‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 152 sur 255 · LE PREMIER PROTESTAIT · texte numérisé non relu

LE PREMIER PROTESTAIT

pour la réorganisation de l’Eglise, et qu’il fallut renoncer à tout espoir de réforme ecclésiastique accomplie par le Parlement et la noblesse.

Mais lors même que la révolte des paysans ne fut pas venue priver Wyclif de l’appui du parti aristocratique, cette alliance eût été rompue par la nouvelle position qu’il avait prise. Quelques mois avant que la révolte éclatât (1381), Wyclif, qui jusque-là n’avait visé qu’à réformer la discipline et le rôle politique de l’Église, changea de rôle et se mit à protester contre ses principales croyances. Une des doctrines fondamentales sur lesquelles l’Église du moyen âge appuyait sa suprématie était la doctrine de la transsubstantiation. C’était le droit exclusif d’accomplir ce miracle qui élevait le moindre prêtre au-dessus des princes. Wyclif, en niant formellement la transsubstantiation dans un écrit qu’il publia au printemps de 1381, commença le grand mouvement de révolte qui devait, un siècle et demi plus tard, établir la liberté religieuse, et séparer la masse des peuples germaniques de l’Église catholique. Cet acte était d’autant plus hardi que Wyclif se trouvait seul. L’Université, où son influence avait été toute-puissante jusqu’alors, le condamna dès le premier moment. Jean de Gand lui enjoignit de se taire. Wyclif était en train de présider, comme docteur en théologie, à quelques discussions dans les écoles des chanoines Augustins, quand la condamnation de l’Université fut lue publiquement. Quoique saisi au premier moment, il se remit immédiatement et défia chancelier etdocteurs de réfuter les conclusions auxquelles il était arrivé. Il répondit à la défense signifiée par le duc de Lancastre en faisant une profession publique de ses doctrines, véritable confession de foi qui se termine fièrement par ces calmes paroles : « Ma conviction est qu’à la fin la vérité triom-

phera. »

Son courage calma, pour un temps du moins, la panique qui avait gagné son entourage. L’Université répondit à son appel et, en révoquant ses opposants, prouva qu’elle embrassait tacitement sa cause. Mais Wyclif ne cherchait plus dans les classes élevées et instruites l’appui sur lequel il avait compté jusque-là. Il en appela (et cet appel mémorable est le premier de ce genre que nous rencontrons dans l’histoire d’Angleterre) au pays tout entier. Doué d’une activité inouïe, il publiait traité après traité, dans le langage même du peuple. La sécheresse du syllogiste latin, l’argumentation abstraite et touffue que le grand docteur employait devant ses auditeurs académiques, disparurent tout à coup; et, par un renouvellement qui nous révèle le puissant génie de l’homme, il se transforma en pamphlétaire. Si Chaucer est le père de la poésie anglaise moderne, Wyclif est le père de la prose. La langue ferme, claire, accessible à tous, de ses traités, est bien celle des laboureurs et des marchands de son temps, colorée par la phraséologie pittoresque de la Bible. Faire usage de cette langue dans la littérature est une innovation aussi remarquable que le style même de Wyclif avec ses phrases élégantes dans leur véhémence, ses sarcasmes, ses

hardies antithèses qui excitaient comme un coup de fouet les esprits les plus lourds.

Une fois qu’il se fut complètement dégagé des entraves d’une foi traditionnelle, VVyclif s’aventura hardiment dans la voie du scepticisme. Les pardons, les indulgences, les absolutions, les pèlerinages aux reliques des saints, l’adoration de leurs images, puis le culte même des saints, tout fut successivement rejeté. L’ancien dogme se trouva ébranlé jusqu’en ses fondements quand VVyclif déclara que la lîible est la seule vraie base de la foi, et que tout homme instruit a le droit de l’étudier pour son propre compte. Ces affirmations audacieuses ne restaient pas confinées dans le cercle étroit des quelques disciples qui lui demeuraient fidèles. Avec l’habileté pratique qui est un trait si particulier de son caractère, Wyclif avait institué, quelques années auparavant, un ordre de prédicateurs pauvres, u les simples prêtres » , dont les rudes sermons et les longues robes rousses excitaient l’hilarité du clergé, mais par lesquels les doctrines du maître se répandirent dans tout le pays. Nous voyons, parles exagérations de leurs adversaires frappés de panique, combien leurs progrès furent rapides. Ils se plaignent quelques années plus tard que sur deux hommes on soit sûr de trouver au moins un Lollard. Les disciples de VVyclif abondaient partout et dans toutes les classes, parmi les nobles, dans les villes, parmi les paysans et jusque dans les cellules des moines.

Oxford et les Lollards. — Au commencement l’Église orthodoxe n’eut que du mépris pour ceux qui l’attaquaient. Ce fut elle qui leur jeta comme une insulte ce nom de « Lollard » , qui avait probablement une signification analogue à celle de « babillard » ou « marmotteur » . Mais lorsqu’elle vit avec quelle rapidité la nouvelle doctrine se répandait, elle résolut d’agir vigoureusement. C.ourtenay, devenu archevêque, réunit un concile à Blackfriars et soumit à son jugement vingt-quatre propositions tirées des ouvrages de VVyclif (1382). Au milieu des délibérations, un tremblement de terre vint terrifier tous les prélats, sauf le ferme primat. « Cette expulsion des humeurs de la terre, dit-il, est de bon augure pour l’expulsion des humeurs de l’Eglise » , et la condamnation fut prononcée. Alors l’archevêque attaqua violemment Oxford comme la source et le centre de l’hérésie. Nicolas Herford ayant soutenu à Saint-Frideswide dans un sermon anglais les doctrines de VVyclif, Courtenay donna au chancelier l’ordre de réduire au silence Herford et ses adhérents, sous peine d’être traité lui-même comme un hérétique. Le chancelier se rejeta sur les libertés de l’Université, et il appela comme prédicateur un autre wycliffite, Repyngdon, qui ne craignit pas d’appeler les Lollards des « prêtres saints » , et d’affirmer qu’ils étaient protégés par Jean de Gand.

L’esprit de parti, pendant ce temps, soufflait avec force sur les étudiants. La majorité d’entre eux prenaient fait et cause pour les Lollards, et le

Carme Pierre Stokes, après avoir remis les lettres de l’archevêque, tremblait de terreur dans sa chambre, pendant que le chancelier, sous la garde de cent citadins armés, approuvait par sa présence le défi que Repyngdon lançait du haut de la chaire. «. Je n’ose aller plus loin, de crainte de la mort » , écrivait à l’archevêque le pauvre Frère. Mais bientôt il reprit courage, et se décida à descendre dans les écoles où llepyngdon enseignait, a Le clergé » , disait celui-ci, « valait mieux à l’àge de neuf ans que maintenant où il en a mille et plus. » Toutefois, en voyant apparaître des écoliers armés, Stokcs s’enfuit désespéré à Lambeth, pendant qu’un nouvel hérétique maintenait devant une grande assemblée la théorie de Wyclif contre la transsubstantiation. « Il n’existe pas d’idolâtrie » , s’écria William James, «excepté dans le sacrement de l’autel. » — « Vous parlez comme un homme sensé » , répliqua le chancelier, Robert Rygge.

Courtenay, toutefois, n’était pas homme à supporter docilement la contradiction ; et, en le sommant à comparaître à Lambeth, il finit par obtenir la soumission de Rygge et par lui arracher la promesse de combattre le lollardisme dans l’Université. «Je n’ose les publier de crainte de la mort» , die le chancelier, quand Chichele lui présenta ses lettres de condamnation. u Votre Université est donc ouvertement un foyer d’hérésie » , lui répliqua le primat, «si la vérité catholique aie peut plus être proclamée dans son enceinte? » Le conseil royal appuya les injonctions de l’archevêque, mais la publication des décrets mit Oxford en feu. Les étudiants menaçaient de tuer les Frères, « criant qu’ils voulaient détruire l’Université » . Les maîtres révoquèrent Henri Crump comme professeur, pour avoir troublé la paix publique en appelant les Lollards des « hérétiques « . La Couronne cependant finit par prêter main-forte à Courtenay, et un rescrit royal ordonna le bannissement immédiat de tous les partisans de Wyclif, ainsi que la saisie et la destruction de tous les livres lollards, sans quoi tous les privilèges de l’Université seraient supprimés. Cètte mesure produisit son effet. Herford et Repyngdon réclamèrent en vain la protection de Jean de Gand ; le duc lui-même les dénonça comme hérétiques eia ce qui concei-ne le sacrement de l’autel, et, après plusieui’s échappatoires, ils furent obligés de faire leur soumission.

Dans Oxford même, le lollardisme fut complètement éci asé ; niais, en portant le coup de mort à la liberté z’eligieuse, on fit soudainement disparaître toute trace de vie intellectuelle. Le siècle qui suivit le triomphe de Courtenay est le plus stérile des amaales de l’Université; elle ne put secouer le sommeil qui l’engourdissait, jusqu’au jour où la renaissance des lettres lui rendit un peu de cette vie et de cette liberté que le primat avait si violemment foulées aux pieds.

La mort dé Wyclif. — Rien ne prouve plus éloquemment la haute position de Wyclif, le dei’nier des grands scolastiques, que la conduite de

Courtenay à son égard. Cet homme hardi recule, même après son triomphe à Oxford, à l’idée de prendre des mesures extrêmes contre le chef des Lollards. Wyclif, malgré une sommation, n’avait point paru devant le « Concile du tremblement de terre » . « Ponce Pilate et Hérode sont

devenus amis aujourd’hui « , dit-il avec amertume, lorsqu’on lui apprit l’union qui existait maintenant entre des prélats et un clergé si longtemps en désaccord. « Puisqu’ils ont fait un hérétique de Christ, il n’est pas difficile de faire passer de simples chrétiens pour tels. » Il semble qu’il ait été malade à ce moment-là, mais la déclaration de la sentence suprême le rappela à la vie. On raconte qu’en un jour de grand péril il s’était écrié : <c Je ne mourrai pas, mais je vivrai pour dévoiler les œuvres des Frères. » Il adressa des pétitions au Roi et au Parlement, pour demander qu’on lui permît de prouver librement les doctrines qu’il avait avancées ; et, faisant front contre ses adversaires avec son énergie accoutumée, il demanda que tous les vœux religieux fussent supprimés, que les dîmes fussent consacrées à l’entretien des pauvres et le clergé rémunéré par les libres aumônes de leurs troupeaux, que les statuts des Provisoi's et de Prœmunire fussent remis en vigueur contre la papauté, que les emplois séculiers ne pussent être remplis par les membres du clergé et que l’emprisonnement pour excommunication fût aboli. Finalement, en dépit de la condamnation du concile, il réclama le droit d’enseigner librement la doctrine de l’Eucharistie qu’il défendait (1382). S’il apparut l’année suivante devant la convocation d’Oxford, ce fut pour embarrasser ses opposants par sa logique scolastique, qui lui permit de se retirer sans avoir eu à rétracter ses attaques contre la transsubstantiation.

Pendant quelque temps ses ennemis semblèrent se contenter de son expulsion d’Oxford. Mais, dans sa retraite de Lutterworth, il forgea pendant ces années troublées l’arme puissante qui, maniée par d’autres que par lui, devait produire un si terrible effet sur la hiérarchie triomphante. C’était une traduction de la bible, connue sous le nom de Bible de Wyclif, édition revisée de celle qu’il avait faite précédemment avec l’aide de son élève Herford. Il était occupé à ce travail, quand il sentit les approches de la mort. Les prélats en avaient appelé à Rome. Le Pape répondit par un bref qui sommait Wyclif de comparaître devant la curie. 11 mit tout ce qui lui restait de force dans la froide et sarcastique réponse par laquelle il expliquait que sa mauvaise santé seule l’empêchait de répondre à la sommation : «Je suis toujours heureux >5 , dit-il ironiquement, « d’exposer ma foi à qui que ce soit et par-dessus tout à l’évêque de Rome; car je suis assuré que si elle est orthodoxe, il la confirmera, et que si elle est erronée, il la redressera. Je suis certain aussi que, comme vicaire de Christ sur la terre, l’évêque de Rome est de tous les hommes mortels celui qui est le plus attaché à la loi de l’évangile de Christ; car, parmi les disciples de Christ, la majorité ne dépend pas comme dans le monde du nombre des individus,

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