I. A MOUT D’ÉLISABETH
rieur à tout le reste de l’Irlande, date de la confiscation de 1610; elle ne rencontra d’ailleurs, au moment même, aucune autre opposition qu’un mécontentement secret. Les indigènes dépossédés se retirèrent avec une silencieuse rancune dans les terres que les spoliateurs avaient bien voulu leur laisser; mais les Irlandais avaient perdu à jamais toute confiance dans l’esprit de justice des Anglais : ils conservèrent au fond du cœur un levain de méfiance et de haine qui devait produire plus tard tant de violences et de massacres.
La mort d’Élisabeth (1603). — L’histoire de la colonisation de mister nous a entraîné au delà des limites du règne d’Elisabeth. La victoire de Mountjoy avait jeté encore un certain éclat sur les dernières années de la Reine; mais aucun triomphe à l’extérieur 11e pouvait dissiper le voile de tristesse et de deuil qui assombrit la cour d’Angleterre pendant les derniers temps de sa vie. Elle avait toujours vécu isolée; cet isolement ne (it que s’accroître à mesure qu’elle approchait de sa fin. Les généraux et les hommes d’Etat de ses jeunes années avaient disparu l’un après l’autre, et leurs successeurs attendaient son dernier soupir et intriguaient pour conserver la faveur du futur souverain. La cour elle-même était bien déchue de son ancienne splendeur. Les ministres seuls restaient par devoir auprès de la vieille reine; les autres membres du Conseil privé et la majorité de la noblesse cherchaient toutes les occasions d’échapper à leurs devoirs de courtisans. Le peuple, dont Elisabeth avait toujours recherché les applaudissements, restait maintenant froid et silencieux sur son passage. Le tempérament du siècle changeait et laissait la Reine isolée du reste de la nation; l’Angleterre nouvelle, cette Angleterre qui s’était développée peu à peu pendant son règne, si sérieuse, si morale, si prosaïque, n’éprouvait (pie de la répulsion pour cette fille du siècle et de la Renaissance, brillante et capricieuse, sans scrupules et sans religion. Elle avait joui de la vie comme les hommes de son temps, et restée presque- seule, elle s’y cramponnait maintenant avec une énergie indomptable. A soixante ans comme à trente, elle chassait, elle dansait, elle plaisantait avec ses jeunes favoris, minaudait et folâtrait avec eux tout en les grondant quelquefois : « Jamais la Reine» , écrivait un courtisan, quelques mois avant sa mort, « n’a été aussi galante ni aussi gaie que dans ces dernières années. » Elle persista longtemps encore, malgré l’opposition de son entourage, à continuer ses voyages d’apparat de château en château qui lui coûtaient toujours dc's sommes folles ; elle s’occupait comme autrefois des affaires publiques, et traitait comme ils le méritaient ceux qui négligeaient des questions importantes. Mais elle marchait rapidement vers la tombe; sa figure devint farouche; elle eut bientôt l’apparence d’un squelette. Son goût pour la toilette disparut tout à coup, et 011 la vit refuser pendant toute une semaine de changer de vêtements. Une profonde mélancolie
LA CONQUÊTE DE I/IHLANDE fl 588-3 6 10).
l'envahit. « Elle tenait à la main « , dit un témoin de ses derniers moments, « une coupe d’or qu’elle portait sans cesse à ses lèvres; mais son cœur semblait trop plein pour qu’elle put boire. » Peu à peu son esprit s’égara; elle perdit la mémoire; la violence de son caractère devint insupportable, et son courage meme sembla l’abandonner. Elle voulait toujours avoir une épée à côté de son lit, et elle en perçait les tapisseries de la chambre, dans la crainte qu’il n’y eût des meurtriers cachés derrière. Elle ne put bientôt ni dormir ni manger, et restait jour et nuit assise, soutenue par des oreillers, un doigt sur les lèvres, les yeux fixés sur le sol, sans proférer une parole. Si, de temps en temps, on l’entendait rompre le silence, c’était par des éclats de royal orgueil. Robert Ceci!, (ils de lord Burleigh, lui ayant dit un jour a qu’elle devait se mettre au lit » , elle tressaillit comme réveillée par le son d’une trompette. «Je dois! » s’écria-t-elle; « devoir est-il un mot fait pour les princes? Enfant! enfant! ton père, s’il vivait encore, ne se serait jamais servi de ce mot. •> Puis, sa colère soulagée, elle retomba dans son abattement ordinaire. Elle se ranima lorsque les ministres, qui étaient à son chevet, nommèrent lord Beauchamp comme pouvant prétendre au trône, en qualité d’héritier des droits des Suffolk. a Je ne veux pas avoir le fils d'un coquin à ma place! cria-t-elle d’une voix rauque. Quand on prononça le nom du roi d’Ecosse, elle ne répondit que par un hochement de tête. Elle perdit peu à peu connaissance; le lendemain matin, elle rendait paisiblement le dernier soupir. Ainsi finit cette reine si grande, mais si étrange et si isolée dans sa grandeur.
FABLE DES MATIERES