L’ANGLETERRE ET LE NOUVEAU MONDE
avec lui, poussa au sud jusqu’au Maryland et, remontant vers le nord, atteignit la baie de l’Hudson. Pendant de longues années, personne ne suivit la trace de ces hardis aventuriers. Tandis que la France établissait les colons canadiens le long du Saint-Laurent, et que l'Espagne (déjà maîtresse de l’Amérique du Sud) étendait sa domination au nord jusqu’en Floride, les Anglais se contentaient d’exploiter les pêcheries de Terre-Neuve.
C’est seulement sous Elisabeth que l’on s’occupa de nouveau des découvertes de Cabot, Frobislier, monté sur un bateau de la grandeur du canot d’un navire de guerre, traversa l’Atlantique et débarqua sur la côte du Labrador (1576). II en rapporta la nouvelle de l’existence de prétendues mines d’or, qui attirèrent des centaines d’aventuriers à travers les montagnes de glace du détroit de l’Hwdson. Les plus intelligents d’entre eux renoncèrent bientôt à cette chimère pour se mettre à coloniser. Les premières années furent très-pénibles; les nouveaux arrivants eurentbeaucoup à souffrir des longs hivers de ces contrées et des attaques incessantes des tribus guerrières indiennes qui se trouvaient répandues çà et là dans le pays.
Sir Humplirey Gilbert, l’un des hommes les plus distingués de son temps, après avoir vainement tenté de fonder une colonie, se rembarqua pour l’Angleterre et périt dans une tempête, ce On est aussi près du ciel sur mer que sur terre » , murmura-t-il, dit-on, peu avant que la petite lumière de son embarcation eût disparu dans les profondeurs de la nuit. Une expédition, commandée par son beau-frère, sir Walter Raleigh, explora le détroit de Pamlico, et le pays qu’il découvrit, habité, disait-on, non sans exagération poétique, ce par des peuplades vivant comme à l’époque de l’àge d’or » , reçut le nom de Virginie, en l’honneur d’Elisabeth, la Reine vierge. L’introduction du tabac et de la pomme de terre en Europe date de la découverte de Raleigh (1584); mais les colons perdaient beaucoup de temps et des forces précieuses à la recherche des prétendues mines d’or; enfin l’hostilité des tribus indiennes les chassa de la côte. Lorsque, plus tard, on donna le nom de Raleigh à la capitale de la Caroline du Nord, ce fut pour ce qu’il avait tenté de faire, plutôt que pour ce qu’il avait fait.
Le premier établissement sérieux des Anglais eut lieu au commencement du règne de Jacques I er , sur la baie de Gliesapeake (1606). Cet essai de colonisation devint très-rapidement prospère, grâce à l’énergie des pionniers qui avaient compris qu’on nepouvait conquérir le Nouveau Monde que par le travail. Parmi les premiers cent cinq colons, quarante-huit étaient des gentilshommes; il ne s’y trouvait que douze laboureurs. Leur chef, John Smilli, explora non-seulement la vaste baie de Cliesapeake et découvrit le Potomac et le Susquehannah, mais il sut encore maintenir l’ordre et la discipline parmi ses hommes, décimés par la famine et les désertions, jusqu’à ce qü’ils eussent appris à cultiver la terre. Dans ses lettres aux futurs
, A NOUVELLE-ANGLETERRE
colons qui n’avaient pas encore quitté la mère patrie, il dissipait sans retour le rêve des mines d’or. « On ne peut rien faire ici » , écrivait-il, ^ sans travailler de ses mains. » Aussi, grâce à de nombreux renforts d’ouvriers et à une sage distribution des terres, réussit-il, après cinq ans de luttes incessantes, à faire entrer la Virginie en pleine voie de prospérité. On n’avait pas assez de bras pour bâtir les maisons et semer le blé; le tabac poussait dans les rues de Jamestovvn, la capitale, ainsi nommée à cause du roi Jacques; et, en quinze ans, la colonie comptait cinq mille âmes.
Les Pères pèlerins. — Les lois et les institutions de l’Angleterre furent introduites dans le Nouveau Monde par les Virginiens. Quelques années plus tard, le Maryland, appelé aânsi en riionneur de Henriette- Marie, femme de Charles 1 er , eut la gloire de mettre en pratique des principes de tolérance aussi inconnus en Angleterre que dans la plupart des pays de l’Europe. Lord Baltimore, l’un des plus fidèles conseillers des Stuart, avait été contraint, à cause de sa conversion au catholicisme, d’aller chercher un refuge, pour lui et les colons qui partageaient sa foi, de l’autre côté' du Potomac, autour de la baie de Chcsapeake. Comme on ne pouvait fonder d’établissement avec les catholiques seuls, son fils, qui lui succéda en 1 632, résolut d’ouvrir cette nouvelle colonie à toutes les communions chrétiennes (1632). « Toute personne professant la foi en Jésus- Christ » , disait l’ancienne législation du Maryland, u pourra s’établir dans ce pays et ne sera ni troublée ni persécutée pour cause de religion, ni gênée dans le libre exercice de son culte. «
Longtemps avant la colonisation du Maryland par lord Baltimore et peu d’années après l’arrivée de Smith en Virginie, les brownistes ou indépendants, réfugiés à Amsterdam depuisle règne d’Elisabeth, avaient résolu de quitter la Hollande et de chercher une nouvelle patrie dans les plaines encore sauvages du Nouveau Monde. Les récits des souffrances des colons delà Virginie ne réussirent pas à les décourager, a Nous sommes déjà sevrés de toutes les douceurs de la mère patrie et habitués à surmonter les difficultés à l’étranger » , écrivait leur ministre, John Robinson; « nos gens sont laborieux et frugaux; nous nous sentons tous unis sous la trèssainte loi du Seigneur, que nous observons scrupuleusement, et grâce à laquelle nous cherchons à travailler au bien de la communauté en général et de chacun en particulier. Nous ne sommes pas gens à nous laisser décourager par des choses de peu d’importance. » Ils se rendirent à Southampton, d’où ils firent voile sur deux petits vaisseaux pour leur nouvelle patrie. L’un de ces navires fut obligé de revenir en arrière ; mais l’autre, le Mayfloicerj de cent quatre-vingts tonnes, ayant abord quarante et un émigrants, avec leurs familles, persista à continuer le voyage. C’est sur la côte inculte du Massachusetts, à un endroit appelé Plymoutli, en souvenir
L’É AIJGR ATIOM PURITAINE (1G29-1G30).
du dernier port anglais où ils avaient touché , que débarquèrent, en 1620, les Pères pèlerins, comme on se plaisait à les nommer plus tard. Ils eurent beaucoup de peine à supporter les rudes hivers du Nord et furent éprouvés par les épidémies et par la faim. Pendant longtemps, ils ne savaient jamais, le soir, s’ils auraient un morceau de pain le lendemain. Malgré leur activité et leur résolution, leurs progrès furent très-lents, et au bout de dix ans, la colonie ne comptait pas plus de trois cents âmes; mais alors la lutte pour l'existence était finie, et les puritains se voyaient définitivement en possession de leurs biens. « Ne vous affligez pas » , leur écrivait-on d’Angleterre, aux temps de leurs plus grandes misères, « d’avoir cassé la glace pour les autres ; ce sera votre éternel honneur. »
L’émigration puritaine (1629 -1630). — Les yeux de tous les puritains anglais furent fixés dès lors sur ce petit établissement de leurs coreligionnaires de l’Amérique du Nord. La sanction de la Couronne était nécessaire pour l’élever au rang de colonie; des commerçants de Boston en Lincolnshire obtinrent cette faveur du Roi, et les puritains américains reconnurent ce service en donnant le nom de Boston à leur capitale. Huit jours avant d’annoncer sa résolution de gouverner sans Parlement, Charles 1 er accorda la charte qui reconnaissait la colonie du Massachusetts (1629). Les puritains regardèrent en général la coïncidence de ces deux faits comme un appel de la Providence. Au moment où tout espoir de liberté semblait perdu pour la mère patrie et où de grands dangers menaçaient « ceux qui aimaient Dieu » , ils voyaient briller dans le lointain, à l’occident, le pays de leurs rêves, où la religion et la liberté trouvaient un asile assuré. A peine le troisième Parlement avait-il été dissous, qu’on ne parlait parmi les commerçants et la gentry que de la fondation d’une grande colonie de l’autre côté de l’Atlantique, et toutes les veillées se passaient, dans les maisons puritaines, à entendre des descriptions de ce nouveau pays, le Massachusetts. La proposition fut accueillie avec ce calme et grave enthousiasme qui caractérisait les hommes de ce temps-là; mais voici des paroles prononcées par un des principaux émigrants, qui montrent combien il en coûtait même aux plus rigides fanatiques de s’arracher à leur terre natale : u J’appellerai pairie » , répondit John Winthorp à ceux qui se lamentaient, ce le pays où je pourrai le mieux honorer Dieu et jouir de mes plus chers amis. »
On reconnut généralement la justesse de cette réponse, et l’émigration commença dans des proportions inconnues jusque-là ; deux cents émigrants partirent d’abord pour Salem et furent suivis par Winthorp lui-même avec huit cents hommes, et sept cents passèrent encore l’Atlantique avant la fin de la première année du gouvernement personnel de Charles I er . Ce n’étaient pas, comme les premiers colons, des gens mis au ban de la société :
LA NOUVELLE- ANGLETERRE
aventuriers, criminels, banqueroutiers, ou bien des artisans et des gens de peu, comme les Pères pèlerins de la May Flower ; beaucoup d’entre eux appartenaient aux classes moyennes et commerçantes; quelques-uns étaient de riches propriétaires fonciers; d’autres, comme Cotton, Hooker et Roger Williams, des membres zélés du clergé; d’autres enfin étaient d’habiles hommes de loi de Londres ou même de jeunes étudiants d’Oxford; mais la plupart des émigrants se recrutaient parmi les pieux fermiers du Lincolnshire et des comtés de l'Est. Les chefs ne voulaient, comme coassociés à leur entreprise, que des hommes « d’élite » et pour lesquels l’ambition, la soif de l’or et le désir de courir les aventures n’entraient pas en ligne de compte dans leur résolution de quitter l’Angleterre, mais bien la crainte de Dieu et leur zèle pour la religion. Quelque ardente que fut leur foi religieuse, ils ne s’arrachèrent pas sans déchirement à la mère patrie: « Adieu, chère Angleterre! » s’écrièrent tous les émigrants à la fois en voyant les côtes du pays natal disparaître à l’horizon. « Lorsque nous serons dans nos pauvres chaumières » , écrivait Winthorp aux frères qu’ils avaient laissés derrière eux, cc nous verserons des torrents de larmes pour assurer votre bonheur éternel. »
Laud et les puritains. — La première panique dont Eliot s’était fait le véhément interprète se calma peu à peu pendant les deux années suivantes, et il y eut un temps d’arrêt dans l’émigration. Mais les mesures de Laud réveillèrent les craintes des puritains. Jacques I er , qui était assez perspicace pour lire dans le cœur de Laud, répondait à Buckingham, qui le pressait de le nommer au siège de Saint-David : « C’est un esprit inquiet et remuant, toujours mécontent, qui aime à renverser et à bouleverser, et qui veut réformer l’Eglise d’après l’idéal qu’il s’est forgé. Chargez-vous de lui ; mais je parie que vous vous en repentirez. « Malgré ses ridicules, son pédantisme et sa crédulité (il note dans son journal particulier l’entrée d’un rouge-gorge dans son cabinet de travail comme un événement d’une grande portée), Laud s’était élevé peu à peu audessus des prélats de cour, grâce à son activité dévorante, à son désintéressement et à ses remarquables capacités d’administrateur; plus tard, lorsqu’il fut complètement absorbé par les questions politiques, il trouvait encore moyen d’acquérir une connaissance si approfondie des affaires commerciales, que les négociants de Londres eux-mêmes le considéraient comme un oracle en ces matières. Son immense influence sur ses contemporains tenait en grande partie à l’unité de ses vues. Il dévoua toutes les forces de son esprit étroit, mais lucide, et de sa volonté obstinée, à poursuivre un seul but. Il voulait faire de l’Eglise d’Angleterre une branche, mais une branche réformée, de la grande Eglise catholique, aussi éloignée des innovations du concile de Trente que de celles de Calvin; il prenait pour base de ses doctrines le
Credo et les cérémonies en usage parmi les chrétiens avant le concile de Nicée.
Il commença par rompre tout lien entre les protestants d'Angleterre et ceux du continent, la succession épiscopale étant, suivant lui, la base principale de l'existence d’une Église; toutes celles qui rejetaient les évêques, comme les communions luthériennes et calvinistes d’Allemagne et de Suisse, avaient cessé pour lui d’être de véritables Eglises ; aussi retirat-il aux huguenots et aux Wallons réfugiés la liberté du culte. Ceux-ci, indignés qu’on voulût les contraindre à se joindre à l’Eglise anglicane, se portèrent en foule vers les ports du sud de l’Angleterre pour chercher la tolérance en Hollande. Les commerçants et les soldats anglais sur le continent, qui avaient jusque-là suivi sans scrupule les églises calvinistes, furent contraints d’y renoncer, et l’ambassadeur d’Angleterre reçut l’ordre de ne plus paraître aux prêches huguenots de Charenton. Laud, en s’éloignant ainsi des protestants, se rapprochait chaque jour plus ou moins consciemment de l’Eglise de Rome. Il reconnaissait l’Eglise romaine comme une portion de la véritable Eglise, mais séparée de l’Eglise anglicane par des erreurs et des innovations contre lesquelles il protestait avec énergie. Une fois ces obstacles écartés, l’union se ferait tout naturellement ; il rêvait de jeter un pont sur l’abîme qui, depuis la Réformation, séparait les deux communions. L’offre secrète que le Pape lit à Laud du chapeau de cardinal prouve qu’il le considérait comme travaillant pour lui ; et d’un autre côté, le refus de l’évêque et ses protestations réitérées prouvent également qu’il n’avait pas conscience de cette alliance. Le temps seul pouvait, selon lui, amener cette union avec le grand corps du catholicisme ; mais Laud voulait y préparer peu à peu l’Eglise anglicane en rendant des forces à la pensée et au culte catholiques.
Il trouvait sur son chemin un obstacle formidable : le puritanisme, auquel se rattachaient les neuf dixièmes des Anglais ; aussi Laud persécutat-il sans pitié les puritains. A peine élevé à la dignité d’archevêque de Canterbury, il se servit de la haute Commission ecclésiastique comme d’une machine de guerre contre les ministres puritains. Recteurs et pasteurs évangéliques étaient réprimandés, suspendus, et on leur interdisait de a prêcher l’Evangile » . 11 fut ordonné aux prêtres, dans toutes les paroisses, de porter le surplis et de célébrer les cérémonies qui choquaient le plus les puritains ; les postes de suffragants, établis dans les principales villes et qui étaient d’ordinaire occupés par des ministres puritains, furent brusquement supprimés. Ces prédicateurs cherchèrent un refuge auprès des gentilshommes campagnards, qui se virent aussitôt retirer leur privilège d’entretenir des chapelains particuliers. A chaque nouvelle vacance, le clergé de la haute Eglise envoyait dans la paroisse des prédicateurs chargés d’attaquer les calvinistes et de prêcher l’obéissance passive au souverain comme un devoir religieux. Les puritains, se
LA NOUVELLE-ANGLETERRE
sentant poursuivis de position en position, voulurent répondre à ces procédés odieux en rachetant la propriété des cures et en donnant en bénéfice aux ministres protestants les paroisses dont ils étaient les patrons; mais Laud cita les bénéficiers de ces provinces devant la Chambre étoilée et mit brutalement fin à toute résistance.
La persécution n’atteignit pas seulement les membres du clergé ; sous les deux derniers règnes, les petites Bibles de poche, appelées Bibles de Genève , étaient devenues très-populaires parmi les laïques de l’Eglise anglicane ; mais la couleur calviniste des notes marginales les rendit bientôt suspectes, et l’on en défendit l’importation en Angleterre. Laud obligea aussi les fidèles à adopter l’usage de communier à genoux et non plus assis, comme on était habitué à le faire; on compta par centaines les excommunications prononcées pour refus de se conformer à cet ordre. Les différentes manières de voir sur l’observance du dimanche devinrent un prétexte à d’irritantes mesures. Comme les puritains identifiaient le jour du Seigneur avec le sabbat, ils se croyaient obligés de l’observer aussi rigoureusement que les Juifs eux-mêmes. Le clergé qui obéissait à Laud, au contraire, le regardait simplement comme une des fêtes de l’Eglise, et encourageait les fidèles à le passer aussi gaiement que possible, comme c’était l’habitude avant la Réformation. Jacques I er avait déjà pris parti pour la haute Eglise et publié le Livre des divertissements , qui permettait et recommandait spécialement certains jeux pour le dimanche. Le Parlement tenait fort et ferme, comme on devait s’y attendre, pour les puritains, et avait défendu par décret de s’amuser le dimanche. Le pays semblait en général enclin à observer plus strictement le jour du repos, lorsque Laud mit fin à la querelle par un coup d’autorité. Il somma le juge suprême, Richardson, qui avait été chargé de faire exécuter le décret dans les comtés de l’Ouest, de comparaître devant le conseil du Roi, et l’apostropha avec tant de violence que le vieillard sortit en se plaignant d’avoir été presque étranglé « par une paire de manches de linon » . Il fut alors ordonné à chaque ministre de lire du haut de la chaire la déclaration royale sur les divertissements du dimanche. Un pasleur puritain s’en tira avec esprit ; après avoir obéi aux injonctions du gouvernement, il ajouta : « Chers frères, vous avez entendu les comman-
dements de Dieu et les commandements des hommes : choisissez. » La plupart des puritains refusèrent de se soumettre à l’ordre de l’archevêque; des centaines de ministres furent immédiatement cités devant la haute Commission ecclésiastique, réprimandés et destitués. Dans Je seul diocèse deXorwich, trente ministres paroissiaux furent privés de leurs cures.
Laud et le clergé. — Cette répression des tendances puritaines dans les rangs du clergé n’était que le prélude de la véritable réforme que rêvait l’archevêque dans le sens du catholicisme. Laud ne cachait pas ses sym-
pathies pour le célibat des prêtres ; quelques évêques et la majorité du nouveau clergé qui occupait les cures d’où les pasteurs puritains avaient été chassés, défendaient des doctrines et des usages dénoncés par les réformateurs comme du pur papisme, tels que la confession auriculaire, la présence réelle et les prières pour les morts. L’un des prélats, Montagu, était catholique de cœur ; un autre, Goodman, mourut en confessant sa foi aux doctrines papistes.
Pendant ce temps, Laud se montrait infatigable dans ses efforts pour ramener le clergé anglais au degré de puissance civile et politique qu’il avait atteint lorsque la Réforme lui avait porté un coup fatal. On peut voir dans les archives de Lambeth un immense et superbe volume sur vélin où se trouvent copiées certaines pièces du Trésor de la Tour sur les privilèges du clergé ; cette compilation est mentionnée dans le journal de Laud comme une a des vingt-deux choses qu’il avait projeté de faire si Dieu le lui permettait » , et comme une des quinze qu’il avait pu mener à bien avant sa chute. 11 rétablit l'autorité de la Cour des évêques, qui était bien déchue depuis plusieurs années. En 1636, il décida même le Roi à élever Juxon, évêque de Londres, au poste de premier lord trésorier, le plus important du royaume : « Aucun membre du clergé ne l’avait occupé depuis Henri VII » , remarque fièrement Laud. « Je prie Dieu de faire en sorte que l’honneur en rejaillisse sur l’Église et sur le gouvernement, et que le nouvel élu rende des services à l’État; et maintenant, si le clergé ne sait pas soutenir les siens, tant pis, je ne peux rien faire de plus. »
Désireux, comme nous l’avons déjà vu, de relever le catholicisme dans l’ estime du clergé, il voulait introduire aussi quelque chose de la pompe de l’Église romaine dans les cérémonies du culte. Sa conduite à Lambeth, dans son propre palais, montre avec quelle intrépidité il heurtait tous les instincts de son temps, à une époque où le côté spirituel de la religion avait beaucoup plus d’action sur les âmes que les pompes du culte. On remarqua alors comme un fatal présage, l’accident qui signala sa première entrée a Lambeth. Le bac, surchargé, chavira en passant la rivière ; chevaux et gens de l’archevêque furent sauvés, mais son carrosse resta au fond de la Tamise. Malgré le soin avec lequel il notait ces présages, Laud, esprit étroit, mais hardi, n’en était pas troublé dans son œuvre.
Il commença par restaurer sa chapelle de façon à montrer son jnépris pour tout ce qu’avaient fait ses prédécesseurs depuis la Réforme. Sous le règne d’Édouard VI, le zèle iconoclaste des protestants avait été jusqu’à arracher des fenêtres les vitraux peints ; sous Elisabeth, la table de communion avait été transportée au milieu de la chapelle. C’est probablement Abbot qui avait supprimé l’orgue et le chœur, et interdit toutes les cérémonies solennelles. Il refusait, ainsi que toutes les personnes de sa maison, d’incliner la tète au nom du Christ. L’autel avait disparu, et les chapes, que Von portait encore au temps de Parker, avaient cessé d’être en usage à
LA NOUVEL LE- ANGLETERRE
l’époque de Laud. Malgré son extrême simplicité, la chapelle du palais de Lambeth était un des édifices religieux les plus remarquables de ce temps; le service divin y avait été célébré chaque jour, depuis Cranmer, par tous les archevêques primats ; il était fréquenté par l’aristocratie, la magistrature, le clergé et des personnages de tout rang d’Angleterre et du continent. Pour Laud, cet état de choses paraissait intolérable.
Avec son énergie habituelle, il aida lui-même à replacer les vitraux aux fenêtres, et se donna une peine inouïe pour en réunir tous les morceaux. Il scandalisa le vitrier en lui ordonnant de réparer et de replacer la croix brisée de la fenêtre de l’est. La sainte table fut enlevée du centre et placée en manière d’autel contre le mur oriental, devant une longue tenture de tapisserie sur laquelle était brodée une sainte Cène. L’archevêque ne fut satisfait que lorsque le jubé de bois, précieusement sculpté, les riches chapes du chapelain, les chandeliers d’argent, la table de l’autel, l’orgue et le chœur eurent été rétablis, et lorsque le vieux rituel, les génuflexions devant l'autel et les prosternations au nom de Jésus, eurent fait de cette chapelle le modèle des églises selon ses idées particulières.
Comme il ne pouvait établir partout la même pompe, il exigea du moins le plus qu’il put; par exemple, les saluts et génuflexions devant l’autel furent introduits dans toutes les cathédrales ; enfin, un décret royal ordonna de transporter dans le chœur les tables de communion, qui, depuis un demi-siècle, se trouvaient dans presque toutes les églises paroissiales au milieu de la nef. Comme avant la Réforme, une balustrade les protégea contre toute profanation. C’était une sorte de reconnaissance implicite de la présence réelle et le désaveu de la doctrine protestante adoptée généralement en Angleterre au sujet de la sainte Cène. Laud vint à bout de toutes les résistances, assez violentes parfois, grâce à sa rigueur et à son opiniâtreté. Des prêtres furent condamnés à de fortes amendes et à la prison, et privés de leurs bénéfices, pour avoir attaqué ces changements du haut de la chaire ; et des marguilliers, qui avaient refusé ou tardé d’obéir à cette injonction, se virent cités à comparaître devant la Commission ecclésiastique, qui les réprimanda sévèrement, et leuf* arracha par la terreur la promesse de se soumettre aux nouveaux usages .
Les colonies puritaines. — Dans leur dernière remontrance au Roi, les Communes avaient désigné Laud comme le chef de la réaction antiprotestante de l’Eglise anglicane ; et, chaque année, le primat semblait prendre à tâche de justifier cette accusation. Sa politique avait cessé d’être purement conservatrice comme celle de Parker ou de Whitgift; elle devenait agressive et révolutionnaire. Aussi, les puritains rallièrent-ils autour d’eux tous les sentiments conservateurs, car c’étaient eux désormais qui