CHAPITRE IX
MAKCBOROUGH L (1608-1112)
La succession d’Espagne. — Ce fut beaucoup moins l’épuisement de la France que Je besoin de se préparer pour une nouvelle lutte, plus formidable que les précédentes, qui décida Louis XIV, malgré son orgueil, à se soumettre aux conditions humiliantes de la paix de Ryswick. La mort du roi d’Espagne, Charles II, était imminente; avec lui s'éteignait la descendance mâle de la branche espagnole de la maison d’Autriche qui régnait depuis deux siècles. Les guerres de Louis XIV n’avaient que trop prouvé combien l’Espagne était déchue du haut rang qu’elle occupait autrefois en Europe. Mais son empire était si vaste, ses ressources si énormes, qu’on croyait en général qu’avec un gouvernement plus énergique, elle pourrait recouvrer quelque chose de son ancienne splendeur. Le monarque espagnol possédait encore quelques-uns des plus magnifiques pays de l’ancien et du nouveau monde : le Milanais, le royaume de Naples, la Sicile, les Pays-Bas espagnols, une partie de l’Amérique du Sud, sans compter l’Espagne même et les plus belles îles des mers espagnoles. Réunir un pareil empire aux Etats de Louis XIV ou de l’Empereur, c’eût été ruiner d’un seul coup l’indépendance de l’Europe, rétablie avec tant de peine par Guillaume III; aussi, pour éviter un pareil désastre, le roi d’Angleterre s’était-il liaté de reprendre sa liberté en signant la paix de Ryswick (1697). Il y avait trois prétendants au trône d’Espagne : le Dauphin, fils d’une sœur aînée de Charles II ; le prince électoral de Ratière, petit-fils
1 Sources : Le grand ouvrage de Maeaulay, qui s’arrête à la paix de Ryswick, a été continué par lord Stanhope : History of Englcind under que en Anne . La principale source, pour Marlborough lui-même, est sa biographie par l’archidiacre Goxe, avec ses dépêches. Henri Martin, dans son Histoire de France, a raconté avec soin la guerre et les négociations de la succession d’Espagne au point de vue français : c’est même la partie la plus judicieuse de son ouvrage. Les Pamphlets politiques de Swift, et la Correspondance de Bolingbroke, sont d’une importance capitale pour la seconde moitié du règne de la reine Anne. Voy. aussi Hanke, Geschichte von England , et i! Histoire de l’Europe au dix-huitième siècle , de G. von Noorden.
3UARLB0R0UGH (1698-1712).
de la plus jeune, et l’Empereur enfin, dont la mère était la tantcde CharlesII. A vrai dire, au sens strict de la loi (s’il y avait application possible de la loi, à cette occasion), les droits de ce dernier étaient les plus solides; Marie- Tliérèsc, au moment de son mariage avec Louis XIV, avait consenti à signer une renonciation au trône d’Espagne, qui fut ratifiée par le traité des Pyrénées (1659), et annulé ainsi à l’avance les prétentions du Dauphin; une renonciation semblable anéantit aussi les droits du candidat bavarois; quant à l’Empereur, parent plus éloigné de Chaides II, il ne se trouvait exclu du trône par aucun acte officiel. Guillaume III cependant était résolu, dans l’intérêt de l’Europe, à repousser les prétentions de l’Empereur, aussi bien que celles de Louis XIV ; il voulut conclure la paix, persuadé qu’il était du prochain avènement du prince autrichien au trône espagnol, si la guerre se prolongeait et si l’Espagne restait dans la Grande Alliance et, par conséquent, unie à l’Empereur contre la France; de là cette brusque signature du traité de Ryswick.
Si la nation, en Angleterre et en Hollande, avait été dans les mêmes dispositions que Guillaume, il aurait appuyé les droits du prince électeur à la succession de l’empire espagnol tout entier; mais ses sujets étaient fatigués de la guerre. En Angleterre, la conclusion de la paix avait eu pour résultat immédiat, à la demande des Communes, de réduire l’armée à quatorze mille hommes, et l’on commençait même à réclamer un licenciement général. Il s’agissait d’amener les deux plus puissants prétendants à faire des concessions mutuelles. Par le premier traité de partage conclu entre la France, l’Angleterre et la Hollande, le prince de Bavière était reconnu roi d’Espagne, à condition de partager ses possessions italiennes entre ses deux adversaires ; le Milanais devait revenir à l’Empereur, et les Deux-Siciles, ainsi que la province frontière, le Guipuscoa, à la France.
La mort du prince bavarois réduisit ce traité à néant. L’Autriche et la France restaient en présence, et une lutte terrible, où le triomphe de l’une ou l’autre puissance devait fatalement compromettre l’indépendance de l’Europe, paraissait inévitable. Le danger était d’autant plus menaçant que l’Angleterre semblait peu disposée à fournir à Guillaume les moyens de soutenir sa politique par la force des armes. Les souffrances causées par la dernière guerre à la classe commerçante, et l’accroissement de la dette et des impôts qu’elle avait entraîné, ravivaient, pour ainsi dire chaque jour, l’irritation du peuple, qui se vengeait de ses souffrances en attaquant Guillaume et les partisans de sa politique. La partialité du Boi envers ses favoris hollandais, la faveur qu’il accordait à Sunderland, son abord froid et maussade, ses efforts pour conserver une armée permanente lui enlevèrent le peu de popularité qu’il possédait. Aux élections de la fin de 1698, la majorité de la Chambre des communes était composée de tories décidés à maintenir la paix. La Junte whig perdit toute
influence sur le Parlement. Montague et Russell donnèrent leur démission, le ministère ivigh tout entier dut se retirer; Somers et ses amis cédèrent la place à une administration composée de tories modérés, avec les lords Rochester et Godolphin à leur tête.. Les quatorze mille hommes de l’armée furent réduits à sept mille. Guillaume, malgré ses instantes sollicitations, ne put faire revenir le Parlement sur sa décision de renvoyer la garde hollandaise. La marine, qui avait compté jusqu’à quarante mille marins pendant la guerre, n’en conserva que huit mille.
Le second Traité de -partage > conclu en 1700, montre combien les intentions pacifiques de l’Angleterre étaient nuisibles aux projets de Guillaume. L’Espagne, les Pays-Bas et les Indes occidentales furent assignés au second fils de l’Empereur, l’archiduc Charles d’Autriche; toutes les possessions espagnoles en Italie étaient accordées à la France, et le duc de Lorraine devait abandonner à Louis XIV son duché et recevoir en échange le Milanais. Dans le cas où l’Empereur persisterait dans son refus de signer le traité, la part de son fils reviendrait à un prince dont on taisait le nom, probablement le duc de Savoie.
La seconde Grande Alliance. — L’Empereur ne cessait de protester, mais cette protestation n’avait que peu d’importance, tant que Louis XIV et les deux grandes puissances maritimes restaient étroitement unies- L’irritation de l’Espagne n’avait pas plus de poids ; peu importait aux Espagnols qu’ils eussent comme roi un prince autrichien ou un prince français ; mais leur orgueil se révoltait à l’idée du démembrement de la monarchie et de la perte des provinces italiennes. Le pauvre roi lui-même partageait l’indignation de ses sujets; aussi l’une des deux camarillas qui se disputaient autour de son lit de mort, lui arracha-t-elle un testament par lequel il léguait l’empire espagnol tout entier au duc Philippe d’Anjou, second fils du Dauphin et petit-fils de Louis XIV. Le traité de partage était si récent et le danger d’accepter ce legs si formidable, que Louis aurait eu de la peine à s’y résoudre s’il n’avait pas cru que les dispositions de l’Angleterre rendraient l’opposition de Guillaume tout à fait stérile. Jamais, en effet, l’Angleterre ne s’était montrée aussi hostile à toute idée de guerre; l’antipathie de la nation pour la politique de Guillaume était si universelle que beaucoup de gens approuvaient ouvertement la conduite de Louis XIV. Personne, pour ainsi dire, en Angleterre, ne craignait l’avénement d’un jeune garçon qui, tout Français qu’il était, ne tarderait pas, croyait-on, à se transformer en Espagnol par la force des choses; on préférait beaucoup cette solution à l’excès de pouvoir qu’aurait donné à la France la cession des territoires mentionnés dans le dernier traité de partage qui aurait fait, disait-on, de la Méditerranée un lac français, entravé le commerce anglais dans le Levant et en Amérique, et rendu la France formidable sur mer * . « Je suis navré jusqu’au fond de l’àme » ,
écrivait Guillaume avec amertume, « de voir presque tout le monde se réjouir de ce que la France ait préféré le testament au traité. «
Etonné et irrité tout ensemble du manque de foi de son rival, il se voyait impuissant à F en punir. En 1701, le duc d'Anjou entrait facilement à Madrid, et Louis XIV déclarait avec orgueil « que désormais il n’y avait plus de Pyrénées » . L’œuvre de la vie entière de Guillaume paraissait complètement anéantie. Il se sentait près de sa fin. La toux ne lui laissait aucun repos; ses yeux étaient cernés et sans regard, et il se sentait tellement affaibli qu’il pouvait à peine monter en carrosse. Cependant jamais il ne se montra plus grand. Son courage semblait croître avec les difficultés, et ses forces, qui avaient été brisées par les insultes des factions anglaises, se relevèrent par un suprême effort de sa volonté. Son esprit si élevé, si clairvoyant, discernait, à travers les difficultés passagères dues à la diplomatie française et aux agitations de son propre royaume, les grandes questions qui devaient déterminer plus tard un changement dans la politique européenne. Au dehors comme au dedans tout semblait tourner contre lui. Pour le moment, il n’avait aucune autre alliée que la Hollande, car l’Espagne était désormais unie à Louis XIV, et l’attitude de la Bavière divisait l’Allemagne et tenait l’ Autriche en échec. L’électeur chargé de l’administration des Pays-Bas espagnols et sur qui Guillaume avait compté, s’était joint aux Français et avait proclamé le duc d’Anjou roi à Bruxelles (1701). En Angleterre, le nouveau Parlement était rempli de tories résolument opposés à la guerre, et pressé par le ministère tory de reconnaître le nouveau roi d’Espagne, il se soumit pour suivre l’exemple des Etats Généraux de Hollande.
Il n’avait d’autre espérance que dans les fautes où Louis XIV serait entraîné par son orgueil; son attente ne fut pas trompée. On n’avait approuvé la décision du roi de France que parce qu’il avait déclaré vouloir laisser l’Espagne autonome sous son nouveau roi. Malgré leur violente hostilité,, les whigs et les tories étaient d’accord sur deux points : empêcher les Français d’occuper les Pays-Bas et de toucher à l’ordre de succession établi par la révolution de 1688. Mais Louis, aveuglé par son orgueil, ne comprit pas la nécessité de se montrer modéré à l’heure du triomphe. Agissant au nom de son fils, il introduisit des troupes françaises dans les sept places fortes connues sous le nom de Barrière hollandaise, à Ostende et dans les ports de Flandre. Le Parlement, si pacifique qu’il fut, approuva la demande faite par Guillaume au roi de France de retirer ses troupes, et l’autorisa à conclure une alliance défensive avec la Hollande. En même temps, on blâmait la politique du Roi et l’on mettait en accusation les précédents ministres, Somers, Russell et Montague (devenus pairs), pour leur participation aux traités de partage. Mais, en dehors même de la Chambre des communes, le sentiment national se réveillait à mesure que les desseins de Louis devenaient plus clairs. 11 refusa de rétablir la Bar-
rière hollandaise, et une puissante escadre française se réunissait dans la Manche pour aider, à ce qu’on crut, un nouveau débarquement de jacobites, dont parlait une lettre adressée à Jacques il, qui fut interceptée et mise sous les yeux du Parlement. Les Communes elles-mêmes se laissèrent gagner par l’émotion générale. La flotte fut portée à trente mille hommes, l’armée à dix mille; le comté de Kent envoya une remontrance contre la conduite factieuse des tories qui contrecarraient la politique du Roi, et pria la Chambre de voter des subsides au lieu de rédiger des adresses. Encouragé par ces signes certains du revirement de l’opinion publique, Guillaume envoya des troupes anglaises en Hollande et conclut un traité secret avec les Provinces-Unies pour arracher les Pays-Bas a la France, et pour les donner avec le Milanais à la maison d’Autriche comme contre-poids a l’influence française.
Cependant l’Angleterre presque tout entière désirait encore conserver la paix, lorsque Louis XIV, par un acte inattendu, l’obligea à déclarer la guerre- Guillaume avait été reconnu roi au traité de Rysivick, et la France s’était engagée formellement à défendre son trône contre toute attaque. Louis XIV, entrant à Saint-Germain dans la chambre où Jacques II allait rendre le dernier soupir, lui promit de reconnaître son fils à sa mort comme roi d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande. Cette promesse était dans le fait une déclaration de guerre; l’Angleterre, se levant comme un seul homme, accepta le défi. Louis venait de soulever une question qui n’était plus seulement une affaire de politique européenne, mais bien une question de vie ou de mort pour l’œuvre de la révolution; le despotisme et la religion catholique allaient-ils être rétablis ou non en Angleterre par les armées françaises? Sur ce point, wliigs et tories ne faisaient qu’un. Aucune voix ne s’était élevée en faveur de Jacques et de son fils, lorsque la mort du dernier enfant de la princesse Anne nécessita une nouvelle loi de succession (1701) qui écartait du trône non-seulement le soi-disant prince de Galles et une plus jeune fille de Jacques II, mais aussi la duchesse de Savoie, fille d’Henriette d’Orléans, catholique comme sa mère. On dut recourir aux descendants de Jacques I er , dont la fille Elisabeth avait épousé l’Electeur palatin. Leur seul enfant survivant, Sophie, était la veuve de l’ancien Electeur de Hanovre, et la mère de l’Electeur régnant. C’est à Sophie et à ses héritiers protestants que la couronne fut dévolue. On déclara que tout souverain anglais devrait appartenir à l’Eglise établie. Il fut interdit aux futurs rois de quitter l’Angleterre sans une permission du Parlement, et aucun étranger ne put être admis aux emplois publics. L’indépendance de la justice fut garantie par une clause portant qu’aucun juge ne pourrait être destitué, sinon sur la demande du Parlement. Les deux principes que le Roi n’agit que par l’intermédiaire de ses ministres, et que les ministres sont responsables devant le Parlement, furent fixés par une
prescription qui complétait le régime parlementaire fondé par le Bill des droits : toutes les affaires publiques durent être traitées dans le conseil privé, dont toutes les décisions devaient être contre-signées par tous ses membres. L’unanimité du sentiment national qui s’était déjà manifesté dans les actes du Parlement tory, se manifesta avec éclat dans l’accueil fait à Guillaume à son retour de la Haye, où il venait de conclure une nouvelle grande alliance entre l’Empire, la Hollande et les Provinces- Unies, juste récompense de sa patience et de son habileté pour l’entente universelle. Le Danemark, la Suède, le Palatinat, se joignirent bientôt à la coalition, ainsi que la plupart des Etats allemands. Le Parlement convoqué en 1702 par Guillaume, malgré ses tendances tories, répondit à son pressant appel en votant une levée de quarante mille hommes et d’autant de marins. Un bill d’attainder fut lancé contre le nouveau prétendant; les membres des deux Chambres et tous les fonctionnaires jurèrent de défendre les droits de la maison de Hanovre.
Marlborough. — Le Roi était déjà beaucoup trop affaibli pour se mettre à la tête de l’armée; aussi fut-il obligé de confier la direction de la guerre dans les Pays-Bas au seul Anglais qui se fût montré capable d’un grand commandement. John Churchill, comte de Marlborough, né en 1650, était le fils d’un gentilhomme cavalier du Devonshire, dont la fille était devenue, à la Restauration, maîtresse du duc d'York. La honte d’Arabella contribua, plus encore que la fidélité de son père, à faire obtenir au jeune Churchill un brevet dans la garde royale. Après cinq ans de service à l’étranger sous les ordres de Turenne, le jeune capitaine devint colonel d’un régiment anglais au service de la France. Il avait déjà déployé de rares qualités militaires : un courage indomptable, un caractère hardi et aventureux, tempéré par un jugement calme et droit, enfin une vigilance toujours en éveil et une force rare pour endurer la fatigue. On le vit plus tard passer des journées entières en reconnaissance, et rester à Bleinlieim quinze heures à cheval.
Mais Churchill dut bien moins ses succès à la cour d’Angleterre, à son courage et à son habileté qu’à sa beauté physique. On ne le connaissait au camp français que sous le nom du « bel Anglais « . Ses manières étaient aussi séduisantes que sa personne, et dans sa vieillesse même il avait conservé un charme irrésistible. « Il possédait toutes les grâces » , disait de lui lord Chesterfield, et il ne perdit jamais cet air doux et indolent qui lui avait valu la faveur de lady Castlemaine. Un présent de cinq mille livres de la maîtresse du Roi fut le point de départ d’une fortune qui s’accrut rapidement et devint immense; car la prudente économie du beau jeune militaire se changea avec l àge en avarice. C’était sur le duc d’York surtout que comptait Marlborough pour son avancement, qu’il mérita du reste par son inébranlable fidélité à la fortune de Jacques dans les sombres
jours du complot papiste. Il le suivit à Edimbourg et à la Haye, et fut récompensé, plus tard, par son élévation à la pairie et sa promotion au grade de colonel dans la garde royale. Le service qu'il rendit à son maître en sauvant l’armée d’une surprise à Sedgemoor, aurait sans doute été plus généreusement reconnu sans l’esprit étroit et bigot de Jacques II. Malgré les pressantes sollicitations de son souverain, Churchill était resté fidèle au protestantisme. Aussi, comme il connaissait bien le Roi, il ne compta plus sur de nouvelles faveurs : heureusement, il avait trouvé une nouvelle base pour sa fortune future dans l’influence croissante exercée par sa femme sur Anne, la seconde fille du Roi; aussi, au moment de la révolution, l’adhésion d’Anne à la cause protestante eut-elle une considérable importance. Aucun sentiment de gratitude envers son ancien protecteur ne put empêcher Marlborougli de sc mettre en correspondance avec le prince d’Orange, de promettre à Guillaume les sympathies d’Anne et d’abandonner l’armée royale réunie pour résister à l’envahisseur. Sa désertion porta un coup fatal à la cause royale. Si précieux que fut ce premier service rendu à Guillaume, il fut bientôt suivi d’un second plus important encore. Par les conseils de sa femme, Anne abandonna son père et passa dans le camp de Danby.
Cette conduite était révoltante, mais les services qu’avait rendus Churchill étaient trop grands pour rester sans récompense. Créé comte de Marlborough, il reçut le commandement des troupes pendant la guerre d’Irlande, et là, ses rapides succès lui attirèrent la faveur de Guillaume. 11 fut nommé généralissime de l’armée de Flandre. Mais le sentiment du pouvoir exercé sur Anne poussa Marlborough à conspirer contre Guillaume, comme il avait conspiré contre Jacques.
Malgré sa cupidité extrême, il avait épousé Sarah Jcnnings, beauté sans fortune de la cour de Charles II, violente et envieuse, mais douée en même temps d’un étrange pouvoir de séduction. L’amour de Churchill pour elle brille comme un fil d’or sur la sombre trame de sa carrière. Au milieu de ses campagnes, quelquefois même sur le champ de bataille, il écrivait à sa femme des lettres passionnées. Cette fermeté d’âme que ni danger ni haine ne pouvait ébranler, disparaissait tout à coup pour faire place à un abattement presque maladif, dès qu’il redoutait sa froideur ou ses accès de colère. Jamais il ne se séparait d’elle sans éprouver une véritable douleur : » J’ai longtemps contemplé les falaises avec une lunette d’approche a , lui écrivait-il un jour, au début d’une campagne, ^ dans l’espoir de vous apercevoir encore un instant. »
Comment s’étonner qu’une femme capable d’inspirer un pareil amour à Marlborough ait su s’attacher une nature aussi molle et aussi faible que celle de la princesse Anne? Les deux amies, secouant les contraintes de l’étiquette, ne s’appelaient jamais autrement que madame Freeman et madame Morley. C’est sur l’influence de sa femme que Churchill comptait
pour favoriser ses projets ambitieux contre Guillaume. Son plan était de chasser le Roi du trône en soutenant les tories dans leur opposition à toute velléité de guerre et en excitant jusqu’au délire la haine des Anglais contre les étrangers, et de faire couronner Anne à sa place. La découverte de cette conspiration excita une violente colère chez Guillaume, si calme d'ordinaire : « Si lord Marlborough et moi étions de simples particuliers» y s’écria-t-il, « l’épée aurait bientôt tranché ce différend. » Mais il dut se contenter d’enlever au comte ses charges et son commandement, et de renvoyer sa femme du palais de Saint-James. Anne suivit sa favorite, et la cour de la princesse devint Je centre de l’opposition tory, pendant que Marlborough entamait une correspondance active avec Jacques. Ses menées factieuses étaient si patentes, qu’il fut envoyé à la Tour à la première menace d’une invasion française, en 1692.
Marlborough et la Grande Alliance. — La mort de Marie obligea Guillaume à rappeler Anne, qui était devenue son héritière, et avec Anne, les Marlborough revinrent à la cour. Le Roi ne pouvait se décider à témoigner de nouveau sa confiance au comte; mais sentant la mort s’approcher, il vit en lui le seul homme capable par ses qualités supérieures, malgré sa bassesse et ses perfidies, de gouverner l’Angleterre et de diriger la Grande Alliance. 11 employa Marlborough à négocier avec l’Empereur le traité d’alliance et le mit à la tête de l’armée de Flandre; mais à peine le comte avait-il pris possession de son commandement, qu’une chute de cheval porta le dernier coup à la santé déjà chancelante du Roi : « 1 1 y eut un temps où j’aurais été content d’être délivré de mes soucis», murmura le mourant à Portland ; « mais les choses ont bien changé, et je voudrais bien ne pas mourir encore. » 11 savait cependant qu’un pareil vœu était inutile; aussi recommanda-t-il Marlborough à la princesse Anne comme le meilleur général de son temps, et l’homme le plus digne de lui servir de conseiller. Cette recommandation était superflue. Trois jours après l 1 avènement de la reine Anne, Marlborough fut nommé capitaine général des armées anglaises dans le royaume et sur le continent, et chargé de l’entière direction de la guerre. Le comte assura sa domination en Angleterre en élevant au poste de lord trésorier lord Godolphin, habile financier, son intime ami. L’affection de la Reine pour sa femme lui garantissait l’appui de la couronne à un moment où la popularité d’Anne donnait à la royauté un nouveau prestige aux yeux de la nation. Tout esprit de parti s’éteignit pendant quelque temps en Angleterre ; les lorics étaient acquis maintenant à la cause de la guerre, depuis qu’elle était dirigée par une reine tory, par un général tory; et les whigs les plus avancés se montraient prêts à soutenir un général tory favorable à une guerre whig. A l’étranger, la mort de Guillaume ébranla la Grande Alliance jusque dans ses fondements, et la Hollande elle-même