‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 144 sur 187 · P I T T ET LA FRANCE · texte numérisé non relu

P I T T ET LA FRANCE

majorité des Anglais, leur amour de Tordre et de la loi, leur répugnance pour les changements violents et les théories abstraites, autant que leur respect du passé, soulevèrent rapidement dans le pays un esprit antirévolutionnaire. Les avertissements passionnés d’Edmond Burke surexcitèrent les répugnances du bon sens anglais et aussi dès préjugés nationaux.

La prise de la Bastille, qui excita Tenthousiasme de Fox, remplit Burke d’inquiétude. - Dès qu’on sépare la liberté de la justice » , écrit-il quelques semaines plus tard , « toutes deux sont en danger. » La nuit du 4 août, dans laquelle tous les privilèges furent abolis, le remplit d’horreur. Il y vit, et avec raison, le moment critique qui révélait le caractère de la Révolution, et son parti fut pris immédiatement, a Les Français », s’écriait-il au mois de janvier, tandis que Pitt prédisait un glorieux avenir à la nouvelle Constitution, « les Français se sont montrés les plus habiles architectes de ruine qui aient jamais existé. En peu de temps, ils ont détruit leur armée, leur marine, leur commerce, leurs arts et leur industrie. » Mais, dans le Parlement, personne ne partageait ses vues. Les whigs, malgré leur défiance, suivaient l’exemple de Fox et applaudissaient à la Révolution. Les tories, plus défiants encore, suivaient Pitt, et Pitt exprimait hautement sa sympathie pour le gouvernemeut constitutionnel qui régissait la France. 11 est vrai que le parti révolutionnaire donna alors une preuve significative de sa sympathie pour l’Angleterre. Irritée par rétablissement d’une colonie anglaise à Nootka-Sound, en Californie, l’Espagne avait réclamé l’appui de la France, conformément au Pacte de famille ; le ministère français, soutenu par ceux qui trouvaient qu’on allait trop loin et espérant arrêter les progrès de la Révolution et rétablir l’autorité royale, avait résolu d’entreprendre la guerre. Le parti révolutionnaire s’opposa naturellement à ce dessein. Après une lutte acharnée, il obtint qu’on retirât au Roi le droit de déclarer la guerre sans l’assentiment de l’Assemblée, et tout danger d’hostilité fut écarté. «Le gouvernement » , affirmait Pitt, « est disposé à entretenir les relations les plus amicales avec la Grande-Bretagne » , et il ne voyait pas pourquoi la Révolution empêcherait l’Angleterre de répondre à ces sentiments bienveillants. Il comprenait qu’une union active entre la France et l’Angleterre pouvait seule mettre un terme aux troubles en Orient. Son intervention déjoua momentanément un nouvel effort de la Prusse pour enlever a la Pologne Danzig et Thorn. Mais bien que l’attitude de la Russie fût encore très-menaçante pour la Turquie, une guerre russe était si impopulaire en Angleterre qu’un vote hostile du Parlement força Pitt a suspendre scs armements. A ce moment, une nouvelle alliance entre T Autriche et la Prusse, qui devait amener la fin de la lutte en Turquie, menaçait aussi de porter une nouvelle atteinte à l’indépendance de la Pologne.

LE SECOND P ITT (1783-17 89).

Burke et la Révolution. — Mais tandis que Pitt plaidait en faveur d'une union entre les deux pays, Burke travaillait à rendre cette union impossible. Il avait depuis longtemps, il est vrai, perdu toute son influence sur la Chambre des communes. Son éloquence qui, pendant les discussions sur le Stamp-Act, avait pu rivaliser avec celle de Chatham, était devenue insupportable à la plupart des députés. La longueur de ses discours, le caractère profond et philosophique de son argumentation , l'éclat et souvent l’extravagance de ses images, son ardeur passionnée, son manque de mesure et de tact, fatiguaient et décontenançaient les squires et les commerçants qui l’entouraient. On finit même par le surnommer : « la Cloche du dîner du Parlement » , tant ou voyait les bancs se vider dès qu’il prenait la parole. Pendant un temps, le procès de Hastings permit a toutes les énergies de se donner carrière, et ses appels magnifiques à la justice de l'Angleterre fermaient la bouche aux détracteurs. Mais, le procès terminé, il vit sa réputation diminuer rapidement, et l’approche de la vieillesse (il avait passé soixante ans) semblait lui conseiller la retraite d’une arène politique où il était impopulaire et isolé. M ais la vieillesse, les désappointements, la solitude, Burke oublia tout quand il vit se produire en France la réalisation de tout ce qu’il haïssait : une révolution fondée sur le mépris du passé et menaçant de détruire tout l'édifice que le passé avait élevé, les distinctions de classes et de rang réduites à néant par une doctrine d'égalité sociale, un Etat brutalement détruit et reconstitué, l’Eglise et la noblesse emportées en une nuit. En opposition avec cet enthousiasme qu’il considérait avec raison comme une nouvelle religion politique, il résolut de réveiller l’enthousiasme de l’ancienne religion politique. Il était à la fois un grand orateur et un grand écrivain, et maintenant que la Chambre était sourde à sa voix, il s’adressa au pays tout entier par ses écrits. Dans les Réflexions sur la Révolution française , qu'il publia en octobre 1790, il n’attaque pas seulement la précipitation et la violence qui souillèrent la Révolution française, mais aussi les principes memes qui l’avaient fait naître. Burke sentait si profondément la grandeur de l’ordre social, la valeur de cette continuité dans les affaires humaines sans laquelle, disait-il, « les hommes seraient comme des mouches d’été » , qu’il était incapable déjuger les événements. 11 ne voyait pas sous l’esprit de révolte et le fol amour du changement une réelle élévation de but et de caractère que l’on retrouve même chez les plus ardents révolutionnaires. Il ne voulait reconnaître aucun abus dans le passé disparu, et ne voyait que la ruine de la société dans l’avenir. Il prêcha une croisade contre des hommes qu’il considérait comme les ennemis de la religion et de la civilisation, et il appela l’Europe entière à prendre les armes contre une révolution dont les principes étaient une menace de destruction pour tous les Etats.

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