THOMAS BECKET ARCHEVÊQUE
Henri II et l’Eglise. — II avait été placé sur le trône, nous l’avons vu, par l’Eglise. Son premier soin fut de mettre fin aux maux dont l’Angleterre souffrait depuis la restauration du système de Henri Ier. D’après les conseils et avec l’aide de Théôbald, il chassa de son royaume les maraudeurs étrangers, il fit démolir les châteaux malgré la résistance des barons, et il rétablit la Cour royale et la Cour de l’Echiquier.
Quand l’àge et les infirmités obligèrent le primat à quitter la vie politique, son poste de ministre passa aux mains plus jeunes et plus vigoureuses de Thomas Beckct, son conseiller intime. Thomas, nommé chancelier, 11e tarda pas à gagner toute la faveur du Roi. Les deux jeunes gens, selon le mot de Tliéobald, a ne faisaient qu’un cœur et qu’une pensée » . Henri plaisantait avec son ministre à la chancellerie ou même dans les rues, car il lui arrivait, comme ils chevauchaient gaiement ensemble, de poursuivre Becket et de lui arracher son manteau. 11 accabla son favori de présents et d’honneurs. Nous n’avons pourtant aucune raison de croire que Thomas influença en quoi que ce soit sa politique. Elle paraît avoir été l’œuvre du Roi dans le bien comme dans le mal.
Au commencement de son règne, il était surtout préoccupé, semble-t-il, d’étendre son pouvoir de l’autre côté du détroit, où il possédait déjà un tiers de la France actuelle. Il avait hérité de son père l’Anjou, le Maine et la Touraine, de sa mère la Normandie; enfin les sept provinces du sud, le Poitou, la Saintonge, l’Auvergne, le Périgord, le Limousin, l’Angoumois et la Guyenne, appartenaient à sa femme. Les domaines de Louis VII étaient moindres que les siens, et Becket avait eu l’habileté de lier les intérêts du roi de France à ceux de Henri, en fiançant le fils de Henri à Marguerite, fille de Louis VII, qui, s’il 11e lui naissait pas de frère, devait hériter du royaume de France. Mais Louis lui-même lut obligé de prendre les armes, quand il vit que Henri se préparait à assiéger Toulouse (1159). Il se jeta dans la ville, et Henri, malgré les remontrances de son chancelier, se retira aussitôt. Thomas, à la tête de sept cents chevaliers, combattit vaillamment pendant cette campagne, mais son maître lui réservait des honneurs bien différents.
Thomas Becket archevêque (1162). — Théôbald était mort, et le Roi voulut placer son favori sur le siège archiépiscopal. Il n’écouta ni l’opposition des moines, ni celle de Becket lui-même, et imposa sa volonté. Son but en agissant ainsi fut bientôt révélé, car il proposa aussitôt des réformes pour lesquelles il comptait sur l’appui de son ministre. Il demanda aux évêques que tout clerc convaincu de crime fût déclaré déchu des ordres et jugé par les tribunaux royaux. Depuis les réformes judiciaires de Henri Ier qui avaient ôté tout pouvoir aux cours féodales, les tribunaux ecclésiastiques, tels que Guillaume Ierles avait constitués, étaient la seule barrière qui s’opposât encore à la concentration de toutes les juridic-
HENRI II
lions entre les mains du Roi. Les évêques consentirent cependant; un seul osa résister, et ce fut précisément le prélat sur lequel Henri pensait s’appuyer.
Aussitôt que Becket eut été nommé archevêque à Canterbury, il se jeta avec toute l’énergie de son caractère dans le rôle qu’il avait à jouer. Au premier moment, quand Henri lui avait fait part de ses intentions, il avait en riant fait allusion à ses habits élégants : « Vous choisissez un beau costume pour figurer à la tête de vos moines de Canterbury » , lui dit-il. Mais dès qu’il fut moine et primat, il passa avec une ardeur fiévreuse de sa vie luxueuse à l’ascétisme le plus sévère. Même comme ministre, il s’était souvent opposé aux desseins du Itoi et lui avait prédit leurs futurs dissentiments. « Vous me haïrez bientôt autant que vous m’aimez, lui dit-il, car vous assumez dans les affaires (l’Église une autorité à laquelle je ne consentirai jamais. 7) Un homme prudent pouvait craindre de voir détruire la seule institution qui protégeât encore la piété et l'instruction contre le despotisme de rois tels que Guillaume le Roux, et aux yeux (le Thomas les immunités ecclésiastiques faisaient partie de l’héritage sacré de l’Eglise. Mais il se trouva sans appui. Le Pape lui conseilla de faire des concessions, les évêques l’abandonnèrent, et, forcé de céder, il finit par consentir aux Constitutions ou concordat entre l’État et l’Église que Henri présenta au concile de Clarendon.
Constitutions de Clarendon (1164). — Quelques-unes des clauses proposées par le Roi n’étaient que la remise en vigueur du système de Guillaume le Conquérant. Ainsi, les élections des évêques et des abbés devaient avoir lieu en présence des officiers royaux, dans la chapelle royale et avec l’assentiment du Roi. Le prélat élu devait, avant même sa consécration, prêter serment au Roi pour ses domaines temporels. 11 reconnaissait les tenir du Roi et était soumis comme les barons à toutes les charges féodales. Aucun évêque ne pouvait quitter le royaume sans l’autorisation du souverain. Aucun vassal ou serviteur royal 11e pouvait être excommunié, ni ses terres mises en interdit, sans la permission du Roi. Mais, d’un autre côté, tout ce qui se rapportait à la juridiction épiscopale était entièrement nouveau. C’était désormais à la Cour royale seule qu’incombait le droit de décider si telle cause entre clerc et laïque appartenait aux Cours de l’Église ou à celle du Roi. Un officier du Roi devait assister à toutes les procédures ecclésiastiques afin de renfermer la Cour de l’évêque dans les limites voulues; tout clerc, une fois reconnu coupable, passait immédiatement sous la juridiction laïque. On pouvait toujours en appeler à la Cour royale d’un jugement prononcé par l’archevêque pour déni de justice. Le droit d’asile des églises et des cimetières ne devait plus s’appliquer qu’aux personnes et non aux biens. Aucun fils de serf ne pouvait être admis dans les ordres sans la permission de son seigneur.