‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 145 sur 187 · P ITT ET LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

P ITT ET LA RÉVOLUTION

Pitt et la Révolution. — Le grand obstacle à une telle croisade était Pitt, et l’un des plus véhéments passages de l’ouvrage de Burke se termine par une amère critique du ministère. « L’àge de la chevalerie » , dit-il, «est passé; celui des sophistes, des économistes, des calculateurs, lui a succédé, et la gloire de l’Europe est pour jamais évanouie. » Mais ni les critiques ni les invectives ne faisaient dévier Pitt. Au moment où paraissait l’ouvrage de Burke, il renouvelait à la France la promesse de ne prendre part à aucune croisade contre la Révolution. « L’intention de l’Angleterre », écrit-il, « est de conserver la neutralité qu’elle a jusqu’ici scrupuleusement observée à l’égard des dissensions intestines de la France; elle ne s’en écartera jamais, à moins que la conduite des Français ne l’oblige absolument à se mettre sur la défensive. » 11 était si loin de partager les craintes qui se répandaient de plus en plus, qu’il choisit ce moment pour soutenir le Libel-Acl de Fox. Cet acte, en transférant le droit de juger les publications immorales du juge au jury, acheva de garantir la liberté de la presse. 11 fit voter lui-même, en 1791, un bill qui, tout en passant presque inaperçu au milieu des orages du temps, n’en est pas moins une de ses plus nobles œuvres. Depuis la guerre d’Amérique, l’Angleterre redoutait par-dessus tout de donner aux colonies le droit de se gouverner elles-mêmes. 11 semblait que ce serait faire un pas de plus vers une séparation complète. Pitt s’affranchit hardiment de ces craintes et établit une assemblée et un conseil dans les deux Canadas. « Je suis convaincu » , disait Fox, en appuyant cette mesure, « que le seul moyen de conserver des colonies éloignées est de leur donner le moyen de se gouverner elles-mêmes. » La politique de l’un et les prévisions de l’autre ont été justifiées par les événements.

Burke n’eut pas plus de succès dans son propre parti. Fox resta toujours ardent partisan de la Révolution, et, lorsque Burke lança contre elle une nouvelle attaque , il la défendit avec une chaleur extraordinaire. Jusque-là une étroite affection avait lié ces deux hommes ; mais le fanatisme de Burke voulut y mettre fin. « Notre amitié n’est point perdue » , s’écria Fox, en éclatant en pleurs. « Elle est perdue » , répéta Burke, « je sais le prix de ma conduite, notre amitié est finie. » Dans l’enceinte du Parlement, Burke était absolument seul. Son « Appel d’un nouveau vvhig aux anciens vvhigs », en juin 1791, ne réussit pas à détacher de Fox un seul de ses partisans. Pitt lui conseilla froidement de louer la constitution anglaise, plutôt que d’outrager celle de la France, et Burke écrivait tristement aux princes français réfugiés à Coblentz, et s’armant contre leur pays : « Le parti que j’ai pris m’a valu beaucoup d’ennemis et peu d’amis. » Cependant l’opinion publique revint lentement à lui. La vente des Réflexions s’éleva à trente mille exemplaires, et prouva que cet ouvrage répondait à un sentiment général. L’humeur de l’Angleterre alors était, somme toute, peu favorable à une juste appréciation de la

Révolution française. L’esprit industriel dominait. Des hommes qui, à force de travail, réussissaient à s’enrichir rapidement, et se renfermaient dans le cercle étroit et pratique de leurs affaires, voyaient avec mécontentement ces troubles, ces désordres, cette activité vague et turbulente, ces appels emphatiques au sentiment humain, ces théories abstraites et souvent creuses. Pour l’Angleterre, c’était une époque de contentement politique et de bien-être social, de progrès économique et de réveil reli-* gieux. Véritables insulaires, incapables de comprendre d’autres races, les Anglais ne se rendaient pas compte que les éléments mêmes de ce contentement, de cet ordre, de ces progrès paisibles et harmonieux, de cette réconciliation entre la société et la religion, manquaient totalement à l’étranger. La sympathie générale que la Révolution avait d’abord éveillée se transforma lentement en dégoût, quand on vit le pays eu proie à un bouleversement quotidien, à une anarchie grandissant chaque jour. La France révolutionnaire ne compta bientôt plus de partisans que dans quelques groupes de fanatiques qui se réunissaient sous le nom de « clubs constitutionnels » , et dont les discours exagérés ne firent que hâter la réaction. Mais malgré les appels de Burke et les prières des nobles, qui avaient fui de France et brûlaient de marcher contre leur patrie, l’Europe ne prit pas les armes, et Pitt conserva sa môme attitude de neutralité, bien qu’avec une plus grande apparence de réserve.

Conférence de Pilnitz. — Pitt était tellement désireux, à cause de la question (l’Orient, de voir la tranquillité rétablie en France, qu’il déjoua un projet de descente sur les côtes normandes, formé par les émigrés, et déclara formellement à Vienne que l’Angleterre était décidée à ne prendre part à aucune des hostilités (pii pourraient se produire entre la France et l’Empereur. Celui-ci , du reste, était aussi désireux que Pitt d’éviter tout conflit avec la France. Catherine, délivrée de la guerre avec la Turquie, aurait volontiers poussé les deux pouvoirs germaniques dans une lutte contre la Révolution dont elle aurait profité pour opérer seule l’annexion de la Pologne. Mais ni Léopold ni la Prusse n’étaient disposés à se lier les mains par une telle guerre. La fuite de Louis XVI, en juin 1791, faillit amener un conflit européen ; mais le Roi fut arrêté et ramené à Paris, et pendant quelque temps les révolutionnaires semblèrent avoir conscience du danger et revenir à plus de modération. Non-seulement Louis XVI accepta la Constitution, mais encore il supplia l’Empereur de renoncer à une intervention armée qui aurait certainement amené la chute du trône.

Dans leur conférence de Pilnitz, au mois d’août, Léopold et le roi de Prusse se contentèrent d’une déclaration vague invitant les puissances européennes à contribuer au rétablissement d’un gouvernement stable en France. Ils s’appuyèrent sur la neutralité de l’Angleterre pour refuser

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