‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 75 sur 255 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

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Henri II (1154-1180). — Malgré sa grande jeunesse, Henri monta sur le trône avec un plan arrêté d’avance, et il y demeura fidèle pendant tout son règne. Par son extérieur robuste comme par son caractère, il était le plus rude travailleur de son temps. Sa structure, son aspect, sa tournure large et carrée, sa figure rouge aux yeux saillants, aux cheveux touffus, son cou de taureau, ses mains fortes et rugueuses, ses jambes torses, toute sa personne, révélaient l’homme d’affaires remuant, âpre, grossier. « Il ne s’assied jamais » , écrit un contemporain qui l’observa de près, «il est sur ses jambes du matin au soir. » Méthodique en affaires, malgré une apparente insouciance, sobre, ne prenant jamais de repos et

1 Sources : Jusqu’à la mort de l'archevêque Thomas nous avons les lettres de Foliot, de Jean de Salisbury et de Bccket lui-même, et, pour l’histoire de ce dernier, les Matériaux réunis et publiés par MM. Robertson et Sheppard en 7 vol. des Script, rer. Brit . Mais sur l’époque qui suivit nous possédons un grand nombre de documents historiques. De 1169 à 1192 nous avons surtout la chronique connue sous le nom de chronique de Benoît de Peterborough, admirablement éditée par le professeur Stubbs, qui a prouvé que son véritable auteur était probablement le trésorier royal, l’évêque Frrz Neal. Elle a été continuée jusqu’en J 201 par Roger de Hovvden, dont l’œuvre a aussi été éditée par le professeur Stubbs dans les Scrip tores rerum Britannicarum. Ce sont des ouvrages de grande valeur. Les préfaces de l’éditeur jettent une nouvelle lumière sur l’histoire constitutionnelle du règne de Henri II. L’histoire de Guillaume de Newborough, qui se termine en 1198, se rattache comme celle de Malmesbury à l’école classique. Mais elle se distingue par son bon sens et son impartialité. Parmi la masse énorme de documents qui abondent pour le règne de Henri, on peut indiquer comme particulièrement utiles la chronique de Radulfus Niger, augmentée de celle de Raoul de Coggeshall, celle de Gervais de Canterbury , la Vie de saint Hugues de Lincoln (publiée par M. Dimock), et l’œuvre volumineuse de Giraud de Barri, éditée par le professeur BrcweretM. Dimock. Il sera question plus loin, au commencement du livre III, de ces différents chroniqueurs. La Vie de Henri II par lord Lyttelton est un récit complet et impartial de ce temps. La biographie de Becket par le chanoine Robertson est exacte, mais hostile au prélat dans la manière de présenter les choses. MM. Froude et Freeman ont eu récemment une polémique intéressante au sujet du rôle de Becket. Le professeur Stubbs a publié dans ses Documents les différentes Assises de Henri II et le Dialogus de scaccario, qui explique l’administration financière de la Curia Regis .

HEXRl II.

n’en laissant jamais à ses serviteurs, bavard, curieux, instruit, grand chasseur, doué d’une mémoire remarquable et d’un tact qui lui donnait parfois un charme singulier, il était constant dans ses affections comme dans ses haines. Il faisait à ceux qui l’entouraient l’impression d’un homme actif, passionné et rude, et tout son règne porta l’empreinte de son caractère personnel.

A l’époque où Henri II monta sur le trône, nous voyons les deux races normande et anglaise s’unir de plus en plus par suite du commerce et des mariages, et s’identifier si rapidement qu’il n’est bientôt plus possible de les distinguer l’une de l’autre. Ainsi se formait un sentiment national qui devait plus tard briser les cadres de la féodalité. Henri lui-même avait encore moins que les hommes de son temps le respect du système féodal; il n'était point enclin à aimer et à révérer les traditions du passé. C’était avant tout un homme pratique, impatient des obstacles que l’ancienne constitution de son royaume élevait contre ses projets de réforme, et prêt à sacrifier les vieilles traditions et les coutumes établies pour réaliser les améliorations qu’il projetait. Sans hostilité préconçue contre les pouvoirs établis dans l’État, il lui semblait pourtant naturel et raisonnable de fouler aux pieds la noblesse ou l’Église pour arriver à établir un bon gouvernement. II voyait clairement que pour remédier à l’anarchie dont l’Angleterre souffrait sous Étienne, il fallait une autorité absolue qui ne se laisserait pas arrêter par les privilèges d’ordre ou de classe, où l’administration serait sous la direction royale et où les nobles n’agiraient que comme les délégués du souverain. Il comptait surtout établir l’organisation judiciaire et les formes administratives les plus propres à réaliser cette réforme, mais il ne soupçonnait pas le grand courant de pensées et de sentiments qui dans la nation tendait au même but. Son seul rôle dans la révolution morale et sociale d’alors fut de la laisser se faire. La religion s’identifiait de plus en plus avec le patriotisme sous les yeux de ce roi qui chuchotait, écrivait et regardait des gravures pendant la messe, qui ne se confessait jamais et blasphémait en maudissant Dieu.

Deux grands peuples se formaient des deux côtés de la Manche, et Henri employait toutes ses facultés à maintenir l’union d’un empire destiné à être brisé par le développement même des sentiments nationaux. Il y a dans la singulière position de Henri une sorte de grandeur tragique. On dirait un Sforza du quinzième siècle transporté dans le douzième, édifiant à force de patience, d’énergie et d’habileté un royaume composite, réfractaire aux tendances les plus profondes de ses contemporains. Henri fut en fin de compte dominé par des forces populaires que l’activité même de sa vie et de son intelligence l’empêchait d’apercevoir. Mais sa politique, indirectement et inconsciemment, prépara mieux que celle de tous ses prédécesseurs l’unité et l’esprit de liberté de l’Angleterre qui se révélèrent à la chute de sa maison.

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