‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 2 sur 187 · CROMWELL ET B UN Y AN · texte numérisé non relu

CROMWELL ET B UN Y AN

génie poétique. Malgré la guerre que se faisaient alors les hommes (le loi et les auteurs dramatiques, un jeune puritain pouvait, au temps de Milton, avouer son goût pour le théâtre, surtout « lorsque le docte Ben Jonson chaussait le brodequin et que le doux Shakespeare, enfant de la fantaisie, faisait cjntendre ses sauvages mélodies « . C’est en assistant aux « masques » et aux tableaux mythologiques des divertissements de la cour qu’il puisait des idées pour son Cornus et son Arcciclic . Aucun sombre pressentiment delà lutte prochaine de l’Eglise ne venait attrister alors les rêveries du jeune homme, soit qu’il errât « sous les voûtes élevées des cathédrales aux larges piliers, aux fenêtres sculptées et ornées de beaux vitraux, laissant filtrer une lumière douce, invitant au recueillement et à la prière « , ou qu’il écoutât « les sons de l’orgue accompagnant les chœurs majestueux >5 . Sa manière de jouir des bienfaits de la vie offre un contraste frappant avec la tristesse et l’austérité des puritains de l’âge suivant. « Malgré une certaine réserve naturelle qui m’éloignait des fêtes et des divertissements pour lesquels j’ai toujours eu fort peu de goût, je savais, à l’occasion, jouir de la folle gaieté et des amusements des compagnons de mon âge. » — « Je pouvais » , dit-il encore, « me joindre â la bande joyeuse des rieurs et regarder avec plaisir dans une foire de village des garçons et des filles dansant sous l’ombrage aux sons plaisants du rebec. »

Mais les plaisirs de Milton étaient toujours irréprochables. Il n’y avait certes rien d’ascétique dans son apparence, ni dans son corps svelte et vigoureux, ni dans son visage d’une beauté si délicate et si sérieuse qu’encadraient d’épais cheveux bruns, et les quelques mots que nous avons cités montrent à quel point il savait jouir de tout ce qui est beau. Mais le jeune puritain se détournait avec dégoût de tous les plaisirs sensuels ou grossiers. « Ma timidité naturelle, jointe à un certain dédain pour tout ce qui est vil, m’élevait au-dessus de ces misères honteuses de l’ humanité. 7) Il puisa dans Spenser les principes d’une sorte de chevalerie idéale, mais libre de tous ces engagements futiles sur lesquels reposait tout l’édifice de la chevalerie. Sa piété et sa pureté y répugnaient également, a Tout homme digne et noble » , disait Milton, « devrait être chevalier par nature, sans l’obligation du serment. » Tel il était dans son enfance à Londres, à l’école de Saint-Paul, et plus tard comme étudiant au u Christ College « à Cambridge, et tel il lut dans toute sa carrière universitaire. « Je quittai l’Université » , dit-il plus tard, « exempt de tout reproche, emportant l’approbation de tous les honnêtes gens et prêt à me dévouer sans réserve à la destinée, humble ou grande, que me réservaient l’avenir et la volonté du ciel. »

Cromwell et Bunyan. — Cependant, même dans la calme beauté d’une telle vie, nous découvrons les cotés les plus rigides du caractère pu-

LES PURITAINS

ritain. Leur but était trop élevé, leur concentration morale trop grande pour que les puritains ne perdissent pas cette faculté de jouir de tout ce qui est humain qui distinguait les hommes de la Renaissance. « Si jamais Dieu a pénétré une âme » , disait Milton, à d'un amour intense pour la beauté morale, c’est bien la mienne. » — « Aime la vertu v , dit-il à la fin de son Cornus, « elle seule nous rend vraiment libres. » Mais si cette passion pour la vertu et la beauté morale trempe fortement le caractère, elle émousse la sympathie humaine et rétrécit l'intelligence. Vous voyez chez Milton lui-même ^unc certaine réserve de caractère, un mépris pour les fausses appréciations du vulgaire, une sorte d’éloignement pour les existences plus rudes et plus mesquines qui l’entourent » . Aussi, malgré son enthousiasme pour Shakespeare, nous ne pouvons guère nous imaginer qu’il goûtât les propos de Falstaff. Chez des esprits moins cultivés, cette tension morale dégénérait en une sorte de rigorisme dur et farouche. Le vrai puritain, comme la ménagère d’Eastcheap dont nous avons parlé, u aimait tout ce qui était selon Dieu ( godly ) et s’éloignait de tout ce qui est profane ou impie * . Il ne se sentait pas lié aux autres hommes par une commune humanité, mais il s’unissait aux quelques élus dans une sorfe de fraternité choisie. Hors de la sphère des saints se trouvait le inonde, haïssable, disaient-ils, parce qu’il était en hostilité avec leur Dieu. Cette séparation complète entre eux et les « impies ^ explique le contraste si frappant de leur réelle bonté avec l’insensibilité parfois cruelle d’un grand nombre de leurs actes. Cromwell, que la mort de son fils avait frappé au cœur « comme un coup de poignard ce sont ses propres expressions, et qui était revenu triste et accablé du champ de victoire de Marston Moor, lança de cruelles plaisanteries en signant l’arrêt de mort de Charles I er . Une nature qui est ainsi devenue étrangère à la vie de la moitié du genre humain ne peut guère sympathiser avec tous les côtés de la nature humaine. L’humour, cette qualité qui, plus que toute autre, sert de correctif à l’exagération et à l’extravagance, disparut entièrement de la société nouvelle. La soumission aveugle des puritains à la volonté divine contribuait à leur faire perdre le sens delà juste mesure et delà modération dans les petites circonstances de la vie. Les choses les plus insignifiantes prenaient, à la lumière de leur zèle religieux, une importance capitale, et l’homme pieux apprit à se reprocher l’emploi d’un surplis ou l’acte de manger un « mince-pie 75 le jour de Noël, comme une faute aussi grave que le mensonge et la débauche. La vie gagnait en sérieux et en profondeur; mais elle devenait dure, rigide, monotone. La gaieté, l’animation, le charme du temps d’Elisabeth avaient fait place à la raison, au sérieux, à la réserve.

Si les puritains avaient une vie soumise aux règles les plus étroites, au fond de leur être moral le bon sens, la raison, le jugement étaient écrasés par la terrible réalité des « choses invisibles » . Les plus anciens docu-

LE P II E S B Y T É II I A i\ I SME.

menls sur Olivier Cromwell nous montrent le jeune gentilhomme campagnard établi dans les plaines marécageuses de Huntingdon et de Saint- Yves, en proie à une sombre mélancolie et hanté par la crainte d’une mort prochaine. 11 écrit à un ami : « Je vis dans Meshac, ce qui signifie aüenle , et dans Keclar , c’est-à-dire dans les ténèbres , et cependant le Seigneur ne m’abandonne pas. » L’idée delà perfection divine, toujours présente à l’esprit de tels hommes, leur faisait voir du mal dans toutes les actions humaines. « Vous savez comment j’ai vécu », ajoute Cromwell; a oh! je le reconnais, j’ai aimé les ténèbres et haï la lumière et la sainteté. » Et cependant son plus grand péché était peut-être de s’ètre laissé aller à une exubérance juvénile qui n’avait rien de blâmable, ou d’avoir manqué de ce sérieux que les années seules peuvent donner.

Chez des natures exaltées comme celles de Bunyan, ces luttes morales prenaient une forme plus étrange encore. John Bunyan (1628) était le fils d’un pauvre chaudronnier d’Elstow en Bedfordshire, et dès son enfance son imagination était hantée par de terribles visions du ciel et de l’enfer. « A l’âge de neuf ou dix ans déjà » , dit-il, « ces pensées mettaient mon âme dans une telle détresse qu’au milieu de mes amusements, avec mes joyeux camarades, je me sentais triste et abattu; cependant je ne pouvais renoncer à mes péchés. » Ces péchés, auxquels il ne pouvait renoncer, étaient le jeu de la crosse et la danse sur l’herbe verte. Son seul véritable défaut avait été l’habitude de jurer, et le blâme d’une vieille femme avait suffi pour l’en guérir tout de suite et pour toujours. Il ne put se défaire de sa passion pour la sonnerie des cloches, même quand il eut renoncé à cet exercice comme à un vain passe-temps. 11 entrait dans le clocher et restait là en contemplation, jusqu’à ce que la pensée qu’une cloche pouvait tomber et l’écraser dans son péché le mît en fuite terrifié. Un sermon contrôla danse et les jeux l’éloigna pour un temps de tous les plaisirs de son âge; mais la tentation l’emporta de nouveau sur ses bonnes résolutions. « Je chassais de mon esprit l’exhortation que je venais d’entendre, et je retournais avec joie à mes anciennes habitudes de jeux et de plaisir. Mais, ce même jour, au milieu d’un a jeu de chat » , quand, après avoir réussi au premier coup, je me préparais au second, j’entendis soudain une voix du ciel parler à mon âme : Veux-tu renoncer à tes péchés et aller au ciel, ou persévérer dans le mal et aller en enfer? Saisi d’étonnement, je laissai le jeu et regardai le ciel ; il me sembla voir, avec les yeux de l’esprit, le Seigneur Jésus qui me regardait d’un air courroucé, comme s’il me menaçait de quelque punition sévère pour m’être laissé entraîner à cet amusement. »

Le presbytérianisme. — Tel était le puritanisme, dans sa grandeur comme dans ses petitesses. Il est de la plus haute importance de le considérer ainsi en lui-même, sans le confondre, comme on le fait trop sou-

LES PURITAINS

vent, avec le système ecclésiastique presbytérien. Ainsi que nous le verrons dans la suite, aucun des chefs puritains du Parlement n’était presbytérien. Pym et Hampden ne se montrèrent jamais hostiles à la hiérarchie ecclésiastique, et si les patriotes puritains adoptèrent plus tard le presbytérianisme, ce fut par des considérations toutes politiques.

L’histoire de ce mouvement, qui exerça pendant un temps une profonde influence, forme l’un des plus curieux épisodes du règne d’Elisabeth. La Reine, dans ses rapports avec l’Eglise, s’appuyait sur les deux Actes de Suprématie et d’ Uniformité. Le premier donnait à l’Etat un pouvoir absolu en matière de juridiction et de législation ecclesiastiques ; l’autre prescrivait un code de doctrine et de discipline dont il était interdit de s’écarter. Pour la nation, cil général, ce système était sans doute bienfaisant et sage; mais il ne trouva l’appui d’aucun des théologiens ou des hommes d’Etat d’alors; ce fut une sorte de trêve armée que la Reine et le primat imposèrent aux différentes factions religieuses, ils acceptaient les grands principes de la Réforme, mais opposaient une barrière au zèle des réformateurs trop ardents. La Bible resta ouverte à tous; une liberté complète fut laissée aux discussions privées. Mais, en soumettant les prédicateurs à une autorisation royale, on mit fin aux querelles théologiques dont retentissaient toutes les chaires. On exigeait de tous le même culte extérieur et la présence au service divin ; mais on opposa une énergique résistance aux modifications que, dans leurs tendances radicales, les reformés de Genève avaient introduites dans le rituel, et qui commençaient à pénétrer en Angleterre.

Tant que l’Angleterre eut à lutter pour son indépendance, cette attitude modérée du gouvernement reflétait assez fidèlement l’opinion générale; mais quand, après l’exécution de Marie Stuart, toute crainte eut disparu, on put constater un changement marqué dans l’état des esprits. Malheureusement, aucun changement analogue ne se fit chez la Reine, et elle resta étrangère et hostile à l’enthousiasme religieux qui grandissait autour d’elle. Aimant la modération par-dessus tout, son seul but était de maintenir l’ordre public; et, à ses yeux, l’ordre public se trouvait menacé par cette poignée de fanatiques qui se groupaient alors sous la bannière du presbytérianisme. Thomas Cartwriglit était leur chef. 11 avait fait ses études à Genève et eu revenait plein de foi dans le calvinisme et dans le système ecclésiastique imaginé par Calvin. Comme professeur de théologie à Cambridge (à Margaret College), il profita largement des occasions qu’il avait de propager ses idées. Aucun chef de parti politique M’inspire rétrospectivement moins de sympathie que Cartwriglit. On ne peut mettre en doute ni sa science ni sa dévotion; mais son bigotisme était celui d’un inquisiteur du moyen âge.

Le signe de la croix au baptême, l’emploi du surplis, l’échange de l’anneau nuptial, tous les restes du vieux rituel, simplement désapprouvés par le plupart des puritains, étaient, pour lui, autant d’actes d’idolâtrie et

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