CHAPITRE PREMIER
LES PURITAINS 1
La Bible. — Jamais on ne vit révolution morale plus complète que celle qui transforma l’Angleterre pendant les années comprises entre le désastre de l’Armada et la convocation du Long Parlement. Ce fut un livre qui opéra ce changement, et ce livre était la Bible. Seule, entre tous les écrits de langue anglaise, elle était familière à tous les Anglais. On la lisait dans les églises et dans les maisons; et chacune de ses paroles,
1 Sources : Sur les points essentiels de l’histoire ecclésiastique de cette époque, consulter de JohnSlrype ( î 643-1737) les Mémoires ecclésiastiques, les Annales de la Réformation et les Vies de Grindal et de W hit g if t . L’ouvrage de iVeal : History of thepuri tans , est non-seulement inexact, mais encore ne contient presque rien en dehors des faits empruntés aux Annales plus riches de Strype. Pour l'origine du mouvement presbytérien, voirie Traitèsur les troubles de Francfort, 1576, souvent réimprimé. Pour la dernière lutte des presbytériens contre Elisabeth, voir Martin Marprelate , de AI. Alaskell, qui donne de longs extraits des pamphlets fort rares publiés sous ce nom. Le récit si complet que AI. Ilallam fait de toute cette lutte dans les chap. iv et vii de son Histoire constitutionnelle est admirable de lucidité et d’impartialité. L c Journal de Wallhujton nous donne des détails sur la vie privée des puritains en général. Les côtés les plus élevés du puritanisme nous sont révélés par les Mémoires de mistress Hutchinson sur son mari, et par le récit de la jeunesse de Alilton dans sa biographie par AI. Masson. Voyez aussi A. Stern, Milton und seine Zeit.
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dont une longue habitude n’avait pas encore émoussé la force et la beauté, excitait de véritables transports d’admiration. Lorsque l’évêque Bonner plaça les six premières Bibles dans la cathédrale de Saint-Paul, « un grand nombre de personnes pieuses s’y rendaient fréquemment pour entendre la lecture de quelques chapitres, surtout lorsqu’elles pouvaient trouver un bon lecteur. Un certain John Porter se consacrait parfois à ce saint exercice pour sa propre édification et pour celle des fidèles. C’était un tout jeune homme de haute taille, qui attirait à l’église un nombreux auditoire, grâce à sa voix sonore et à son excellente prononciation 5) .
La popularité de la Bible n’était pas due seulement au sentiment religieux. La prose anglaise, à l’exception de quelques traités oubliés de Wyclif, ne date que de la traduction des Écritures par Tyndale et Coverdale. Aucune histoire, aucun roman, aucune poésie, sauf quelques vers peu connus de Chaucer, ne s’était fait une place dans la vie du peuple anglais, jusqu’au jour où la lecture de la Bible fut imposée dans toutes les églises. Semaine après semaine, jour après jour, une foule immense se pressait autour des Bibles de Bonner dans la nef de Saint-Paul ; à l’intérieur des maisons, les familles se réunissaient toutes pour étudier la Bible de Genève et y puisaient, avec les paroles de la foi, les germes d’une nouvelle littérature. Légendes et annales, chants guerriers et psaumes, lois et biographies, prophéties grandioses et paraboles évangéliques, récits de voyages, missions et aventures sur mer et parmi les païens, discussions philosophiques et visions apocalyptiques, tout pénétrait profondément ces esprits vierges pour la plupart de toute autre culture. La découverte des trésors de l’antiquité grecque avait fait naître la révolution littéraire de la Renaissance ; celle de la littérature primitive des Hébreux amena le mouvement delà Réforme. Mais celle-ci devait laisser des traces bien plus étendues et plus profondes que la Renaissance. Aucune traduction ne pouvait rendre le charme exquis du style des classiques grecs et latins; aussi la culture classique restait-elle le privilège des lettrés, c’est-à-dire du petit nombre. Et sur ceux-là même, si l’on en excepte Colet, Thomas More et quelques pédants qui firent revivre les cérémonies païennes à l’Académie de Florence, son influence fut purement intellectuelle. L’hébreu et le grec de la décadence, au contraire, se prêtaient admirablement à la traduction. Aussi, au point de vue purement littéraire, la version de la Bible est-elle restée le plus illustre monument de la langue anglaise. Constamment en usage, elle devint dès son apparition un modèle de style.
Cependant son influence sociale l’emporta encore sur son influence littéraire. Cette influence se manifesta au dehors de mille façons différentes et se fit surtout sentir dans les formes mêmes du langage courant.
Ce livre, nous le répétons, formait à lui seul toute la littérature accès-
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sible alors à la masse de la nation; aussi le langage des Anglais du seizième et du dix-septième siècle était-il émaillé d'une étrange mosaïque de mots et de paroles bibliques, comme l’est celui des Anglais d'aujourd'hui d'emprunts faits à Shakespeare, àMilton, à Dickens ou à Thackeray. Les images et les expressions que l’on emprunte aujourd’hui à des milliers d'ouvrages, les Anglais d’autrefois ne les puisaient que dans un seul. Ce livre est, il est vrai, par sa nature même, merveilleusement propre à fournir des expressions pour les sentiments les plus divers. Quand Sponsor, dans le passage le plus ardent et le plus passionné de son poème V Epi thalamion , commande aux portes de s'ouvrir pour l’entrée de sa fiancée, il emploie les paroles mêmes du Psalmiste. Olivier Cromwell, voyant le brouillard se lever au-dessus des collines de Dunbar, salue le soleil par ce cri de David : « Parais, ô Dieu, et tes ennemis seront dispersés. De même que le soleil chasse les brouillards, ainsi chasseras-tu devant toi tes ennemis. * Les grandes images poétiques des prophètes et de l’Apocalypse donnaient au langage des hommes les plus simples de l’élévation et de la chaleur. Quand nous comparons à ce style des bourgeois d'autrefois les trivialités des boutiquiers d’aujourd’hui, nous devenons indulgents pour les exagérations déclamatoires qui s’y mêlaient souvent.
Les puritains. — La Bible eut une influence plus profonde encore sur le caractère du peuple anglais. Elisabeth avait pu, à son gré, imposer ses idées aux prédicateurs ouïes réduire au silence; mais elle fut impuissante à étouffer ces paroles de vérité, de justice et de miséricorde qui se faisaient entendre à toutes les nations dans le livre mis par elle-même entre les mains* du peuple. L’influence morale exercée de nos jours par les journaux et les traités religieux, par les récits des missionnaires, parles sermops, les conférences, était alors produite par un seul livre, la Bible; et il faut reconnaître, pour peu que l’on soit impartial, que les résultats en étaient surprenants. Le caractère de la nation se transforma. Les anciennes idées que l’on se faisait de la vie et de l’ homme furent bouleversées. On ressentit bientôt dans toutes les classes une universelle impulsion morale et religieuse.
La littérature reflétait les tendances de l’époque : les ouvrages de controverse et de piété, ces lourds petits in-quarto qui encombrent encore nos bibliothèques, chassèrent les traductions des auteurs classiques et les contes italiens du temps d’Elisabeth. « Ici la théologie règne en maîtresse» , disait Grotius en parlant de l’Angleterre, dix ans seulement après la mort de la Reine; et lorsque Casaubon, le dernier des grands érudits du seizième siècle, fut invité par Jacques I er à venir lui faire visite, il trouva le Roi et la nation indifférents aux belles-lettres, a II y a beaucoup de théologiens en Angleterre », écrivait-il à un ami; « tout le monde dirige
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ses ctiules dans ce sens. » Gentilshommes et érudits, tous se passionnaient pour la théologie. Dès que le colonel Hutcliinson « eut achevé de perfectionner ses dons naturels par l'instruction, il se voua complètement à l’ étude de la religion» .
La nation tout entière devint une véritable église. Les grands problèmes de la vie et de la mort, les doutes sans cesse renaissants, que les plus grands esprils du temps de Shakespeare laissaient sans réponse, les hommes de l'age suivant en cherchaient ardemment la solution. 11 ne faut pourtant pas se représenter les premiers puritains comme desombres fanatiques. Ce n’est que bien plus tard que le mouvement religieux entraîna toutes les classes de la société, au point de menacer le progrès intellectuel. A la fin du règne d’Élisabeth, il est vrai, nous voyons s’affaiblir peu à peu la liberté d’esprit qui avait caractérisé l’époque de la sceptique souveraine et s’éteindre les audacieuses spéculations philosophiques dont Sidney s’était inspiré auprès de Giordano Bruno, et qui avaient fait accuser d’athéisme Marlowe ctRaleigh. Mais les côtés les plus séduisants et les plus élégants delà Renaissance concordaient encore assez bien avec le caractère du gentilhomme puritain.
Le colonel Hutcliinson, un des régicides, nous apparaît dans le portrait tracé par sa femme avec la grâce et le charme d’un Van Dyck. Elle insiste sur sa remarquable beauté : « ses dents parfaitement égales étaient blanches comme le plus bel ivoire ; ses cheveux bruns, lrès-touffus dans sa jeunesse et plus soyeux que la soie la plus fine, retombaient en longues boucles sur ses épaules » . Chrétien fervent et homme d’Etat éminent, on sentait cependant toujours chez lui le gentilhomme; passionné pour la chasse, il se piquait de danser avec grâce et de tirer l’épée avec adresse. Son sentiment artistique se révélait dans son goût éclairé pour les gravures, la sculpture et tous les arts libéraux, ainsi que dans le soin qu’il prenait de ses jardins, améliorant les terres et plantant des bosquets, des avenues et des arbres fruitiers. Ce lecteur assidu de la Bible aimait beaucoup la musique, et on le voyait sauvent prendre sa viole, dont il jouait en véritable artiste.
Le goût de la musique semble, d’ailleurs, avoir été général, même dans les intérieurs les plus austères de cette époque. Si nous quittons Hutchinson pour nous rendre dans la maison d’un notaire de Bread Street, nous y trouvons le père de Milton, homme d’affaires exact et méthodique, composant des madrigaux en l'honneur d’Oriana, ou des cantiques sacrés dignes de Bird ou de Gibbons. 11 manque aux puritains sans doute cette impressionnabilité, cette vivacité, cette largeur d’intelligence et de sympathie qui frappent chez les contemporains d’Élisabetli; mais, d’un autre côté, quelle grandeur morale ! quel sens juste delà vraie dignité humaine ! quelle passion pour l’ordre et la justice ! Le puritanisme ennoblit, élève les âmes et leur donne un calme, une fermeté toute virile. A l’esprit large
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et généreux de l’époque précédente succède une sensibilité plus étroite et plus profonde qui se concentre dans le cercle de la famille. « Mon marin, écrit mislress Hutchinson, «était le père le plus tendre, le frère le plus aimé, le maître le plus bienveillant, l’ami le plus (idole qui fût au monde. » L’amour s’était purifié : « Jamais, ni dans sa jeunesse, ni dans son âge mûr, aucune femme, parmi les plus jolies et les plus séduisantes, n’aurait pu l’entraîner a des familiarités ou à des propos déplacés. Il aimait les femmes sages et vertueuses; il se plaisait à entretenir avec elles des relations pures et saintes, sans jamais éveiller aucune critique. Il évitait tout ce qui pouvait provoquer le scandale. Il avait horreur des conversations grossières, même entre hommes, et, tout en goûtant fort l’esprit et la gaieté, il ne pouvait supporter les plaisanteries malséantes. 75
Les distractions et les plaisirs raffinés qui faisaient sous Elisabeth le fond et le charme de l’existence, étaient considérés par le puritain comme indignes de sa vocation et du but de sa vie. Le but qu’il poursuivait était, avant tout, de se rendre maître de lui-même, de ses pensées, de ses paroles et de ses actions. 11 se montrait grave et réfléchi jusque dans les détails les plus insignifianls de la vie. Il se surveillait attentivement et se tenait en garde contre le bavardage et la frivolité, « île parlant jamais sans avoir pesé la valeur de ses mots » . Méthodique et ordonné en toutes choses, sobre et dur pour lui -même, il se levait de bonne heure, « ne restait jamais inoccupé et ne pouvait souffrir l’oisiveté chez autrui ». Cette rigidité toute nouvelle se révèle aussi dans le costume qu’il adopte : les vêtements éclatants de la Renaissance, ornés de pierreries, disparurent. « Le colonel Hutchinson renonça de bonne heure aux habits somptueux; mais, dans ses vêtements ordinaires et les plus négligés, on reconnaissait toujours en lui le gentilhomme. » Cette absence de couleur et de variété dans le costume était l’image sans doute d’une certaine monotonie de la vie ellemême ; mais que d’avantages solides en retour! Le plus important peutêtre est d’avoir fait naître une nouvelle conception de l’égalité sociale. Unis par une même vocation éternelle, frères en Christ, les puritains ne pouvaient admettre les écrasantes distinctions sociales, si puissantes à l’époque d’Elisabeth. Le dernier des paysans se sentait relevé et ennobli par son litre d’enfant de Dieu, et le plus fier seigneur reconnaissait dans le plus pauvre ce saint » son égal spirituel.
La grande révolution sociale que devaient amener les guerres civiles et le protectorat se fait déjà pressentir dans les mœurs d’un puritain tel que Hutchinson. « Il avait pour les plus pauvres une sorte de courtoisie douce et aimante ; il employait souvent ses heures de loisir à causer avec de simples soldats ou de pauvres ouvriers. Jamais on ne le vit dédaigner les petits ou flatter les grands. » Mais ce sentiment d’égalité est surtout frappant dans les classes inférieures, auxquelles la conscience de leur
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«vocation» imprime une dignité, un respect de soi-même inconnus jusqu’alors.
Prenez, par exemple, le portrait que John IVallington, tourneur de son état, nous a laissé de sa mère; il donné une juste idée d’une ménagère de Londres à cette époque. « Elle était très-affectueuse et obéissante envers ses parents » , dit-il, « aimante et douce avec son mari, pleine de sollicitude pour scs enfants. Elle aimait tout ce qui est beau et bon, et avait une répulsion instinctive pour tout ce qui est mauvais et profane. Sa modération en toutes choses aurait pu servir de modèle à plusieurs. Elle ne sortait guère que pour se rendre à l’église ; et, les jours de fête, quand d’autres allaient chercher des amusements, elle prenait son ouvrage à l’aiguille en disant : « Voilà ma distraction. » Dieu lui avait donné un esprit très-ouvert et une excellente mémoire. Elle connaissait à fond tous les récits de la Bible, toutes les histoires des Martyrs de Foxe, et elle les citait volontiers. Elle était aussi très-versée dans les chroniques anglaises et la généalogie des rois d’Angleterre. Elle vécut avec son mari, dans une sainte union, pendant vingt ans moins quatre jours. »
John Milton. — Toutefois, la cause puritaine puisait sa véritable force dans la classe moyenne, vouée d’ordinaire aux carrières libérales, plutôt que dans les artisans ou la petite noblesse. C’est là aussi que nous trouvons le type le plus complet et le plus achevé de ce grand mouvement religieux. John Milton naquit au moment où le puritanisme commençait à avoir une influence directe sur la politique et la religion ( 1608 ), et il mourut au moment où la réforme puritaine était obligée de renoncer à dominer seule la vie nationale, et n’était plus qu’une des multiples influences qui ont contribué à former le caractère anglais. Scs premiers essais poétiques, les pamphlets de son âge mûr, les épopées de sa vieillesse, marquent avec une singulière précision les trois grandes phases de sa vie. Sa jeunesse nous montre tout ce qu’il y avait encore, dans une maison puritaine, de gaieté, de liberté poétique; l’influence de la Renaissance y est encore sensible. Son père, homme de loi, était aussi un habile musicien. Milton hérita du talent paternel sur l’orgue et le luth. Un des plus beaux passages du plan d’éducation qu’il traça plus tard est celui où il recommande l’étude de la musique comme un puissant moyen de perfectionnement moral. Sa première éducation fut toute puritaine, à la maison paternelle comme à l’école, mais sans qu’il s’y mêlât rien d’étroit ou d’exclusif. « Mon père » , dit-il, « m’avait destiné, dès mon enfance, aux études classiques; je m’y adonnais avec une telle ardeur qu’à l’àge de douze ans je ne quittais jamais mon travail avant minuit. » A l’école, on lui enseignait le grec, le latin et l’hébreu. Son père lui suggéra l’idée d’apprendre aussi le français et l’italien, et il ne négligeait pas la littérature anglaise.
C’est la lecture de Spenscr qui donna la première impulsion à son