A'IC
ministère essaya alors de restreindre l’influence et les moyens de corruption dont le Roi avait si fort abusé. 11 déclara inéligibles tous les fournisseurs de l’État, et priva de leur droit d’électeurs tous les fonctionnaires payés, mesure qui diminuait l’influence de la cour dans soixante-dix bourgs. Enfin il appuya une proposition de Burke demandant qu’on réduisît les fonctionnaires civils, les pensions et les fonds secrets. Ces réformes eurent en effet pour résultat de diminuer l’influence du Roi sur le Parlement, de mettre fin aux tentatives directes de corruption sur les membres de la Chambre. Mais elles ne changèrent rien au caractère du Parlement; eiles n’en firent pas une représentation nationale et n’augmentèrent pas sa responsabilité vis-à-vis du peuple. La jalousie que la majorité wliig nourrissait contre le parti Cliatham et la politique qu’il poursuivait, éclata à la mort de lord Rockingham au mois de juillet. Shelburne ne fut pas plutôt nommé premier ministre que Fox, pour des raisons personnelles, se retira avec la plupart des partisans de Rockingham. D’un autre côté, Pitt consentit à entrer dans le ministère comme chan-t celier de l’Echiquier.
La coalition. — Le ministère Shelburne fut de courte durée. A peine avait-il signé la paix avec les États-Unis, qu’il fut renversé au commencement de 1783 par la coalition la plus scandaleuse que l’Angleterre ait vue : l’alliance des partisans de Fox avec les tories demeurés fidèles à lord Morth. Jamais la nécessité de la réforme parlementaire ne fut plus clairement démontrée que par une coalition qui prouvait l’impuissance de l’opinion publique à ébranler la plus méprisable des factions politiques; car les mesures de Burke et de Rockingham, tout en diminuant l’influence du Roi, n’avaient pas profité à la nation, mais aux propriétaires de bourgs qui usurpaient la représentation du pays. Pitt présenta de nouveau son bill de réforme, qui fut rejeté par une majorité de deux voix contre une. Assurés de la majorité au Parlement et insouciants de l’opinion publique, les nouveaux ministres entreprirent avec hardiesse l’œuvre la plus importante qui fut jamais échue à des hommes d’Etat anglais. Ils sentirent l’impossibilité de laisser un empire comme celui que IVarren Ilastings avait fondé dans l’Inde, aux mains d’une simple Compagnie commerciale; et Fox proposa de transférer le gouvernement politique des directeurs de la Compagnie à un conseil de sept commissaires. Ces derniers seraient choisis d’abord par le Parlement, et ensuite par la couronne. Us seraient nommés pour cinq ans, mais pourraient être révoqués à la demande de l’une ou l’autre des deux Chambres. Cette proposition souleva des tempêtes. Le projet était peu judicieux, car les nouveaux commissaires ne pouvaient avoir cette connaissance pratique de l’Inde qu’avait acquise la Compagnie, et faute d’un lien véritable entre eux et le ministère, le Parlement n’aurait pu exercer
WILLIAM P ITT.
aucun contrôle sérieux sur leurs actes. Mais, au milieu de la clameur générale, ces objections passaient inaperçues. La classe marchande se sentait atteinte par Je coup qui frappait la société de commerce la plus importante du royaume. Les corporations tremblaient de voir annuler une charte, le Roi considérait ces mesures comme un moyen de transférer aux ivhigs le patronage de l'Inde, et la nation en général était contraire au bill à cause du ministère qui l’avait proposé.
Accorder à la Chambre des communes, telle qu’elle existait, le gouvernement de l’Inde, c’eût été donner un pouvoir nouveau et immense à une réunion d’hommes qui avaient indignement abusé de l’autorité dont elle jouissait déjà. Le Roi, ayant conscience du sentiment qui animait toute la nation à cet égard, se décida à faire usage de ; on influence pour combattre la proposition ministérielle dans la Chambre des lords. Le bill fut rejeté, et George 111 en profita pour ordonner aux ministres de rendre leurs portefeuilles. Eu décembre 1783, Pi tt accepta le poste de premier lord de la Trésorerie, mais cette position eût été insoutenable si le pays s’était, comme par le passé, contenté de sa représentation parlementaire. Il est vrai que Pitt fut battu, et à plusieurs, reprises, par uneforte majorité dans la Chambre des communes; mais des pétitions parties de tous les coins de l’Angleterre , signées des tories qui dirigeaient V Université d’Oxford aussi bien que des u/liigs qui formaient la corporation de Londres, vinrent ébranler celte majorité en prouvant que l’opinion publique était avec le ministère et non avec la Chambre. Fort de ce sentiment, Pitt, malgré les adresses qui demandaient sa révocation, réussit à différer la dissolution du Parlement pendant cinq mois, afin de laisser à l’opinion publique le temps de s’affermir tout à fait. Quand arrivèrent les élections de 1784, le pays savait ce qu’il voulait, et le sentiment national fut assez puissant pour surmonter les influences néfastes qui jusque-là avaient fait des élections une vaine simagrée. T >s grands centres envoyèrent au Parlement des partisans de Pitt. La majorité qui lui faisait opposition perdit cent soixante sièges, et les quelque nbres du parti whig qui réussirent durent leur nomination à des bourgs pourris.
William Pitt. — Au moment où le Parlement se réunit de nouveau après le renversement de la coalition, Pitt, ce ministre de vingt-cinq ans, était maître de l’Angleterre comme aucun ministre ne l’avait été avant lui. Le Roi lui-même cédait à son autorité, en partie par gratitude pour le triomphe que Pitt avait remporté en son nom sur les whigs, en partie aussi «parce qu’il avait h' pressentiment de la folie qui bientôt devait l’envahir, peut-être aussi parce qu’il sentait que le triomphe remporté par Pitt sur ses adversaires profiterait sinon à la couronne, du moins au pays lui-même. Les whigs étaient désorganises, peu populaires, sans but politique. Les tories soutenaient le ministre qui avait « sauvé le Roi » „
LE SECOND P ITT (17 83-1789).
Mais ce fut une force politique nouvelle qui apporta au jeune ministre a véritable force. L’élan pris par l’industrie anglaise avait donné aux manufacturiers une immense influence. Les classes commerçantes retrouvaient en William Pitt tout ce qu’elles avaient aimé en Ghatham : son noble caractère, sa haute conception du pouvoir, son patriotisme, cette largeur de vue qui s’étendait bien loin au delà de l’enceinte du Parlement. Il est vrai qu’il manquait à Pitt le côté poétique et imaginatif du génie de Ghatham, sa vive perception de ce qui était juste et de ce qui était possible, ses vastes conceptions de politique nationale et ses prévisions si clairvoyantes sur l’avenir du monde. Les lieux communs faciles et bruyants de Pitt sonnaient creux à côté des phrases hachées de son père, dont l’éloquence est si vivante encore aujourd’hui parmi les Anglais.
D’un autre côté, il possédait des qualités qui avaient entièrement fait défaut à Ghatham. Sa nature, bien qu’ardente et sensible, avait été dominée par une (ière et ferme volonté. Sa simplicité et son bon goût lui faisaient éviter l’ostentation et l’extravagance de son père. Malgré leur diffusion et leurs lieux communs, ses discours étaient adaptés, par leurs défauts comme par leurs qualités, à l’intelligence des classes moyennes auxquelles Pitt s’adressait en réalité. Par son amour de la paix, son extrême activité, sa promptitude en affaires, son habileté dans les débats, ses connaissances financières, il rappelait sir Robert Walpole; mais il avait des vertus inconnues à U/alpole et avait échappé aux défauts qui frappaient chez cet homme d’Etat. Il ne recherchait pas des avantages personnels. Il était trop fier pour se servir de la corruption comme moyen de gouvernement, et avait de lui-même une opinion trop élevée pour porter envie à qui que ce fut. 11 savait apprécier les mérites des jeunes gens, et ceux qui se réunirent autour de lui, par exemple Canning et lord Wellesley, récompensèrent sa générosité par un dévouement qui dura au del t du tombeau. Pitt n’éprouvait aucune sympathie pour la cynique indifférence de Walpole. Sa politique fut, dès l’abord, une politique de réforme active, et il affronta tous les problèmes financiers, constitutionnels et religieux devant lesquels Walpole avait reculé. Surtout, il était loin de partager le mépris de Walpole pour les autres hommes, et le sentiment profondément humain qui dominait en lui forme un des plus nobles traits de son caractère. Son amour pour l’Angleterre était aussi profond et aussi ardent que celui de son père; mais on ne trouvait pas trace en lui de cette condescendance pour les préjugés et les passions anglaises qui avait été tout à la fois la faiblesse et la force de Ghatham. Quand Fox lui reprocha d’oublier que Ghatham était jaloux de la France et la regardait comme l’ennemie naturelle de l’Angleterre, Pitt répondit noblement qu’il « est puéril et mesquin de regarder une nation comme étant à tout jamais l’ennemie d’une autre » . Le dix-huitième siècle, qui vit se développer le sentiment de la solidarité humaine, marque une date