleterre, violant encore en cela les anciennes coutumes, somma les barons écossais de lui venir en aide pour guerroyer contre la France; ils refusèrent, par deux fois, l’aide demandée et s’allièrent en secret à Philippe le Bel, tandis que Balliol était relevé par le Pape de son serment de fidélité.
Edouard hésitait cependant encore à commencer la guerre, lorsque le refus de Balliol d’assister au parlement de Newcastle, le massacre d’un petit corps de troupes anglaises et l’investissement de Carliste par les Ecossais, levèrent ses scrupules II donna l’ordre immédiat de marcher sur Beruick. Les assiégés, protégés par les palissades qui formaient l’unique rempart de la ville, lançaient au Roi des injures et des quolibets qui le piquaient au vif. Mais la palissade fut emportée d’assaut, un seul chevalier périt du côté des Anglais, et près de huit mille citoyens furent massacrés impitoyablement, tandis qu’une poignée de marchands flamands étaient brûlés vifs en défendant courageusement l’Hôtel de ville. La boucherie ne cessa que lorsque le clergé, le Saint Sacrement en tète, eût été trouver le Roi pour le supplier de faire grâce. Edouard éclata tout à coup en sanglots et donna l’ordre de rappeler ses troupes. Mais la ville ne se releva jamais de cet immense désastre; la grande cité marchande du Nord resta désormais un misérable petit port de mer. Edouard reçut la lettre de défi de Balliol devant Beruick : « Comment ce fou peut-il commettre une pareille folie? » s’écria-t-il avec une pitié dédaigneuse; « s’il ne veut pas venir à nous, c’est nous qui irons à lui. » L’horrible massacre de Beruick avait répandu partout la terreur : cette campagne ne fut qu’une marche triomphale. Edimbourg, Sterling, Pertli ouvrent leurs portes; Bruce se joint à l’armée anglaise ; et Balliol , obligé de se rendre, passe, sans coup férir, du trône dans une prison d’Angleterre. Edouard, satisfait d’avoir écrasé un insolent vassal, ne poursuivit pas sa vengeance. Il se contenta de traiter l'Ecosse en simple fief, déclarant qu’elle devait porter la peine de la trahison de Balliol et tombait par droit de dévolution entre les mains de son suzerain : aussi les grands et petits barons du royaume s’empressèrent-ils de prêter serment à Edouard Ier, en plein parlement, à Beruick, comme à leur roi légitime. La pierre sacrée sur laquelle Jacob avait soi-disant reposé sa tète lorsqu’il vit en songe des anges montant et descendant du ciel, et qui servait de siège aux souverains écossais le jour de leur avènement, fut transportée de Scône à Westminster, près des reliques d’Edouard le Confesseur, puis enchâssée plus tard par ordre
d’Edouard Ier dans le trône qui fut employé pour le couronnement des rois d’Angleterre.
La seconde conquête (1297-1305). — Après cette conquête plus facile que celle du pays de Galles, Édouard se montra aussi juste et aussi généreux que lorsqu’il avait pénétré pour la première fois en Écosse. Il confia le gouvernement à un conseil de régence anglais, présidé par Warenne, comte de Surrey, qui étendit l’amnistie à tous ceux qui avaient résisté à l’invasion, et rétablit partout l’ordre et la tranquillité. Mais toutes les mesures, bonnes ou mauvaises, du gouvernement anglais furent impuissantes; les Écossais, déjà irrités de l’intrusion du clergé anglais dans les principales cures du royaume et des concessions de territoires faites aux barons anglais sur les frontières, étaient furieux delà rigoureuse application des lois, de l’interdiction des guerres privées et des razzias de bétail. Le licenciement des troupes, par suite de la pénurie du trésor royal, joint aux excès de la soldatesque chargée de faire respecter la domination anglaise, avait aussi blessé au vif le sentiment national. Mais la honteuse inertie de la noblesse obligea le peuple à donner le signal de la révolte; car, malgré ce siècle de paix et de prospérité, les fermiers des Basses-Terres et les artisans des villes étaient restés d’énergiques iVorthumbriens ; ils n’avaient jamais reconnu l’autorité d’Édouard et frémissaient de colère d’être soumis au joug de l’étranger.
William Wallace (1297-1305). — Un proscrit, William Wallace, delà classe des chevaliers, profita de ce sourd mécontentement pour tenter la délivrance de son pays et réussit à soulever les Basses-Terres par quelques attaques hardies contre des corps de troupes isolés de l’armée anglaise. Nous ne savons rien ou presque rien de certain sur William Wallace. Les traditions populaires le représentent comme d’une stature colossale et d’une force prodigieuse. Bien que ces récits ne reposent sur aucun fondement historique, il faut reconnaître que l’instinct des Écossais les a heureusement inspirés en choisissant Wallace pour leur héros national ; c’est lui qui le premier, rompant courageusement avec toutes les traditions féodales, déclara tous les Ecossais libres dès leur naissance. Il s’entoura de gens du peuple qu’il arma pour la délivrance de l’Ecosse malgré l’opposition du clergé et de la noblesse. II fit connaître à l’Europe la valeur des corps d’infanterie de cette robuste classe des paysans, qui resta en butte au mépris des nobles et des chevaliers, jusqu’au moment où, après les guerres de Flandre et de Suisse, elle eut porté le coup mortel au système féodal et changé la face de l’Europe.
Wallace, à la tète d’une armée composée presque entièrement de Xorthumbriens de la cote septentrionale de la Tay, occupa une vallée près de Sterling, par laquelle il fallait passer pour remonter vers le nord, et
attendit les Anglais de pied ferme. Il avait déjà repoussé avec dédain les propositions de paix de Warenne : «Nous sommes ici « , lui avait-il répondu,
« non pour faire la paix, mais pour délivrer notre pays. » Les troupes de Wallace, répandues sur un demi-cercle de collines derrière un des méandres du Fortli, se trouvaient dans une position stratégique très-avantageuse; car le seul pont qui conduisait d’une rive à l’autre était juste assez large pour permettre à deux cavaliers de passer de front; aussi l’armée anglaise n’avail-elle pu faire avancer que la moitié de ses hommes, lorsque Wallace fondit sur eux et les tailla en pièces en quelques heures sous les yeux de leurs compagnons réduits à l’impuissance. (Sept. 1297.) Warenne, en se retirant, laissait Wallace maître absolu du pajs qu’il venait de délivrer. Le nouveau dictateur prit le nom A" administrateur du royaume pour Jean Balliol, et envahit le Northumberland. La prise de la forteresse de Sterling décida Edouard à se mettre en campagne, à la tète d’une armée formidable ; il surprend Wallace p ir trahison et l’obligea accepter la bataille de Falkirk.
Bataille de Falkirk (juillet 1298). — L’armée écossaise se composait presque entièrement d’infanterie. Wallace la disposa en quatre grands bataillons carrés, la lance au poing, les soldats du premier rang un genou en terre, soutenus par des archers placés à l’intérieur de ces carrés ; une pelile réserve de cavalerie formait' l’arrière-garde. Cette disposition des troupes écossaises rappelle les bataillons carrés de Waterloo, et c’est la première apparition dans l’histoire d’Angleterre depuis la bataille de Senlac de cette « invincible infanterie anglaise » qui devait ruiner la chevalerie. Wallace sembla un moment près de triompher : a Je vous ai mis en rond » , disait-il en plaisantant à ses soldats, « dansez maintenant, si le cœur vous en dit. » Cette saillie un peu vulgaire peint bien le caractère de ce patriote. Sur un signe de son chef, l’armée écossaise s’avance en rangs serrés. L’évèque de Durham, qui conduisait l’avant-garde anglaise, recule prudemment à la vue de ces bataillons : « Retourne à ta messe, évêque! » vocifèrent derrière lui les chevaliers toujours impatients d’en venir aux mains; mais la cavalerie anglaise se brise contre cette vivante muraille de piques. La terreur commençait à se répandre dans l’armée anglaise, et les auxiliaires gallois se retiraient du champ de bataille, lorsque Edouard parut. Il lit avancer ses archers, qui criblèrent de flèches les rangs des Ecossais, puis lança contre eux sa cavalerie dès qu’il les vit fléchir. En un moment tout était fini; les chevaliers, fous de colère, enfonçaient les bataillons écossais, massacrant tout sans pitié sur leur passage. Des milliers de soldats périrent ainsi, et Wallace eut beaucoup de peine à s’échapper avec une poignée d’hommes.
Bien que la cause de la liberté semblât perdue, l’apparilion de Wallace n’avait pas été inutile; elle avait réveillé l’Ecosse, et le désastre deFal-