L'IRLANDE ET ÉLISABETH
lord lieutenant d’Irlande sous Somerset, à l’égard des chefs de clans, excitèrent un vif mécontentement, qui ne se calma que lorsque les déficits du trésor l’eurent obligé à retirer les troupes qu’il avait répandues dans le pays. Lord Sussex attaqua à plusieurs reprises, et sans aucun résultat pratique, les tribus indociles du Nord, et brûla la cathédrale d’Armagh, ainsi que trois autres églises. La politique de conciliation se trouva plus compromise encore par l’adoption du système de colonisation repoussé Si énergiquement par Henri VIII. La province des O’Connor avait été assignée aux colons anglais en Shireland \ sous le nom de comté du Moi et de la Reine, en l’honneur de Philippe et de Marie; une lutte sauvage s’engagea dès lors entre les étrangers ef les clans dépossédés de leurs «terres, lutte qui ne se termina que sous Elisabeth, par l’extermination des Irlandais. On avait nommé des commissaires pour recenser les terres incultes et poursuivre l’œuvre de colonisation dans les autres districts, lorsque Elisabeth monta sur le trône. Cecil était trop prudent pour continuer cette politique, et l’on revint au système de Henri VIII, plus sage, mais aussi moins expéditif.
L’Irlande et Élisabeth. - — La terreur et la haine des Anglais se répandirent dans toute l’Irlande; aussi Elisabeth eut-elle bientôt à tenir tète à une formidable insurrection des tribus du Nord commandées par un chef bien plus énergique et plus capable que tous les précédents. L’acceptation du comté de Tyrone par le chef de la famille des O’Neill amena un conflit inévitable entre les partisans de la loi anglaise de succession et ceux de la loi nationale. A la mort du comte', l’ Angleterre reconnut son (ils aîné comme son héritier; mais le clan, voulant maintenir son droit de choisir un chef parmi les membres de la famille, lui préféra un plus jeune (ils d’une légitimité moins douteuse. Sussex marcha vers le Nord pour résoudre la question par la force des armes; avant qu’il eût atteint l’LUster, Shane O’iYeill avait su gagner l’amitié des Scots d’Antrim et faire tomber les préventions de ses rivaux, les O’Donnell de Don égal 1 : u Jusqu’ici » , écrivait Sussex, u jamais Scots ni Irlandais n’avaient osé" se mesurer face à face avec les Anglais. « Mais Shane avait enflammé ses hommes d’une nouvelle ardeur : il se précipita sur l’armée du lord lieutenant, avec des forces inférieures de moitié en nombre; et, la mettant en pleine déroute, il la poursuivit l’épée dans les reins jusqu’à Armagh. Sur une promesse de pardon, Shane se rendit à Londres et consentit à faire un simulacre de soumission ; mais, à peine de retour au milieu des siens, il leva le masque, et après une longue lutte où il déjoua les tentatives de Sussex pour l’empoisonner ou le faire tomber dans un piège, il resta seul maître du nord del’Irlande. Ces succès éveillèrent chez lui de vastes rêves d’ambition ; il envahit le Connauglît et menaça même le Clanrickard. 11 répondit par une insolente bravade aux remontrances du Conseil d’Etat de Dublin : ce J’ai con-
LA G O -Y QUÊTE DE L’iBLAXDE (1588-1610).
(juis ccs terres par l'épée, et par l’épécjc les conserverai. » 11 comptait sans l’énergie et l’habileté de sir Henri Sidney, qui succéda iSussex comme lord lieutenant. On fomenta une révolte des tribus du Nord contre O’Xeill, tandis qu’une armée anglaise s’avançait à sa rencontre hors du territoire de l’Enceinte ; Shane défait par les O’Donnell se réfugia à Antrim, où il fut mis en pièces par ses hôtes, les Scots, dans une orgie (1567).
La victoire de Sidney valut dix ans de paix à ce malheureux pays ; mais l’ Irlande était devenue, aux yeux des puissances catholiques du continent, le terrain le plus avantageux pour lutter contre Elisabeth. La question religieuse, en effet, n’y existait pour ainsi dire pas. Elisabeth avait repris le système politique du Protecteur, rompu avec Borne et publié V Acte d'uniformité qui imposait à toute l’Irlande un Prctyer Book en anglais; elle exigeait expressément des nouveaux convertis la plus grande assiduité au culte anglican. L’Irlande parut , comme auparavant, sc soumettre à la nouvelle loi; même en dehors de l’Enceinte, les évêques se conformaient au culte anglican, et l’on ne trouvait guère d’hostilité que dans l'extrême Sud et dans le Nord, où la distance favorisait les velléités d’indépendance. En réalité, cette soumission tout apparente venait de ce que l'Acte d* uniformité restait, bon gré, mal gré, lettre morte, par l’impossibilité où l’on était de se procurer un nombre suffisant de ministres anglais ou même de prêtres irlandais parlant anglais. Dans le comté de Meath, un des diocèses les plus civilisés, c’est à peine si l’on trouvait dix curés sur cent parlant autre chose que le celtique. Ou avait négligé de traduire le Frayer Book en irlandais comme on l’avait promis, et le dernier article de Y Acte d'uniformité autorisait à se servir du latin jusqu’à ce que la traduction irlandaise fût publiée. Mais cette dernière clause, ainsi que les autres règlements de Y Acte d'uniformité tout entier, resta inconnue aux Irlandais pendant tout le règne d’Elisabeth, et la petite noblesse de l’Enceinte continua à entendre la messe. Il n’y eut d’ailleurs aucune persécution religieuse, et parmi les nombreuses doléances de Shane O’Neill, on ne trouve pas un seul grief religieux.
Cette situation né convenait ni à Rome, ni à l’Espagne, ni aux Irlandais exilés sur le continent, ni aux missionnaires jésuites ; ils croyaient, de la meilleure foi du monde probablement, que les Irlandais se débattaient sous un despotisme religieux qu’ils brûlaient de secouer; de plus, ils voyaient dans rattachement des Irlandais au catholicisme un puissant moyen pour amener la chute de la grande reine hérétique. Stukely, Irlandais réfugié à Rome, pressait le Pape et l’ Espagne d’organiser une descente en Irlande. Philippe II envoya un petit corps de troupes qui débarqua sur les côtes de Kerry (1579). En dépit du légat qui apportait la bénédiction du Saint-Siège, l’entreprise échoua misérablement. Le fort de Smervvick où les envahisseurs s’étaient retranchés fut obligé de se rendre, et sa garnison passée au fil de l’épée. Le comte de Desmond, après de longues hésita-
LA C O X Q I È rI’ E E T LA COLO M I S A T I O Af I) E L’IRLANDE. 500
lions, se leva pour les secourir; mais il fui défait et traqué comme une bête fauve dans son propre territoire, que ses ennemis, pour se venger de leurs terreurs, transformèrent en désert.
Les atrocités commises dans le Munster jetèrent partout l’eflroi ; aussi l’Angleterre n’eut-elle rien à craindre de l’Irlande au moment où sa lutte avec le catholicisme atteignit son paroxysme, l’année de l’Armada; pas un chef ne prit les armes à cette époque mémorable, si ce n’est pour massacrer les malheureux naufragés sur les cotes de Rantry et de Sligo.
La conquête et la colonisation de l’Irlande. — A ce moment, la domination de l’Angleterre se trouvait reconnue dans le pays tout entier; mais ce n’était qu’un pouvoir fondé sur la terreur; les violences et les exactions des soudards qui avaient ruiné et inondé de sang les comtés du Sud avaient semé partout des germes de révolte, comme on le vit dix ans plus tard lorsque éclata la plus terrible insurrection du règne d’Elisabeth, lies tribus de l’Ulster, divisées jusqu’alors entre elles, grâce aux intrigues de Sidney, s’unirent dans une commune haine contre les oppresseurs, et trouvèrent en Hugh O’Neill un chef supérieur à Shane lui-même, llugh, élevé •a la cour d’Angleterre et devenu tout à fait Anglais de ton et de manières, avait déjà été récompensé de sa fidélité par le don du comté de Tyrpnc ; il avait même obtenu l'aide du gouvernement contre un des chefs de clans, son rival, en proposant d’introduire la législation anglaise et l’organisation du comté anglais dans ses nouveaux domaines. A peine s’était-il trouvé seul maître dans le Nord, que son attitude changea peu à peu. Soit par un calcul longuement médité, soit par crainte des projets de l’Angleterre, il se mit bientôt en opposition ouverte avec elle. Au moment OÙ le désastre de la seconde Armada et la signature du traité de Vervins délivraient Elisabeth de toute crainte du côté de l’Espagne, la révolle de llugh O’Neill mit fin à la paix dont jouissait l’Irlande depuis la victoire de Lord Grey, et obligea la Heine à s’occuper de nouveau de la question irlandaise (1598). La fortune sembla tout d’abord avoir abandonné les armes de l’Angleterre. Une première défaite des trouples anglaises dans le 'comté de Tyrone provoqua une révolte générale des tribus du Nord; le grand effort tenté, l’année suivante, pour arrêter la rébellion échoua par l’insubordination du jeune comte d’Essex, vaniteux favori (pie la Heine avait mis à la tète de son armée. Rappelé immédiatement par sa trop indulgente maîtresse, il s’en vengea en excitant une sédition ridicule qui le lit condamner à la peine capitale (1599).
Lord Mountjoy, qui le remplaça, avait trouvé les Anglais réduits à Dublin et au pays environnant; trois ans après, l’insurrection était complètement apaisée (1601-1603). Une troupe espagnole débarquée à Kinsale pour venir au secours des Irlandais fut obligée de se rendre, et le gouverneur anglais, grâce à son impitoyable énergie, écrasa en peu de temps
toute velléité d'opposiiion. La famine enfin acheva l'œuvre de dévastation déjà commencée par l'épée. Hugli 0’\Teill, fait prisonnier, fut ramené en triomphe à Dublin ; et le comte de Desmond, qui avait soulevé de nouveau le Munster, s’enfuit en Espagne. Dès lors la conquête de l'Irlande put être considérée comme terminée.
Il s'agissait maintenant pour les Anglais de s'y établir définitivement en introduisant un nouveau système gouvernemental et eh réformant les lois judiciaires et le système de propriété; c’est à cette tache que le successeur de Mountjoy, lord Arthur Chichester, consacra tous ses efforts (1605-1608) .
11 rejeta comme barbares les derniers vestiges de la vieille constitution celtique. Une loi enleva aux chefs de tribus leur ancienne autorité, et ils se trouvèrent réduits à la situation de grands seigneurs et de propriétaires fonciers, tandis que leurs vassaux devenus tenanciers n’étaient astreints envers leurs maîtres qu'à des services et redevances fixes. Le principe de la communauté des biens entre tous les membres d'une même tribu disparut pour se transformer en un système de fermage analogue aux copyh o Ids anglais. Les chefs de clans furent dépouillés de leur droit de juridiction héréditaire, et les institutions anglaises, des juges réguliers et le jury remplacèrent partout les coutumes nationales et la loi dite Brehon . A toutes ces innovations, les Celtes s’opposèrent avec la ténacité de leur race. Les jurés irlandais persistèrent et persistent encore à refuser de prononcer des verdicts de culpabilité. Bien que la majorité des peuplades fussent bien aises d'être protégées contre les exactions de leurs chefs, elles ne cessèrent de les considérer comme leurs seuls maîtres. Chichester avait tenté, sur les instances du gouvernement anglais, d'imposer à l'Irlande l’unité religieuse; mais il échoua totalement, et les Anglais de l’Enceinte restèrent aussi catholiques que les indigènes irlandais. Tout ce qu'on obtint fut de créer parle lien religieux une nation irlandaise fortement unie.
Grâce à la modération et à la fermeté du gouverneur général, on pou- -vait cependant espérer que la population irlandaise se conformerait peu à peu à ces nouveaux usages, lorsque le Conseil privé de Jacques Ier résolut , tout à coup d'exécuter la mesure révolutionnaire connue sous le nom de colonisation de l’Ulster (1610). La politique" pacifique et conservatrice de Chichester fut abandonnée pour une politique de spoliation; on confisqua les deux tiers du nord de l'Irlande sous prétexte que ses habitants avaient pris part à la dernière révolte, et l'on partagea les terres ainsi acquises entre des colons écossais et anglais. Cette violente colonisation de l’Ulster eut, il faut le reconnaître, de brillants résultats matériels. Les fermes et les maisons, les églises et les moulins s'élevèrent en foule dans les plaines désertes du comté de Tyrone. La municipalité de Londres entreprit de coloniser le Derry et donna le nom de Londonderry à la petite ville qui devait s'immortaliser plus tard par son admirable défense. Il est impossible de nier que la prospérité économique et intellectuelle de l'Ulster, si supé-