‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 116 sur 187 · E E MINI S T E H E S T A N H O P K · texte numérisé non relu

E E MINI S T E H E S T A N H O P K

Les troupes françaises, qui envahirent le nord de l’Espagne, contraignirent Philippe V à renvoyer son ministre et à renoncer à la Sardaigne et à la Sicile. La Sicile échut à l’Empereur, et le duc de Savoie fut compensé de cette perte par l’acquisition de la Sardaigne, qui lui valut le titre de roi. L’œuvre du traité d’Utrecht fut complétée par la renonciation de l’Empereur à toute prétention sur l’Espagne, tandis que Philippe renonçait de son côté au Milanais et aux Deux-Siciles.

Le ministère Stanhope. — La lutte qui venait de finir avait montré les difficultés que créait pour l’Angleterre la double position de son souverain. Au fond de son cœur, George s’intéressait plus à son électorat qu’à son royaume. Il était menacé en Allemagne par la Suède, irritée de ce que le roi de Danemark, après avoir profité de l’absence de Charles XII, alors en Turquie, pour s’emparer de Brême et de Verden , les avait cédés au Hanovre. L’envoi d’une flotte dans la Baltique pour tenir la Suède en respect associe la politique anglaise à celle du Hanovre; Charles répondit à cet acte en s’alliant avec Alberoni et avec le tzar Pierre le Grand pour rétablir les Stuarts. Heureusement pour la nouvelle dynastie, sa mort devant Frederickshall mit fin à tous ses projets; mais la menace de son intervention avait amené la dislocation du ministère anglais. Les ministres avaient consenti à prendre le parti du Hanovre contre la Suède, parce que la possession de Brème et de Verden, très-utile au Hanovre à qui elle ouvrait un débouché sur la mer du Nord, était aussi de la plus haute importance pour l’Angleterre, en mettant entre des mains amies les embouchures de l’Elbe et du IVeser, c’est-à-dire les principales voies du commerce anglais en Allemagne. Mais ils avaient refusé de faire un pas de plus. Le mécontentement du Roi lut secondé par des intrigues intestines dans le ministère, et, en Tounshend et U'alpole avaient dû résigner

leurs portefeuilles. Les lords Sun derl;fnd et Stanhope conservèrent la direction du nouveau ministère, et leur premier acte eut pour but de maintenir la suprématie des ubigs par une modification constitutionnelle.

L’iniluence qu’avait donnée à Harley la nomination de douze pairs, créés pour obtenir la ratification du traité d’Utrecht, avait montré que la couronne possédait les moyens de changer la majorité dans la Chambre des lords. Le ministère présenta, en 1720, un bill dont la paternité fut attribuée à lord Sunderland, et qui prétendait assurer la liberté de la Chambre haute en limitant les pouvoirs de la couronne, en ce qui concernait les créations de pairies. Le nombre des pairies aurait été déclaré immuable, et l’on n’aurait pu à l’avenir en créer de nouvelles que lorsqu’il se serait produit une vacance. On donnait à l’Ecosse vingt-cinq pairies héréditaires au lieu de seize. Ce bill fut énergiquement combattu par Walpole. Cette loi aurait en réalité rendu le gouvernement impossible, puisque le système représentatif fait de la Chambre des

communes et du ministère, qui en est l’organe, les rouages essentiels de la machine gouvernementale. Ce n’est que par la prérogative de la couronne, exercée d’après les avis d’un ministère responsable, que les pairs peuvent être forcés à se soumettre à la volonté de la Chambre basse en cas de désaccord avec elle ; la proposition de Sunderland aurait amené le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif dans une impasse. C’est l’opposition de Walpole qui fit rejeter le Bill de la Pairie, et son succès força ses rivaux à le faire rentrer dans le ministère ainsi que Townshend, il est vrai, dans des postes subordonnés.

La rentrée de Walpole aux affaires permit bientôt de distribuer les rôles d’une manière plus juste. Le développement subit du commerce anglais avait développé une fièvre de spéculation. Les richesses inconnues de l’Amérique espagnole avaient toujours agi comme un charme sur les imaginations anglaises depuis le temps des boucaniers ; Harley avait protégé une Compagnie des mers du Sud , qui affirmait qu’on arriverait à réduire la dette publique si on lui accordait le monopole du commerce avec les Espagnols. L’Espagne, toujours jalouse, ne voulait accorder aucune facilité au commerce étranger. Le traité d’Utrecht ne donna à l’Angleterre que le droit de prendre part à la traite des nègres et d’envoyer sur les côtes de l’Amérique du Sud un seul navire à la fois ; malgré cela, la Compagnie revint à la charge, offrant, en échange de nouveaux privilèges, de payer la dette publique qui représentait un intérêt annuel d’environ un million de livres (vingt-cinq millions de francs). Walpole avertit vainement le ministère et le pays de se défier de ce rêve extravagant. Ils perdirent la tête; l’année 17:20 vit crouler compagnie sur compagnie, jusqu’à ce qu’une réaction inévitable eût amené une ruine universelle.

Cet effondrement conduisit Stanhope au tombeau. Plusieurs de ses collègues avaient reçu des gratifications de la Compagnie de la mer du Sud pour favoriser ses fraudes; Craggs, secrétaire d’Etat, mourut d’effroi pendant l’enquête, et le chancelier de l’Echiquier Aislabie fut envoyé à la Tour ; c’est au milieu de ce désastre que Walpole remonta au pouvoir. En 1721, il devint premier lord de la trésorerie, et Townshend reprit son poste de secrétaire d’Etat; mais leurs situations respectives étaient interverties. Townshend avait été le chef de la précédente administration. Maintenant \\ alpole était bien décidé, pour se servir de ses propres paroles bien caractéristiques, « a ce que la raison sociale fût Walpole et Townshend, et non plus Townshend et Walpole .

Politique pacifique de Walpole. — Si aucun ministre n’a été plus maltraité par les poètes et les historiens, il en est peu dont les mérites aient été plus apprécies par les vrais hommes d’Etat. Au point de vue politique, le temps pendant lequel il gouverna fut un temps d’immobilité

incroyable. Cette longue administration n’a pour ainsi dire pas d’histoire. Toute activité politique et législative cessa brusquement dès son entrée au ministère. Les années se passaient sans amener aucun changement ; au bout de trois ans, il n’y avait plus qu’un seul parti à la Chambre des communes. Les tories se trouvaient tellement réduits, que pendant quelque temps c’est à peine s’ils venaient aux séances ; la perte qu’ils firent en 1722 d’Atterbury, évêque de Rocliestcr, convaincu de correspondance avec le Prétendant, révoqué et banni par un décret du Parlement, priva le parti jacobite du dernier chef qui lui restait. .Malgré son caractère pacifique, la politique anglaise sous Walpole ne manqua cependant ni de grandeur, ni de dignité. Il réconcilia le pays tout entier avec les conquêtes de la Révolution. Son indifférence politique était d’accord avec le tempérament du pays. Toute l’énergie de la classe marchande était absorbée par la rapidité et l’extension du commerce et du développement de la richesse. Les marchands et les boutiquiers ne demandaient pas mieux que de laisser les affaires publiques dans les mains du gouvernement, pourvu qu’il administrât avec équité et modération. Tout ce qu’ils demandaient était qu’on les laissât jouir de leur liberté et développer leurs industries. Walpole le leur permit. Le progrès fut désormais économique plutôt que politique; mais ce progrès économique dépassa tout ce qu’on avait jamais vu.

Il était beau, d’ailleurs, de donner le repos à l’Angleterre et la paix à l’Europe. Walpole ouvre la série des ministres anglais amis de la paix ; nul ne réussit comme lui : « Rien de plus funeste à l’Angleterre, dit-il, que l’état de guerre; nous ne pouvons qu’y perdre tant qu’elle dure, et lorsqu’elle prend fin, nous ne pouvons guère y gagner. »

L’honneur national et l’influence anglaise, du reste, ne périclitèrent point entre ses mains ; car, grâce à sa fermeté politique et à son talent de diplomate, il remporta des avantages que des victoires ne lui eussent peut-être pas donnés. C’est la gloire de Walpole d’avoir conservé à l’Angleterre les bienfaits de la paix, en dépit de la complication des questions internationales et de la pression exercée par la cour et l’opposition. Un grand danger menaçait l’Europe : l’empereur Charles VI n’avait pas de fils ; il publia une Pragmatique sanction par laquelle il laissait ses Etats héréditaires, l’Autriche, la Hongrie et la Bohême, à sa fille Marie-Thérèse ; mais aucune des puissances européennes n’avait consenti à garantir la Pragmatique. L’Espagne, toujours désireuse de recouvrer ses anciennes possessions et son monopole commercial avec les colonies d’Amérique, vit là une occasion de détacher l’Empereur de la Quadruple Alliance, qui la laissait isolée en Europe. Elle promit de soutenir la Pragmatique si Charles s’engageait à l’aider à reconquérir Gibraltar et Minorque sur l’Angleterre et à assurer à un prince espagnol l’héritage de Parme, de Plaisance et de la Toscane. Elle accordait les plus grands avantages

commerciaux dans ses possessions d’Amérique à une Compagnie commerciale que l’Empereur avait établie à Ostende, au mépris des traités de Westphalie et des remontrances de l’Angleterre et de la Hollande. Cette faveur révéla l’alliance de l’Espagne et de l’Autriche , ^ et la Russie menaçait de se joindre à elles. Walpole et Toivnshend prévinrent ce danger par un traité défensif conclu entre la France, l’Angleterre et la Russie (1725). Mais la Prusse s’étant retirée de l’alliance, l’Empereur et T Espagne reprirent courage, et, en 1727, Philippe commença le siège de Gibraltar, pendant que Charles menaçait la Hollande. La modération de Walpole empêcha seule une guerre européenne d’éclater. Tandis qu’il envoyait les flottes anglaises dans la Raltique, en Amérique et sur les cotes d’Espagne, il réussissait par sa diplomatie à empêcher l’Empereur de bouger, et l’Espagne fut obligée de signer en 1729 le traité de Séville, qui assurait à un prince espagnol l’héritage de Parme et de la Toscane. Pour calmer le mécontentement de Charles, l'Angleterre consentit, en 1731 , à garantir la Pragmatique sanction.

Walpole financier. — Si Walpole est remarquable par sa politique de paix, il fut aussi un grand financier. Il ne pouvait pas deviner jusqu’à quel degré les hommes d’Etat contemporains devaient porter la puissance financière de l’Angleterre, mais il eut le bon sens d’être le premier à comprendre que le seul devoir d’un ministre sage, dans un temps de rapide progrès industriel et économique, est de pratiquer la- doctrine de « laisser faire, laisser passer » . Des le début de son ministère il déclarait dans un discours du trône ^ que rien ne serait plus favorable à l’extension du commerce que d’offrir autant de facilites que possible à l’exportation des produits manufacturés et à l’importation des matières premières qui servent à leur fabrication >5 . Aussi son premier acte financier fut-il de supprimer les droits que l’on percevait sur plus d’une centaine d’articles d’exportation et sur près de quarante articles d’importation. En 1730, il montra le même esprit libéral en rompant avec le préjugé qui obligeait les colonies à ne faire d’échange qu’avec la mère patrie;, il permettait à la Géorgie et aux Carolines de transporter leur riz dans n’importe quelle partie de l’Europe. II en résulta que le riz d’Amérique chassa bientôt les riz d’Italie et d’Égypte. La loi sur les impôts indirects, malgré toutes ses imperfections, est la première ordonnance où un ministre anglais ait montré quelque intelligence des vrais principes de taxation .

La sagesse de Walpole fut récompensée par un rapide développement de la prospérité publique. Les exportations, qui étaient de six millions de livres (150 millions de fr.) au commencement du siècle, atteignirent le double cinquante ans plus tard. L'extension du commerce colonial enrichissait l'Angleterre. La population de l'Angleterre s’était subitement

accrue; celle de Manchester et de Birmingham, devenues villes manufacturières, avait doublé en trente ans. Bristol, le principal centre du commerce avec les Indes occidentales, vit sa prospérité grandir rapidement. Liverpool, qui n’était jusqu’alors qu’une petite ville de province et qui devait sa naissance au nouveau commerce avec l’Amérique, devint le troisième port du royaume. La valeur des terrains et les revenus de tous les propriétaires fonciers tripla, dès que la paix et la sécurité furent assurées. Le développement du pays n’empèclia pas Walpole de se montrer très-économe des deniers publics, de réduire progressivement la dette et de diminuer les droits du lise. Avant la mort de George I er , les charges publiques se trouvèrent réduites de vingt millions.

Walpole et le Parlement. — En 1727, à l’avénement de son fils. George II, on crut qu’on allait assister à la chute de Walpole, car le nouveau roi détestait le ministre de son père presque autant qu’il détestait son père lui-même. Quelle que fût cette haine, George II était entièrement gouverné par sa femme, l’habile Caroline d’Anspach. Çelle-ci avait décidé qu’il n’y aurait aucun changement dans le ministère ; aussi, pendant les années qui suivirent, Walpole jouit-il d’une puissance sans égale. Il avait acquis sur George II une influence aussi grande que celle qu’il avait exercée sur son père. La Chambre des communes lui obéissait docilement. Le pays était calme et prospère. Les préjugés des gentilshommes campagnards contre Walpole étaient peu à peu ébranlés par ses efforts pour réduire l’impôt foncier. L’Eglise était en paix. Les jacobites n’osaient rien tenter. Quelques mesures commerciales et quelques réformes sociales faisaient tranquillement leur chemin dans les deux Chambres. Une enquête sur l’état des prisons montra cependant que le sentiment des besoins sociaux n’était pas complètement éteint. Un bill important décida que désormais tous les actes de procédure seraient rédigés en langue anglaise.

Une seule fois, Walpole souleva un orage en essayant une réforme d’une grande portée. Aucune taxe n’avait été aussi impopulaire dès l’origine que Y excise (impôts indirects). Elle était due à Pym et au Long Parlement, qui avaient établi des droits sur la bière, le cidre et le poiré, produisant à la Restauration un revenu annuel de plus de six cent mille livres (15 millions de fr.). La guerre avec la France entraîna l’établissement de nouveaux impôts sur le malt, des droits additionnels sur les spiritueux, le vin, le tabac et autres articles. La fortune publique s’était tellement accrue que l’excise s’élevait à près de deux millions et demi de livres par an à la mort de George I er . Mais elle resta toujours odieuse à la nation, et des philosophes comme Locke soutenaient que tout le revenu public ne devait provenir que des contributions foncières directes. I)’un autre côté, Walpole vit dans l’augmentation des impôts indirects le moyen de rattacher la petite noblesse à la nouvelle dynastie, en suppri-

niant complètement l’impôt foncier. La contrebande et les fraudes diminuaient les revenus de sommes immenses ; les pertes sur le tabac seul s’élevaient à près d’un tiers de ce qui était dû. L 'excise, bill de 1733, chercha à remédier au mal en établissant des entrepôts officiels et en percevant les droits sur les marchands de l’intérieur sous forme d’excise (impôts indirects), et non de droits de douane. Cette première mesure aurait fait de Londres un port franc et accru du double le commerce anglais; la seconde aurait tellement accru le revenu de l’Etat, sans dommage pour personne, que les impôts fonciers seraient devenus inutiles. Pour le thé et le café seuls, cette modification apportée au modé de perception eût rapporté au moins cent mille livres de plus par an. Les choses nécessaires à la vie et les matières brutes pour la fabrication devaient être, suivant IValpole, libres de tous droits. Ce projet a été applique plus tard, maïs, en 1733, le ministre était .en avance sur son temps. Une agitation d’une violence inouïe se manifesta de tous côtés ; malgré la Reine, qui voulait qu’on eût raison de la résistance par la force, Walpole retira le projet de loi. ce Je ne suis pas un ministre capable de faire couler le sang pour imposer des taxes « , dit-il avec une noble fermeté d’âtne.

Cette explosion’ de préjugés populaires était due à la violence de la faction dite des patriotes. L’absence d’opposition sérieuse et de passion capable d’enthousiasmer un parti amène facilement la formation de coteries; la faiblesse des tories combinée avec la torpeur politique créa parmi les whigs l’esprit de coterie. Walpole était aussi jaloux du pouvoir; i! éliminait successivement du ministère tous les collègues qui pouvaient lui porter ombrage, et iis devinrent les chefs d’un parti qui n’avait pas d’autre but que de renverser Walpole. L’amour du pouvoir était la seule passion qui l’emportait en lui sur son robuste bon sens. Townshend fut exclu du ministère en 1730, lord Chesterfield en 1733 ; et après avoir été entouré au début d’hommes de premier ordre, IValpole, après vingt ans de suprématie, n’avait plus dans son cabinet qu’un seul homme de mérite, le chancelier lord Hardwick. A la seule exception de Townshend, les collègues renvoyés par lui se jetèrent dans l’opposition la plus factieuse et la plus dépourvue de principes qui ait jamais déshonoré la politique anglaise. Les patriotes , comme ils s’appelaient, reconnaissaient pour chef Pulteney. Ils furent renforcés par une bande de jeunes whigs, « les gamins» (the boys), comme les appelait Walpole, dont l’ardeur était révoltée par l’inertie et le cynisme de sa politique; leur chef et leur orateur était un jeune cornette, William Pitt. Ils ne tardèrent pas a s’unir aux débris du parti tory qui s’occupait de politique et que dirigeait un homme habile, Bolingbroke, autorisé par Walpole à rentrer en Angleterre, mais à qui il refusa de rendre son siège à la Chambre des lords ; la défaite de Walpole ne suffit pas à ébranler son pouvoir, et Bolingbroke, découragé del’inutilité de ses efforts, retourna en France.

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