LA MAISON DE LAN CASTRE
ou simplement pour s’assurer l’empire des mers, Henri conduisit cette campagne avec une patience et un talent qui le placent à un rang élevé parmi les chefs militaires. 11 débarqua, avec quarante mille hommes, près de l’embouchure de la Touque (1417), et marcha sur Caen, qu’il prit d’assaut. Après avoir obtenu la reddition de Bayeux, d’Alençon et de Falaise, il laissa à son frère, le duc de Glocester, le soin d’occuper le Cotentin et alla s’emparer d’Avranchcs et deDomfront. Maître de la basse Normandie, il marcha sur Evreux, prit Louviers ; et, se saisissant de Pontde-1’ Arche, il lança ses troupes au delà de la Seine.
Son but principal se révéla alors. Rouen était à cette époque la plus grande et la plus riche des villes françaises ; ses murs étaient défendus par une artillerie puissante ; Alain Blanchard, un patriote brave et résolu, faisait passer son ardeur belliqueuse dans le cœur de ses nombreux concitoyens, et la garnison, forte par elle-même, était soutenue par quinze mille Rouennais en armes (1418). Alais le génie de Henri était à la hauteur de toutes les difficultés qu’il rencontrait. La soumission de la basse Normandie le garantissait de toute attaque sur ses derrières ; l’occupation d’Harfleur coupait les communications de Rouen avec la mer, et la prise de Pont-de-l’Arche empêchait tout envoi de secours du côté de Paris. Lentement, mais sûrement, le Roi déploya ses lignes et enserra la malheureuse cité; une petite flottille fut amenée d’Harfleur, un pont de bateaux fut jeté en travers de la Seine au-dessus de la ville, les tranchées profondes des assiégeants furent protégées par des fortins, et les sorties désespérées de la garnison furent résolument repoussées. Pendant six mois Rouen tint bon. Mais la famine faisait des ravages terribles parmi les populations des campagnes qui s’étaient réfugiées dans ses murs. Douze mille de ces malheureux furent chassés de la ville; mais la dure politique du conquérant leur barra le passage, et ils périrent entre les murs et les tranchées. Au milieu de leurs souffrances, les femmes mettaient des enfants au monde; mais les nouveau-nés mêmes qu’on hissait 'avec des paniers dans la ville pour leur faire administrer le baptême étaient redescendus pour aller mourir sur le sein de leur mère. A l’intérieur de la ville, la souffrance était presque aussi grande. La rigueur de l’hiver fit périr la moitié de la population. « La guerre, disait le terrible roi, a trois servantes toujours a ses ordres : le feu, le sang et la famine; j’ai choisi la plus douce des trois. » Mais quand il demanda que la ville se rendît sans condition, les citoyens exaspérés résolurent de mettre le feu à la ville et de se jeter sur les Anglais. Henri, craignant de voir sa proie lui échapper, fut obligé d’offrir des conditions plus douces. Ceux qui refusèrent d’accepter le joug étranger furent autorisés à quitter la ville; mais sa vengeance royale se réservait une victime dans Alain Blanchard, et ce brave patriote fut mis à mort par les ordres de Henri.
La conquête de la France. — Le siège de quelques villes compléta la soumission de la Normandie. Les desseins de Henri se bornaient alors à la conquête de cette province; et, se reposant de ses victoires, il chercha à gagner la fidélité de ses nouveaux sujets en diminuant les taxes et en réformant les impôts. Puis il s’occupa d’assurer ses conquêtes en signant un traité de paix avec la couronne de France. Cependant les conférences qui se tinrent à cet effet à Pontoise n’amenèrent aucun résultat, par suite de la réconciliation temporaire des Bourguignons et des Armagnacs. L’Angleterre, de son côté, commençait à se plaindre de la longueur et des dépenses de la guerre. Les difficultés du Roi étaient extrêmes quand l’assassinat du duc de Bourgogne, à Montereau, en présence même du Dauphin, ralluma la guerre civile. Tout le parti bourguignon, sous la conduite de son nouveau duc, Philippe le Bon, altéré de vengeance, se jeta dans les bras du roi d’Angleterre. Le pauvre fou Charles VI, sa femme et ses filles étaient entre les mains de Philippe; et, dans son ardeur à exclure le Dauphin du trône, le duc s’abaissa jusqu’à acheter l’alliance anglaise en donnant Catherine, la plus jeune des princesses françaises, en mariage à Henri, en lui confiant la régence durant la vie de Charles et en reconnaissant son droit de succession à la mort du Roi.
Ce traité fut solennellement signé à Troyes (1420) par Charles luimême et par Henri, qui, avec son nouveau titre de régent, avait entrepris de conquérir, au nom de Charles VI, le territoire. soumis au Dauphin. Il s’empara des villes du bassin supérieur de la Seine et entra triomphalement dans Paris, côte à côte avec le Roi. Les Etats généraux du royaume furent solennellement convoqués dans la capitale. Quelque honteux que fût le traité de Troyes, il fut ratifié sans objection par les Etats, et Henri fut reconnu comme le futur souverain de la France. Une défaite sans conséquence, que son frère Clarence essuya en Anjou, le rappela à l’armée. Il s’empara de Dreux; et, s’il fut repoussé à Orléans, il compensa cet échec par la prise de Meaux après un siège long et difficile. C’est à ce moment, quand sa fortune avait atteint son apogée, que Henri sentit les atteintes de la mort. La rapidité du mal déjoua l’habileté des médecins; et, après avoir exprimé le. regret étrange et caractéristique de n’avoir pu entreprendre la conquête de Jérusalem, le grand conquérant rendit le dernier soupir (août 1422).