L’INDUSTRIE ANGLAISE
importante dans l’histoire de l’humanité, et produisit des hommes d’Etat empreints d’un caractère tout nouveau. C’est à lui que nous devons des personnalités telles que Turgot et Joseph II, qui ne limitaient pas aux frontières de leurs pays leur amour des hommes et croyaient fermement que, comme le bonheur de l’individu dépend du bonheur de la communauté à laquelle il appartient, de même le bien-être des nations en particulier dépend aussi du bien-être du inonde tout entier. Pitt était l’un de ces hommes. Mais il s’éleva bien au-dessus des autres par ses connaissances et la force pratique qu’il apporta à la réalisation de ses desseins.
L’industrie anglaise. — C’est surtout comme financier que Pitt se distinguait, et il arriva au pouvoir à un moment où la richesse croissante de l’Angleterre rendait les connaissances en matière financière indispensables à un grand ministre. La nation avait fait des progrès extraordinaires. Pendant le dix-huitième siècle, la population fit plus que doubler, et les richesses se développèrent dans des proportions plus grandes encore. La guerre avait ajouté un million de livres (25 millions de francs) à la dette publique, mais c’est a peine si l’on en sentait le poids. La perte de l’Amérique ne fit qu’augmenter le commerce avec ce pays; et nous voyons l’industrie prendre cet essor qui devait faire de l’Angleterre l’atelier du monde entier. Quoique l’Angleterre fût déjà à l’avénement de (ieorge I e ' la première des nations commerçantes, sa principale industrie domestique était l’agriculture. La fabrication des étoffes de laine s’était peu à peu développée dans le Norfolk, l’ouest du Yorksliire et les comtés' du Sud-Ouest. Des manufactures de coton n’existaient qu’à Manchester et àBolton, et étaient encore si peu de chose qu’au milieu du siècle l’exportation des étoffes de coton atteignait à peine la valeur de cinquante mille livres par an (1,250,000 francs). L’industrie du lin à Dundee et à Belfast progressait avec la même lenteur, ainsi que les soieries de Spitalfields. Les procédés de fabrication étaient trop grossiers pour permettre une puissante production. 11 fallait pour établir une fabrique trouver un cours d’eau qui pût faire tourner une roue de moulin; on filait le coton à la main dans les chaumières; les spinstei's (vieilles filles) de la famille étaient assises avec leurs quenouilles autour du rouet du tisserand.
Même si l’outillage avait été plus perfectionné, l’industrie aurait été entravée par l’absence de moyens de transport économiques et faciles. Les anciennes grandes routes, qui avaient tenu bon pendant tout le moyen âge, étaient défoncées par l’accroissement du trafic et du nombre des voitures et chariots. Souvent le commerce n’avait à sa disposition que des chemins vicinaux qui n’étaient faits que pour les chevaux. Une bonne partie du transport des laines se faisait par de longues caravanes de chevaux, et les marchandises plus lourdes, comme le charbon, étaient intransportables, sauf par les rivières ou dans les districts voisins de la
mer. — Une nouvelle ère s’ouvrit quand, en 1767, l’habile ingénieur Brindley joignit Manchester à son port de Liverpool par un canal qui franchissait l’Irwell sur un hardi aqueduc; le succès de cet essai mit à la mode les transports par eau, et l’Angleterre fut traversée dans toutes les directions par trois mille milles (4,827 kilomètres) de canaux navigables.
En même temps le charbon qui abondait dans le sol anglais prit une valeur toute nouvelle. Les riches mines de fer qui se trouvaient dans les comtés du Nord à côté des mines de charbon restaient mal exploitées par suite du manque de bois, seul combustible avec lequel on croyait pouvoir fondre le minerai . Au milieu du dix-huitième siècle, on inventa un excellent procédé pour fondre le minerai avec le charbon, et toute l’industrie du fer en fut révolutionnée. C’est la production du fer qui a placé l’Angleterre à la tête de l’industrie européenne.
Enfin la puissance du charbon comme source de force mécanique fut révélée par la découverte de James Watt, qui fit de la machine à vapeur, simple jouet jusqu’alors, le plus merveilleux instrument que l’industrie humaine ait jamais possédé. Cette découverte fut faite au moment où il n’y avait plus assez de bras pour suffire au travail des manufactures. Trois inventions successives, celle de la tisseuse Jenny par le tisserand Hargreaves en 1764, celle de la machine à tisser par le barbier Arkuright en 1768, et celle de la mule par le tisserand Crompton en 1776, furent suivies par la découverte de la machine dit e power-loom. Ces découvertes auraient été comparativement peu importantes si l’on n’avait pas trouvé dans la machine à vapeur une production de force nouvelle et inépuisable. C’est cette force et ses applications qui permirent à l’Angleterre, pendant sa terrible lutte avec la France et Napoléon, de monopoliser la fabrication des étoffes de laine et de coton, et qui en a fait le plus grand pays manufacturier du monde.
Adam Smith. — Pour user sagement de ces progrès, il fallait une connaissance des lois de la richesse que l’époque antérieure ne pouvait posséder. Elle était devenue possible au temps de Pitt. Si la valeur d’un livre se mesure d’après son influence sur les destinées de l’humanité, la Richesse des nations ( Wealth of nations ) doit être rangée parmi les livres les plus importants qui aient jamais paru. L’auteur s’appelait Adam Smith ; il avait fait ses études à Oxford et était professeur à Glasgow. Il soutenait que la vraie, la seule source de richesse était le travail, et que le meilleur moyen d’amener le bien-être général serait d’accorder la liberté du travail et de laisser chacun poursuivre à sa manière son propre intérêt. Chercher à donner artificiellement une direction au travail, à régulariser le commerce, à assigner à certains districts des industries particulières pour limiter les échanges entre un pays et un autre, c’est, disait-il, non-seulement faire tort au travailleur ou au commerçant, mais