ÉCRASEMENT DE LA RÉVOLTE
un maraudeur, trouvé avec un vase d’argent pris dans le sac du palais de Savoie, fut rejeté avec son larcin dans les flammes. On vit la crainte qu’ils inspiraient, lorsque le jour suivant d’audacieux paysans, réunis sous la conduite de Wat Tyler, pénétrèrent jusqu’à la Tour, et saisissant par la barbe les chevaliers de la garnison frappés de terreur, leur promirent d'être à l’avenir leurs égaux et leurs bdns camarades. L’archevêque Sudbury et le prieur de Saint-Jean, qui avaient déconseillé au Roi de conférer avec les paysans, furent découverts dans la chapelle; on arracha le primat au sanctuaire et on le décapita à Tower Hill ; le trésorier et le percepteur général des impôts subirent le même sort. Pendant ce temps le Iloi trouvait une foule nombreuse qui l’attendait hors de la cité, à Mile-End. « Je suis votre seigneur et votre roi, bon peuple » , dit le jeune roi, avec l’intrépidité qui ne le quitta pas pendant toute la crise ; « que voulez-vous? »
. — u Que vous nous affranchissiez pour toujours, nous et nos terres, et qu’on ne nous considère plus comme serfs. » — « Je vous l’accorde ?? , répliqua Richard, et il les pria de rentrer chez eux, s’engageant à leur donner des chartes de liberté et d’amnistie. Un cri de joie salua cette promesse. Pendant toute une journée plus de trente clercs furent occupés à écrire des lettres de rémission et d’émancipation ; les insurgés se dispersèrent tranquillement et rentrèrent chez eux. William Grindecobbe se présenta avec une de ces lettres à l’abbaye de Saint-Alban, et franchissant l’enceinte à la tête des gens de la ville, il somma l’abbé de leur livrer les chartes qui consacraient la servitude de la ville vis-à-vis du couvent. Il y avait là aussi les pierres meulières qu’après un long procès les moines avaient obtenu qu’on leur rendît; ils les avaient fait placer dans le cloître, en témoignage de l’asservissement des bourgeois, qui ne pouvaient moudre du blé dans les limites des domaines de l’abbaye. Les hommes de Saint-Alban envahirent le couvent et brisèrent ces meules en mille morceaux « comme pain bénit » ; chacun en emporta un morceau, comme gage des libertés reconquises.
Écrasement de la révolte (1382). — Trente mille paysans restaient sous le commandement de Wat Tyler, pour veiller à l’accomplissement des promesses du Roi. Richard les rencontra par hasard le matin du jour suivant à Smithfield. Quelques propos très-vifs échangés entre la suite du Roi et le chef des insurgés, qui s’était avancé pour conférer avec Richard, provoquèrent une querelle. Sur un geste menaçant de Wat Tyler, le maire de Londres, William Walvvortli, l’abattit mort à ses pieds d’un coup de dague, a A mort! à mort! » crièrent les paysans, « ils ont tué notre capitaine » . — « Que voulez-vous, mes maîtres ? « dit le jeune roi en lançant courageusement son cheval au-devant des rebelles. « Je suis votre capitaine et votre roi, suivez-moi! » L’espoir des paysans reposait tout entier dans leur jeune souverain; un des buts de la révolte avait
été de le délivrer de ses mauvais conseillers qui, disaient-ils, « abusaient sa jeunesse » ; aussi le suivirent-ils avec une touchante confiance jusqu’à la Tour, où la mère de Richard le reçut avec des larmes de joie. « Réjouissez- vous et louez Dieu », dit le jeune homme, a j’ai retrouvé mon héritage qui était perdu et le royaume d’Angleterre. » Les nobles, revenus de leur terreur, ne respiraient que sang et que vengeance ; six mille chevaliers se réunirent autour du Roi, mais Richard fut pour le moment fidèle à sa promesse; il publia les lettres d’affranchissement et renvoya les paysans dans leurs foyers.
La révolte cependant était loin d’être apaisée. Un corps de paysans assez considérable occupait Saint-Alban. Dans les comtés de l’Est, cinquante mille hommes forcèrent les portes de Saint-Edmundsbury et arrachèrent aux moines, tremblants de terreur, une charte d’affranchissement pour la ville. Littester, teinturier de Norwich, à la tête d’un grand nombre de paysans qui le saluaient du nom de roi des Communes, obligeait les nobles qu’il faisait prisonniers à lui servir de « tuteurs de rot » et à lui offrir les plats à genoux. Mais la mort de Wat Tyler avait rendu courage aux barons et j clé le désordre et l’indécision parmi les paysans. Le belliqueux évêque de Noruich tomba, lance en main, sur le camp des rebelles de son diocèse et les dispersa dès le premier clioc, et le Roi, à la tête de quarante mille hommes, parcourut en triomphe les comtés de Kent et d’Essex, répandant partout la terreur par son impitoyable sévérité. Toutefois le peuple montra son énergie par l'acharnement de sa résistance. Les paysans de Billericay demandèrent au Roi d’être aussi libres que leurs seigneurs, et sur son refus, ils se jetèrent dans les bois où l’on fut obligé de les combattre à deux reprises avant de réussir à les soumettre. On ne put arracher aux jurés du comté d’Essex la condamnation des chefs de l’insurrection qu’en les menaçant de mort. Comme on offrait à Grindecobbe de lui faire grâce de la vie s’il voulait persuader à ses hommes de rendre aux moines de Saint-Alban les chartes qu’ils leur avaient arrachées, il se tourna vers eux et leur dit de ne pas s’inquiéter de lui : « Si je meurs, ce sera pour la liberté que nous avons conquise, et je me regarde comme heureux de souffrir en son nom. Agissez aujourd’hui comme si j’étais mort hier. » Mais à l’opiniâtreté des vaincus répondait une opiniâtreté égale chez les vainqueurs. Le Conseil royal comprit le danger d’une politique de pure résistance et posa devant le Parlement réuni à cet effet la question de l’affranchissement dans des termes qui ouvraient la porte à un compromis. “ Si vous affranchissez les serfs » , disait le message royal, a par un commun accord, comme le Roi sait que quelques-uns de vous le désirent, il accordera votre demande. » Mais les propriétaires ne laissèrent percer dans leur réponse aucune pensée de conciliation. Le Parlement répondit, comme il en avait le droit, que les lettres d’affranchissement et les promesses du