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LA BRETAGNE ET LES ANGLAIS

L’Angleterre primitive. — Il faut regarder bien loin de l’Angleterre elle-même pour retrouver la patrie primitive du peuple anglais. Cinq siècles après l’ère chrétienne, la seule contrée qui portât le nom d’Angleterre était le petit territoire appelé aujourd’hui Sleswig, situé au cœur de la péninsule qui sépare la Baltique de la mer du Nord.

Cette contrée, maintenant si riante avec ses pâturages, ses chaumières de bois, ses petites villes se reflétant dans l’eau azurée des golfes, était alors un vaste désert de bruyères et de sable; une forêt épaisse et sombre l’entourait de toutes parts, sauf à l’ouest où des prairies descendaient jusqu’aux marais qui longeaient la mer.

Les habitants de ce district appartenaient au groupe de la famille

1 Sources : Pour la constitution des Anglais et leur établissement en Bretagne, consulter Keïuble, Saxons in England , et surtout la Constitutional History of England, du professeur Stubbs. Y! History of the English Commonxcelth , de sir Francis Palgrave, n’est pas sans valeur, mais il faut s’en servir avec précaution. On trouvera aussi un tableau exact et vigoureux des institutions primitives dans M. Freeman, History of the Norman conquest (v. I).

teu tonique qui parle le bas allemand; ils étaient unis à deux autres tribus par les liens d’une même origine et d’un même langage. Au nord, habitaient les Jutes qui ont donné leur nom à la presqu’île du Jutland ; au sud, les Saxons erraient à travers les plaines sablonneuses du Holstein ou le long des marais de la Frise et de l’Elbe.

A l’époque où nous les rencontrons, ces trois peuplades avaient adopté le même nom, celui de la tribu centrale qui était alors la plus puissante. Quoique les Romains, qui ne connaissaient que la partie méridionale de la péninsule et ignoraient jusqu’à l’existence même des Jutes et des Anglais, les appelassent tous Saxons, les trois tribus, entre elles, portaient le nom d "Anglais.

Le peuple anglais. — Nous ne savons que peu de chose sur le caractere ci la vie des habitants de cette Angleterre primitive.

D’après les quelques renseignements que l’on peut recueillir sur eux au moment où la conquête les amène en Bretagne, leur organisation politique et sociale devait être celle de toutes les autres peuplades germaniques. Le propriétaire libre était le point de départ, la base de l’organisation sociale. Lui seul portait véritablement le titre d’ « homme ou de churl . Deux expressions pittoresques servaient à le désigner : on l’appelait V « homme au cou libre » , car sa longue chevelure flottait sur un cou qui ne s’était jamais plié devant un maître; on l’appelait aussi 1’ «-homme armé « , car lui seul portait la lance et l’épée, et seul il possédait le droit de guerre privée, qui, dans une telle société, était l’unique moyen de se défendre contre la déloyauté et les outrages. Dans ces temps primitifs, en effet, chaque homme libre devait se faire justice à lui-même. Mais, même à l’époque la plus reculée, on voit que, dans la société anglaise, le droit de vengeance personnelle était limité par l’idée de plus en plus nette de la justice publique.

Le droit de défense privée fut modifié et restreint, puis remplacé par le système de composition ou « prix du sang 55 , qui permettait de réparer avec de l’argent les offenses personnelles. D’après ce système, chacun des membres de l’homme libre, sa vie même étaient évalués à un certain prix. OKil pour œil, vie pour vie, ou bien, payez, tel était l’esprit de ce code brutal.

Une autre coutume de ces temps anciens semble attester un nouveau progrès : on devait en arriver peu à peu à ce que le tort fait à un individu fût considéré comme subi par le peuple tout entier. Le prix du sang ne fut plus payé par l’agresseur à sa victime, mais par sa famille à la famille de celui qu’il avait attaqué.

Dans la société anglaise primitive, l’ordre et la loi reposaient donc sur les liens du sang qui unissaient les différentes familles. Les premières formes encore mal définies de la justice anglaise naissaient peu à peu du

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sentiment de la responsabilité de la famille, et ce sentiment était si puissant'qu’il opposait aux malfaiteurs uiie force morale plus efficace que les forces matérielles dont la tribu aurait pu disposer. Chaque homme était le gardien de son frère; il devait le protéger, l’empêcher de faire le mal, souffrir avec lui et réparer ses fautes au besoin. Ce principe était si strictement observé quelorsqu’un homme étaitaecusé d'un crime devant toute la tribu, les membres de sa famille restaient cependant les seuls juges, car c’était leur serment qui décidait de son innocence ou de sa culpabilité.

La société anglaise. — Cette solidarité, née des liens du sang, se trouve aussi à la base de l’organisation militaire et de 1’organisation sociale de la vieille société anglaise. A l’heure du combat, les hommes de la même famille luttaient cote à cote, et les sentiments d’honneur et de discipline naissaient des devoirs communs qui unissaient chaque homme aux combattants de sa maison.

En temps de paix, ils vivaient aussi les uns à côté des autres. Les maisons, les hameaux mêmes prenaient le nom de la famille qui les possédait. Ainsi, la demeure (home, ham) des Billing s’appelait « Billingham » ; le village (town, tun) des Harling prenait le nom de « Harlington » . Peu à peu, cependant, dans celle société, les liens du sang, devenus moins étroits, devaient s’effacer devant le sentiment grandissant de la propriété. La possession de la terre semble avoir toujours été pour la race germanique le véritable signe de la pleine liberté. L'homme libre était le libre propriétaire, et c’estce titre qui lui permettait d’exercer ses droits comme membre de la communauté. L’homme qui 11’avait pas de terres ne jouissait pas eu fait d'une entière liberté, sans être toutefois l’esclave des autres. Il est curieux de constater que, dès les temps les plus reculés, les Germains nous apparaissent comme un race de propriétaires et d’agriculteurs. C’est sous cet aspect que nous les peint Tacite, le premier Romain qui ait observé avec attention les futurs conquérants de l’Empire. Il nous les montre faisant paître leurs troupeaux dans les clairières des forêts, ou labourant les champs qui entouraient leurs villages. Un trait qui, aux yeux du grand historien, les séparait du monde civilisé, auquel lui-même appartenait, était leur aversion pour les villes, et leur amour de la vie indépendante qu’ils menaient dans leurs petites résidences. Chaque homme était jaloux de son indépendance au milieu de ses compagnons, chaque village au milieu des autres villages. Chaque petite communauté agricole était séparée des autres par une marche , une ceinture de bois, de plaines stériles ou marécageuses, terrains neutres que personne n’avait le droit de s’approprier. C’était là que les criminels recevaient leur châtiment, et, dans l’imagination du peuple, ces lieux sinistres étaient hantés par les nixes et les feux follets. Lorsqu’un étranger s’aventurait dans ces bois ou ces

plaines, il devait sonner du cor, sans quoi, il était considéré comme un ennemi, et la loi permettait au premier venu de lui donner la mort.

Nous trouvons déjà dans les villages primitifs des différences sociales entre les habitants. Ils étaient divisés en deux classes : la plus nombreuse était celle des hommes libres ou ceorls ; mais au-dessus d’eux se trouvaient les hommes de sang noble, les eorls , que l’on entourait d’un respect particulier et qui habitaient dans des demeures plus spacieuses; c’est parmi eu\ qu’on choisissait les ealdormen : chefs en temps de guerre, juges en temps de paix. Mais cette autorité leur était accordée volontairement par le peuple; ces nobles ne jouissaient d’aucun privilège légal. En réalité, la souveraineté appartenait à l’assemblée des hommes libres. Au centre de chaque v illage se trouvait une petite élévation de terre ou un arbre sacré. C’est là qu’ils se réunissaient pour rendre la justice ou discuter les lois. C’est là que l’homme qui vendait un champ remettait à l’acheteur une touffe de gazon, symbole du marché accompli; là, que tous les différends étaient réglés selon les coutumes fixées par les anciens, les aldermen; là que les coupables étaient jugés et punis par leurs parents.

Là aussi se réunissaient les witan ou sages de ces villages primitifs pour rendre la justice, faire les lois, décider des questions de guerre ou depaix.

De même, plus tard, au palais de Westminster, se réuniront les sages d'une nouvelle Angleterre, pour dicter des lois à la grande nation issue de cette petite peuplade de laboureurs du Slesvvig.

La religion des Anglais. — La religion des Anglais était celle de toute la grande famille germanique. Le christianisme, qui avait déjà conquis le inonde romain, n’avait pas encore pénétré dans les forêts du Nord.

Le dieu que les Anglais adoraient en commun avec toutes les autres peuplades germaniques était Woden (Odin), le dieu de la guerre, le gardien des routes et des frontières, l’inventeur des lettres, que chaque tribu regarde comme l’ancêtre de ses rois. Les noms des jours de la semaine nous conservent encore le souvenir des dieux adorés par les premiers Anglais dans leur patrie du Slesvvig. Mercredi ( IVednesday ) est le jour de l loden, de même que jeudi ( Thursday ) est le jour de Tliunder ou, comme l’appelaient les Normands, de Thor, le dieu de l’air, des tempêtes, de la pluie. Vendredi ( Friday ) est le jour de Freya, la déesse de la paix, de la joie, de la fécondité; des jeunes filles portaient, en dansant, ses emblèmes, qui apportaient la prospérité aux champs et aux étables qu’elles visitaient. Samedi (Satarday) rappelle une divinité obscure, Soetere. Mardi ( Fuesday ) a pris son nom du funeste Tiw qui donnait la mort à tous ceux qu’il rencontrait. Enfin, la fête chrétienne de la Résurrection, la fête de Pâques (JE aster) y garde le souvenir d’Eostre, la déesse de l’aurore et du printemps.

A côté de ces divinités subsistaient encore, mais pales et vagues comme des fantômes, les derniers vestiges d’une plus ancienne mythologie. On

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