LA FRANCE E T LA COALITION
d’un danger social, et il croyait à l’existence de «milliers de bandits » qui étaient prêts à renverser le trône, à massacrer les propriétaires et à saccager Londres. « Paine n’est pas un sot » , disait-il à sa nièce qui lui citait les Righls of man > dans lesquels l’auteur défendait les principes de la Révolution ; « il a peut-être raison ; mais si je faisais ce qu’il
demande, j’aurais demain des milliers de bandits sur les bras, et Londres en feu. « C’est cette croyance à un danger social qui le rapprocha du parti delà guerre. Quelque douloureux que fut pour lui le conflit où s’engageait l’Angleterre, il se consola en pensant que la guerre empêcherait la diffusion des « principes français » en Angleterre.
Le plus déplorable résultat de cette panique fut la série des mesures législatives qu’elle provoqua. L’Acte de Y habeas corpus fut suspendu, une loi contre les assemblées séditieuses vint restreindre la liberté de réunion, et l’on donna une plus grande extension au Statut des trahisons. La presse fut en butte à de constantes poursuites; les sermons de quelques pasteurs dissidents furent attaqués comme séditieux, et les assemblées des amis de la Révolution furent brusquement interrompues. Les pires conséquences de la panique se virent en Ecosse, où de jeunes wliigs, coupables seulement d'avoir demandé des réformes parlementaires, furent condamnés à la déportation, et où l’on entendit un juge cruel regretter ouvertement le temps où l’on employait la torture dans les cas de sédition. En Angleterre, la panique disparut aussi soudainement qu’elle avait éclaté, faute d’aliment sérieux. En 1794, trois chefs de la Corresponding Society y société qui professait une grande sympathie pour la France, furent accusés de haute trahison et mis en jugement; leur acquittement prouva que le temps de la terreur était passé. Sauf quelques émeutes sans importance, auxquelles prirent part des malheureux mourant de faim, aucun trouble social n’ébranla l’Angleterre pendant les vingt années que dura la guerre. Mais la réaction aveugle contre les réformes nées de cette panique dura plus qu’elle. Pendant un quart de siècle il ne fut plus permis 1 de proposer aucun changement aux institutions existantes, quelque bienfaisant qu’il pût être. Même le mouvement philanthropique, qui était un des traits les plus nobles et les plus caractéristiques de cette époque, fut entravé et arrêté par la peur de la Révolution.
La France et la coalition. — La situation de la France semblait très-grave. Elle était entourée d’ennemis; l’Empereur, la Prusse, la Sardaigne, l’Espagne et l’Angleterre étaient armés contre elle, et leurs efforts se trouvaient secondés par la guerre civile. Les paysans du Poitou et de la Bretagne se soulevèrent contre le gouvernement de Paris, tandis que Marseille et Lyon s’insurgeaient contre les jacobins qui avaient établi leur tyrannie dans la capitale. Les armées françaises avaient déjà été repoussées de Belgique, quand dix mille Anglais, commandés par le
duc d’York, rejoignirent les Autrichiens en Flandre (1793). Mais la cupidité et l’incapacité des alliés sauvèrent la Révolution. La Russie, ainsi que Pitt l’avait prévu, se préparait à accomplir ses desseins en Orient; et l’Autriche et la Prusse furent forcées, dans l’intérêt de l’équilibre en Orient, de prendre part au dernier partage de la Pologne. Ce nouveau partage aurait été impossible si la France restaurée avait pu jouer son rôle naturel en Europe, et accepter l’alliance que Pitt n’aurait pas manqué de lui offrir. La politique suivie par les cours allemandes fut de prolonger l’anarchie qui leur permettait d’écraser la Pologne, et les armées alliées qui auraient pu marcher sur Paris furent volontairement arrêtées à des sièges inutiles dans les Pays-Bas et sur le Rhin. Cette politique laissa à la France le temps de réparer ses désastres. Quels que fussent les crimes et la violence des chefs jacobins, la France sentit malgré eux le prix de la Révolution, et elle s’unit dans un même enthousiasme pour la défendre. Les révoltes de l’Ouest et du Sud furent écrasées. Les envahisseurs espagnols furent tenus en échec au pied des Pyrénées, et les Piémontais furent chassés de Nice et de la Savoie. Le grand port de Toulon, qui avait appelé les étrangers pour lutter contre le gouvernement de Paris et reçu une garnison anglaise dans ses murs, fut contraint à se rendre par un jeune officier d’artillerie né en Corse, Napoléon Buonaparte. Au début de 1794, la „ victoire de Fleurus rendait les Pays-Bas aux Français, à qui sourirent désormais les chances de la guerre. A l’intérieur, la cessation de la Terreur et de la domination des jacobins rallia tous les Français pour la défense de leur pays. L’effort fut immense, et la France vit ses armées repousser la coalition et partout remporter la victoire. L’Espagne fut obligée de solliciter la paix ; la Prusse fit rétrograder ses armées au delà du Rhin; les Piémontais furent rejetés au delà des Alpes, les provinces rhénanes enlevées à l’Autriche, et avant la fin de l'année la Hollande était perdue. Pichegru passa le U ahal au milieu de l’hiver avec des forces considérables, et le misérable reste des dix mille hommes qui avaient suivi le duc d’York aux Pays-Bas, affaiblis par la maladie et les privations pendant leur retraite, se rembarqua pour l’Angleterre.
Dissolution de la coalition. — Les victoires de la France brisèrent la ligue qui s’était formée pour l’écraser. La République batave, que Pichegru avait fondée dans la Hollande conquise, était une alliée de la France. La Prusse acheta la paix par la cession de ses possessions sur la rive gauche du Rhin. La paix avec l’Espagne fut conclue en été, tandis que la Suède et les cantons protestants de Suisse reconnaissaient la République française. En France même, les discordes civiles s’apaisaient. Les rigueurs exercées par le Directoire contre les jacobins accentuaient le caractère modéré du nouveau gouvernement .
Pitt profita de ce changement dans les dispositions du pouvoir en France
If
pour faire des ouvertures de paix. Il était las de la lutte. L'Angleterre avait, il est vrai, maintenu sa suprématie sur mer. Les succès de sa marine contrastaient avec ses échecs sur terre. Dès le commencement de la guerre, en 1794, l’amiral Howe avait remporté près de Brest, sur la flotte française, une victoire qui porte le nom du jour où elle fut livrée, le I er de Juin. L’Empire colonial anglais avait été considérablement agrandi. La plupart des Antilles françaises, les plus riches colonies hollandaises, le Gap, Ceylan, les îles des Epices, les Moluques et Java étaient devenus possessions britanniques. Mais Pitt n’avait plus les moyens nécessaires pour continuer efficacement la guerre. L'armée anglaise était peu nombreuse, sans expérience militaire et confiée à des chefs tout à fait incapables. « Je n’ai pas un général » , écrivait lord Grenville, ministre des affaires étrangères, « mais une vieille femme en rubans rouges. » Quelque mal conduite que fût la guerre, elle coûtait des sommes énormes. Si l’Angleterre manquait de soldats, elle avait des richesses, et Pitt fut obligé de se servir de ces richesses comme d’un engin de guerre. Il devint le trésorier de la coalition, et ses subsides permettaient aux armées alliées de tenir la campagne. Les énormes emprunts qu’ils nécessitaient et l’accroissement rapide des dépenses publiques ruinaient toutes les réformes financières de Pitt. Les impôts, qui avaient été prodigieusement réduits sous son administration pendant la paix, s’élevèrent dans des proportions inouïes. La dette publique grossissait par brusques et énormes bonds. En trois ans elle s’accrut de huit millions de livres (200 millions de francs).
Continuation de la guerre. — Si Pitt, en présence de la ruine de ses espérances financières, et des dangers que la continuation de la lutte entraînait pour l’Europe, désirait vivement mettre fin au conflit avec la Révolution, il ne trouva pas d’écho dans sa patrie. La nation voulait toujours ardemment la guerre, çt Burke l’y excita encore par ses ce lettres sur une paix régicide » , dernière explosion de ce fanatisme qui avait si puissamment contribué à prolonger l’effusion du sang. Du reste, la France était aussi ardente à la guerre que l’Angleterre. Au moment où Pitt cherchait à entamer des négociations (1796), ses victoires éveillaient en elle la soif des conquêtes. Bien que Moreau eût été arrêté dans sa marche sur Vienne, les succès extraordinaires de Napoléon Bonaparte, qui commandait l’armée des Alpes, lui avaient donné le Piémont. En 1797, la Lombardie fut conquise en une campagne, les duchés au sud du Pô rançonnés, et le Pape forcé de demander une amnistie. L’Autriche fut contrainte par de nouvelles victoires de Bonaparte de conclure la paix à Campo- Formio. Elle cédait à la France les îles Ioniennes, autrefois dépendantes de la République de Venise, les Pays-Bas et toute la rive gauche du Rhin. Une République cisalpine, vassale de la République française, était formée
avec la Lombardie, les duchés au sud du Pô et les Etats de l’Eglise jusqu'au Rubicon. La France n’avait plus d’adversaire sur le continent, et l'Angleterre restait seule, sans un allié. La guerre pesait sur elle tous les jours plus lourdement, et la crainte d’une invasion française avait amené la Banque à suspendre ses payements en espèces. Une révolte de la flotte ne put être réprimée qu'avec peine.
Ce fut à celte heure si sombre que Burke rendit le dernier soupir, non sans avoir encore protesté contre la paix que, malgré son premier échec, Pitt essaya en 1797 de conclure à Lille. La paix semblait plus nécessaire que jamais, car la suprématie maritime de l’Angleterre était menacée par la même coalition qui avait failli la ruiner pendant la guerre d’Amérique. Les Hottes hollandaise et espagnole étaient de nouveaux unies à la flotte française, et si elles réussissaient à se rendre maîtresses de la Manche, elles pouvaient permettre à la France d’envoyer des troupes en Irlande pour y favoriser un soulèvement. Ce danger s’était à peine manifesté qu’il fut dissipé par deux grandes victoires. Quand, en 1 797, la flotte espagnole prit la mer, elle fut attaquée par l’amiral Jervis près du cap Saint- Vincent et refoulée vers Cadix, après avoir perdu quatre de ses plus beaux vaisseaux ( 1 i février). La flotte hollandaise, partie du Texel pour protéger les forces françaises dans leur descente en Irlande, fut rencontrée près de Camperdown par la flotte bien supérieure en nombre de l’amiral Uuncan, et presque anéantie après une lutte acharnée où les Hollandais se montrèrent dignes de leur ancien renom (11 octobre). L’Irlande, désespérée de voir ses espérances ruinées à Camperdown, se souleva; mais la révolte fut écrasée en mai 1798 à Vinegar-Hill, et le général Humbert, qui commandait les troupes françaises du débarquement, futobligé de se rendre. Des trois attaques préparées par le Directoire, deux avaient été déjouées. L’Angleterre était toujours maîtresse des mers, et l’insurrection irlandaise était étouffée.
Le triomphe obtenu en 1799 en Egypte fut le couronnement de ces succès. Le génie de Bonaparte avait rêvé un plan grandiose fondé sur l’espérance d’un soulèvement dans l’Inde, où Tippoo-Sahib, successeur d’Hayder-Ali à Mysore, avait juré de chasser les Anglais du sud de la péninsule. Bonaparte proposa la conquête de l’Egypte comme préface de la conquête de l’Inde. En 1798, il débarqua en Égypte et soumit rapidement le pays tout entier; mais l’amiral Nelson surprit, dans la baie d’Aboukir, les treize bâtiments qui avaient accompagné l’expédition, amarrés tout près de la côte, rangés en ligne de bataille et protégés aux deux extrémités par des batteries et des canonnières. Nelson résolut de lancer ces propres vaisseaux entre les navires français et le rivage : le vaisseau-amiral prit la tète. Après un combat terrible de douze heures, neuf navires ennemis étaient pris et détruits, deux incendiés et cinq mille marins français tués ou faits prisonniers. Toutes les communications de