CHAPITRE III
L’Angleterre et le monde. — Aucun des hommes d’État du dixhuitième siècle ne parut se douter que la création des Etats-Unis ouvrait une ère nouvelle dans l’histoire du monde. Ce qui étonna le plus à cette époque, c’est que l’Angleterre ne fut pas ruinée par la perte de scs colonies et la grandeur de sa défaite. Elle se releva au contraire plus puissante et plus vigoureuse qu’ auparavant. Dix ans après la perte de l’Amérique elle montra plus de vigueur que jamais dans sa lutte avec la France, et elle s’éleva au premier rang des nations le jour de Waterloo. Mais sa vraie grandeur résidait plutôt dans le nouveau monde que dans l’ancien. Elle était devenue une créatrice de nations. En Amérique, elle avait enfanté un grand peuple, et ses navires d’émigrants devaient continuer à alimenter ce mouvement de la race germanique dont elle-même était sortie. Dès lors son œuvre fut une œuvre de colonisation. Ses colons allèrent disputer l’Afrique aux Cafres et aux Hottentots, et créer dans l’océan Pacifique des colonies aussi considérables que celles qu’elle avait perdues en Amérique. A tous elle donna non-seulement son sang et son langage, mais encore la liberté qu’elle avait conquise. L’importance de ces résultats imprime un caractère de grandeur à son histoire et en fait oublier les côtés inférieurs et mesquins. L'histoire de la France se limite désormais à la France elle-même; les destinées de l’Allemagne et de l’Italie n’ont guère d’influence en dehors de leurs frontières. L’Angleterre au contraire ne forme plus qu’une petite partie de l’Empire anglais. Son rôle ne se borne pas aux étroites limites de l’ile mère, il commande aux destinées de peuples encore en formation. Les efforts de ses patriotes, la
1 Sources : Outre l’ouvrage de NI. Masscy sur cette période, nous avons la Vie de Pitt {Idje of Pitt ), par lord Stanhope; Life of B tirke, par Mackniglit; Memoirs of Fox , de lord Russell, et la Correspondance de lord Madmesbury , de lord Auckland et de AL Rose. Pour la traite des noirs, voir les Mémoires de IV i Ib er force , par ses fils. On apprend connaître Burke par l’ouvrage de Alacknight, par V Essai remarquable de Alorley, et surtout par ses propres écrits. Les meilleurs exposés de l’état des affaires de l’étranger, en 1789, se trouvent dans Sorel, V Europe et la Révolution française, t. I et II, et dans Y Histoire de la Révolution française , par Sybeh
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sagesse de ses hommes d'Etat, la fidélité de son peuple tout entier aux principes de légalité et de liberté, avaient préparé sur le sol de l’Angleterre les destinées futures de l'humanité.
Le ministère Rockingham. — En meme temps le développement industriel et commercial de l’Angleterre avait son contre-coup dans la politique anglaise. Bien que les tories et les amis du Roi formassent alors un parti bien discipliné de cent cinquante membres, les whigs, qui détenaient le pouvoir avec lord Rockingham, leur étaient encore supérieurs par leur nombre et leurs capacités. Leur constante opposition à la guerre d’Amérique et le ralliement de la coterie de Bedford au gros du parti contribuèrent à rendre aux whigs une partie de leur ancienne cohésion. Cette union ne fit du reste que fortifier leurs tendances aristocratiques et exclusives, et les séparer plus complètement sur certaines questions, telles que la réforme parlementaire, du petit groupe qui restait fidèle aux sympathies démocratiques de lord Chatham. Ce groupe reconnaissait pour chef lord Slielburne, et il fut bientôt fortifié par l’entrée au Parlement du second fils de Chatham lui-même. William Pitt avait à peine vingt-deux ans; mais il avait fait de fortes études, et son éloquence facile et harmonieuse avait été développée par les enseignements de son père. « Il sera l’un des premiers orateurs du Parlement » , disait un député au chef des whigs, Charles Fox, après le premier discours de Pitt à la Chambre des communes, « 11 l’est déjà » , répliqua Fox. Grand et mince, mais sans grâce aucune, William Pitt imposait déjà alors, par l’orgueil que révélait tout son être. Cet orgueil était écrit sur son visage, dont jamais un sourire ne venait adoucir l’expression; il perçait dans ses discours, dans ses manières froides et dures, dans la gravité de sa démarche, dans le ton de commandement qui lui était habituel. Nui ne se doutait des grandes qualités que cachait cet extérieur hautain; nul ne pouvait deviner non plus avec quelle rapidité ce «garçon » (boy), comme le qualifiaient ses rivaux, devait écraser toute opposition et tenir F Angleterre dans sa main. 11 y eut seulement un sourire d’étonnement lorsqu’on le vit refuser tous les emplois inférieurs qu’on lui offrait dans la nouvelle administration uhig, déclarant qu’il n’accepterait d’autre emploi qu’une place dans le cabinet.
Pitt n’avait aucun désir d’entrer dans le cabinet Rockingham. Pour lui, comme pour Chatham, la guerre avait mis en lumière la nécessité de mettre fin aux abus qui avaient rendu possible la formation du Parlement dont George s’était servi pour faire la guerre aux colonies. Il fallait soumettre la Chambre des communes à une réforme radicale, et dans ce but Pitt mit en avant une proposition fondée sur les idées de son père. Mais les whigs ne purent se résoudre aux sacrifices d’argent et d’influence qu’entraînait une telle réforme, et ils rejetèrent le bi 11 de Pitt. Le
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