‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 122 sur 255 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Édouard Ier. — Comme nous venons de le voir, si le caractère et les idces personnelles d’Edouard Ier n’eurent qu’une influence secondaire sur le développement des institutions parlementaires, la guerre avec l’Ecosse qui remplit toute la dernière moitié de son règne fut bien son œuvre.

11 fut, de son temps, en Angleterre, l’objet d’une admiration enthousiaste; c’était bien en effet un Roi vraiment national; au moment de son avènement au trône, toute distinction entre les vainqueurs et les vaincus avait entièrement disparu; l’Angleterre reprenait conscience d’elle-même et ne regardait plus son souverain comme un étranger. Edouard représentait pour elle un passé lointain. Héritier des rois saxons, il les rappelait par son nom, par ses cheveux d’un blond doré , et surtout par son caractère si essentiellement anglais; en un mot, il était, en bien comme en mal, la personnification vivante de cette race impérieuse et obstinée, si tenace lorsqu’il s’agit de défendre ses droits, orgueilleuse, entêtée, hardie, étroite dans ses sympathies, mais sobre et active, consciencieuse, désin-

1 Sources : Nous ne possédons pour cette période aucune chronique écossaise contemporaine, car le poème de Henri l’Aveugle sur Wallace est poslérieur de deux cents ans à la mort du héros de l’indépendance. Les documents anglais sont maigres et inexacts; citons tout d’abord : les Annales Anglice et Scoliœ et les Annales Regni Scotiœ, la Chronique de Rishanger, les G esta Rdwardi P ri mi et les trois Fragments publiés dans les Script, ver. Brit.) avec une partie de Y Histoire dite de Walshingham attribuée à Rishanger par son dernier éditeur, i\I. Ridlcy, Hemingford y a ajouté un peu plus tard des détails intéressants. Nous avons surtout puisé dans l’abondante collection de papiers d’Etat conservés dans les Fœdera de Rymer, dans les Rotuli Scotiœ et dans ]es Documents and Records illustrating the Histonj of Scotland, édités par sir F. Palgrave. M. Robertson, dans son volume Scotlancl under lier early kings, a fait revivre d’une manière saisissante les premiers siècles de l’histoire d’Ecosse; enfin M. Burtoa nous a donné un récit exact et consciencieux de la guerre de l’indépendance. Voir aussi la préface de sir F. Palgrave à l’ouvrage cité plus haut, tout à fait favorable à Edouard Ier, et l’essai de M. Freeman : The Relations helween the Crown of England and Scotland .

téressée, passionnée pour la justice, respectueuse de la vérité, pénétrée du sentiment de sa dignité, attachée au devoir et à la religion. Il avait malheureusement hérité du caractère violent des princes de la maison d’Anjou ; aussi lorsqu’il punissait, ses châtiments étaient-ils terribles. On raconte qu’un prêtre ayant essayé un jour de lui faire une remontrance au nom de son Ordre, tomba mort de terreur à ses pieds. Mais ses instincts étaient généreux; il était* loyal , répugnait aux moyens violents et pardonnait aisément, a Un homme n’a jamais imploré en vain ma pitié » , disait-il dans sa vieillesse. La noblesse un peu rude et toute militaire de sa nature se révèle à nous dans les moments difficiles, à la bataille de Falkirk par exemple, où il voulut dormir sur la terre nue avec ses soldats, ou pendant la campagne de Galles, lorsqu’il refusait de boire du seul baril de vin qu’on eût réussi à soustraire aux maraudeurs. « C’est moi qui vous ai conduits dans ce mauvais pas 75 , disait-il à ses compagnons mourants de soif ; « il est juste que je partage toutes vos privations. « Sous des dehors froids et sévères, il cachait au fond un cœur chaud et une très-vive sensibilité ; aussi ses sujets, jusqu’au dernier des paysans, se sentaient-ils irrésistiblement attirés vers ce prince qui pleurait amèrement à la nouvelle de la mort deson père, qui lui donnait une couronne; vengeait sa mère insultée par la populace de Londres, et élevait des croix partout où le cercueil de sa femme avait passé, pour perpétuer le souvenir de sa douleur et de son amour conjugal, a Je l’aimais tendrement pendant sa vie » , écrivait Edouard à l’abbé de Cluny, ami d’Eléonore de Castille, ^ et je n’ai pas cessé de l'aimer à présent qu’elle n’est plus. »

Le souverain valait l’homme privé. Il ne songeait pas à s’isoler comme ses prédécesseurs ; mais, au contraire, plein d’affection pour son peuple, il fut le premier roi depuis la conquête qui aima ses sujets et essaya de s’en faire aimer. C’est à sa confiance en eux que l’on doit l’organisation du Parlement, et les importants statuts qui sont la base de la législation anglaise. Même aux heures difficiles entre le Roi et la nation, elle aimait à se retrouver en lui comme en un vivant miroir, et jamais les deux rivaux au plus fort de la lutte ne cessèrent de s’aimer et de s’estimer. Il est peu de scènes plus touchantes dans l’histoire d’Angleterre que celle qui nous montre Edouard à la fin d’une longue contestation au sujet de la Charte, fondant en larmes, en plein Parlement, à Westminster, et reconnaissant humblement ses torts.

Cette extrême sensibilité, cette nature impressionnable à l’excès et ouverte à toutes les influences, nous explique les singulières contradictions de son caractère. On sait que par un hasard assez étrange, c’est précisément sous le règne du premier roi vraiment national que l’Angleterre subit dans ses mœurs, sa littérature, et jusque dans son tour d’esprit, la tyrannie du goût français devenu à la mode dans l’Europe occidentale,

EDO U AUD Ier.

depuis que la France s’était élevée, grâce à Philippe- Auguste, au rang de grande puissance. D’ailleurs, c’est surtout en France que s’était développée la « chevalerie » tant célébrée par Jean Froissai t, avec son étalage pittoresque de beaux sentiments d’héroïsme, d’amour et de courtoisie envers les dames, étalage qui recouvrait souvent, non une véritable noblesse de cœur, mais la plus grossière licence de mœurs, l’esprit de caste le plus étroit, et la plus brutale indifférence pour la souffrance humaine. La nature d’Édouard, si délicate et si élevée, l’empêcha d’être séduit parles côtés malsains de la chevalerie. La pureté de sa vie privée, sa piété virile et sincère bien qu’entachée des superstitions de son temps, son profond sentiment du devoir, le sauvèrent des désordres où se laissèrent entraîner ses successeurs; mais il ne pouvait se soustraire entièrement à l’influence de son époque, line rêvait qu’à la gloire d'être considéré comme le modèle du parfait chevalier. Fameux dès sa première jeunesse pour son habileté stratégique, il avait arraché un cri d’admiration à Simon de Montfort à la bataille d'Evesharn, et il avaitfait preuve de tant de résolution et de ténacité pendant la campagne de Galles, qu’il était sorti victorieux d’une position presque désespérée. Ce prince, qui avait conduit une si impétueuse charge de cavalerie à la bataille de Lewes, montra aussi un vrai talent d’organisation en établissant dans les Basses-Terres un commissariat des vivres qui lui permit de faire passer ses troupes dans un pays dévasté. C’est lui enfin qui découvrit ce que valaient ces archers anglais à qui il dut en partie le gain de la bataille de Falkirk. Mais Édouard tenait moins à ses talents militaires qu’à la réputation de chevalier. Grand, la poitrine large, haut sur jambes, aussi actif que patient, il semblait taillé pour la rude vie de soldat, et partageait la passion de ses sujets pour la lutte corps à corps. Peu après la bataille d’Evesharn se rencontrant seul à seul avec Adam Gurdon, brigand fameux, Edouard l’obligea d’une seule main à lui demander grâce à genoux; on raconte aussi qu’au commencement de son règne il n’échappa à la mort, dans un tournoi à Chàlons, que par des prodiges d’énergie. C’est lui qui, le premier, introduisit en Angleterre les tournois, jusqu’alors strictement interdits par tous ses prédécesseurs et par l’Église. La fantaisie frivole de cette nouvelle chevalerie se révèle dans le récit du festin de la Table ronde, donné par Edouard dans son château de Kenilworth, où une centaine de chevaliers et de grandes dames, tous vêtus de soie, ressuscitèrent un moment les magnificences évanouies de la cour du roi Arthur. Cette mode donnait quelque chose de faux et de romanesque aux résolutions politiques les plus sérieuses de cette époque, par exemple au Vœu du Cygne que le vieux roi prononça à un festin, en se levant de table pour jurer sur le plat posé devant lui de venger, sur les Écossais, Comyn, assassiné par Robert Bruce. Mais ce n’était pas le seul inconvénient de cet enthousiasme d’Édouard pour la chevalerie; déplus en plus infatué d’aristocratie à mesure qu'il avançait en âge, il devint dur

et impitoyable pour le paysan et l’ouvrier des villes : si bien que ce chevalier sans reproche assista sans émotion au massacre de Berwick et considéra toujours William W allace comme un vulgaire bandit.

Edouard subissait aussi l’influence française dans sa manière de concevoir la royauté, les lois et le système féodal. La naissance d’une nouvelle classe, celle des légistes, avait transformé le droit coutumier en lois écrites, la vassalité en sujétion, la recommandation en une véritable servitude. C’est surtout à la France, à l’influence de saint Louis et de ses successeurs que l’on doit à cette époque la diffusion du principe du droit impérial romain. En transportant le titre de Majesté des Césars romains, par une sorte de fiction légale, sur la tète des rois, chefs de la féodalité, toutes les relations constitutionnelles se trouvèrent dès lors radicalement changées; le défi d’un vassal , renonçant au service de son suzerain, devenait une trahison, sa résistance un sacrilège. Les réformes parlementaires et judiciaires d’Edouard Ier prouvent qu’il comprenait ce qu’il y avait de légitime et de sain dans les idées nouvelles; mais il avait aussi trop de penchant pour la précision froide, l’étroitesse et l’aridité qui s’y rencontraient trop souvent. Bien qu’il ne commît jamais d’injustice volontaire, il se montrait captieux dans ses jugements, enclin à la chicane et prompt à abuser de l’interprétation trop littérale de la loi. Jamais non plus on ne le vit manquer à la vérité, et sa devise : u Sois véridique « (Keep irnlh ), marque bien son horreur du mensonge; mais il était souvent véridique à la façon d'un avoué. La haute idée qu’il s’était faite de la dignité royale à l’exemple de saint Louis et son amour pour la chicane l’entraînèrent aux actes les plus coupables. Pour lui toutes les franchises et libertés qui ne se trouvaient pas inscrites dans les chartes ou les textes de lois n’existaient pour ainsi dire pas. Pénétré de la grandeur de son rôle, il ne comprenait pas que l’Ecosse pût se révolter contre un traité arraché à un prétendant et compromettant son indépendance nationale; et il considérait ses barons presque comme des traîtres parce qu’ils ne voulaient pas se soumettre aux taxes arbitraires imposées autrefois à leurs ancêtres. Voilà ce qui explique les anomalies de son caractère, où l’on trouve un si singulier mélange d’élévation et de petitesse, un sentiment très-vif de la justice et un penchant marqué à commettre des actes illégaux : c’est là ce qui lait comprendre la conduite d’Edouard pendant les dernières années de son règne.

L’Écosse. — Avant de commencer le récit de la querelle d’Edouard Ier avec les Ecossais, rendons-nous bien compte de la signification de ces deux mots : Ecosse , Ecossais . Au commencement du quatorzième siècle, l’Fcosse était une agglomération de quatre pays distincts, habités par différents peuples, parlant diverses langues et ayant une histoire complètement à part. La Saxe, qui porte aujourd’hui le nom de Basses-Terres,

l’écosse.

située entre le Forth et la Tweed, formait la partie septentrionale de la Northumbrie, qui s’étendait depuis J’Huniber jusqu’à rembouchure du Forth. Les Anglais s’en emparèrent lors de la conquête de la Bretagne et la colonisèrent aussi complètement que le reste de nie; les fleuves et les montagnes gardèrent leurs noms celtiques, mais les désinences en ton et en liant que l’on rencontre à chaque pas prouvent l’établissement, dans ce pays, de races germaniques. Les chefs Doding et Leving donnèrent leur nom aux villes de Dodingtôn et de Levington, et Edmonsfon et Elphinston nous rappellent que les Anglais Edmond et Eltin bâtirent leurs châteaux sur les bords de la Teviot et de la Tweed. xAu nord et à l’ouest de la Northumbrie se trouvaient les royaumes des peuples vaincus. En effet, traversant le pa\ s de bruyères qui va du Derby sbire au pied des Clieviots et qu’on appelait alors la « lande » ou et désert » , les Bretons s’étaient réfugiés sur la côte entre la Clyde et la Dec, qui formait auparavant la Cumbrie ; aussi les princes de Northumbrie firent-ils tous leurs efforls pour s’emparer de ce royaume. La victoire de Chester le sépara enfin des provinces galloises méridionales, et le Lancashire, le Westmoreland et le Cumberland furent successivement annexés par Ecgfrith, tandis quele malheureux coin de terre entre la Solway et la Clyde, auquel resta en définitive le nom de Cumbrie, reconnaissait la suzeraineté des Anglais. 11 sembla même un moment à la fin du septième siècle que sa suprématie allait s’étendre jusqu’aux tribus galloises du nord, à ces Pietés des Hautes-Terres pour lesquels la rive méridionale du Forth était restée jusqu’ici un pays étranger; et l’on trouve dans leurs chroniques informes des passages significatifs où il est question des « incursions des Pietés en Saxe» . Longtemps ils se montrèrent soumis en apparence à la domination anglaise; la forteresse d’Edimbourg les tenait en respect, et le siège d’Abercorn était occupé par un prélat anglais qui portait le titre d 'évêque des Pietés . Ecgfrith, le plus grand des rois de Northumbrie, très-désireux de changer sa suzeraineté en une véritable domination et de couronner par un coup d’éclat les victoires des Anglais, franchit le Forth à la tête de ses troupes, les répandit comme un torrent le long des rives de la Tay, brûlant et ravageant tout sur son passage, et atteignit enfin le pied des monts Grampians, où l’attendait la tribu des Pietés commandée par le roi Bruidi. Cette rencontre connue sous le nom de bataille de Neclitansmere marque une ère nouvelle dans l’histoire du Nord. L’armée des envahisseurs fut taillée en pièces, Ecgfrith périt dans la mêlée, et avec lui la puissance des Northumbriens. Après cette grande victoire, les Pietés poursuivirent leurs succès pendant un siècle, à l’est, à l’ouest et au sud, jusqu’à ce que tout le pays au nord du Forth et de la Clyde eût reconnu leur autorité.

Au moment où la puissance des Pietés était à son apogée, leur nom disparaît pour faire place à celui des Scots, nom porté jadis par les Irlandais. Plusieurs siècles auparavant, lors des premières incursions des An-

glais en Bretagne, une tribu de Scots d’Irlande était venue sur des barques légères s’établir sur la côte qui s’étend depuis les falaises blanches d’Antrim jusqu’aux rochers abrupts et pittoresques du sud du comté d’Argyle. Ce petit royaume des Scots d’Irlande vivait ainsi dans une obscurité profonde au milieu de ses lacs et de ses montagnes au sud du Loch-Lynne, soumis tantôt aux Northumbriens, tantôt aux Pietés, jusqu’au moment où son chef Kenneth Mac-Alpin, le plus proche parent du dernier roi des Pietés, vient à lui succéder. Pendant cinquante ans au moins, les chefs des Scots portèrent le titre de roi des Pietés ; ce titre disparut au commencement du siècle, et le Pict-Land lit place dans toutes les annales et chroniques à V Écosse {Scotland) .

La fusion des races fut lente à s’accomplir; mais bientôt, au nord comme au sud, l’invasion des Danois amena forcément l’unité politique; non-seulement les Pietés et les Scots ne formèrent bientôt plus qu’un seul peuple, mais par l’annexion de la Cumbrie et des Basses-Terres les rois des Scots se trouvèrent maîtres de presque toute la partie de la Grande- Bretagne appelée de nos jours Ecosse . Cette nouvelle acquisition des Scots était due à la politique des rois anglais qui ne cherchaient plus à écraser le royaume au delà du Fortli, mais à en faire au contraire une espèce de boulevard contre les attaques des Iarls danois des Orcades et de Caithness, qui étaient obligés de passer par l’Ecosse pour attaquer l’Angleterre. Les Scots acceptèrent cette alliance qui seule pouvait protéger leur indépendance, et le sentiment d’un péril commun amena les Scots d’au delà du Forth et les Gallois du Strathclyde à se recommander à Edouard l’Ancien et à le reconnaître comme seigneur et maître (904).

Il semble que cet arrangement, si important par ses conséquences, n’ait été à l’origine qu’un moyen de renouer les liens qui unissaient autrefois les tribus du Nord à l’Angleterre, à l’époque de la grandeur de la Northumbrie, et n’impliquàt que l’obligation mutuelle de se porter secours en cas d’attaque, dans la mesure où la puissance prépondérante le jugeait bon. Ce n’était donc pas, comme on le voit, un lien féodal, mais une sorte de convention militaire. Quelque lâche que fut le lien qui unissait les deux pays, le roi des Scots devenait réellement le vassal du souverain anglais. Le Strathclyde essaya, après la défaite de Nechtansmere, de secouer le joug des Anglais, mais le roi Edmond le fît rentrer dans l’obéissance et en fit même cadeau, à titre àc fîef militaire avec obligation particulière, à Malcolm d’Ecosse; cette province devint l’apanage du fils aîné des rois écossais. Plus tard, sous Edgard et Canut, toute la Northumbrie septentrionale appelée aujourd’hui le Lothian fut cédée aux souverains d’Ecosse; fut-ce à titre de fief féodal analogue aux comtés anglais, ou à titre vague de terres recommandées, comme c’était le cas pour les pays au nord du Forth? Impossible de le conjecturer. Le fait que les limites du grand évêché d’York furent reportées en arrière jusqu’aux collines de

Page 1