‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 150 sur 187 · L’IRLANDE SOUS L A AI A I S O N DE HANOVRE · texte numérisé non relu

L’IRLANDE SOUS L A AI A I S O N DE HANOVRE

Bonaparte étaient coupées ; l’espoir de se servir de l'Égypte pour conquérir l’Inde s’était évanoui.

Paix de Lunéville. — Délivrée des dangers qui menaçaient sa domination en Irlande et dans l'Inde, maîtresse des mers, l’Angleterre était libre d'attaquer la France ; elle y était encouragée par la disposition des puissances européennes et par les agressions incessantes de son ennemi.

La Russie s’allia étroitement à l’Autriche, et Pitt, plein d’espoir, ne leur ménagea pas lessubsides. Les armées combinées des Russesetdes Autrichiens rejetèrent de nouveau les Français de l’autre côté des Alpes et du Rhin ; la République française ne conserva la Suisse que grâce à la ténacité du général Masséna. Une tentative des Russes et des Anglais pour arracher la Hollande aux Français échoua complètement. En Orient, l’Angleterre fut plus heureuse. Bonaparte, déçu dans son premier plan de campagne indien, voulut conquérir la Syrie et créer avec les belliqueux habitants de ses montagnes une armée qu’il pourrait lancer à son gré sur Constantinople ou sur l’Inde. Mais les Turcs défendaient héroïquement Saint-Jeand’Acre, la clef de la Syrie ; l’artillerie française fut interceptée sur mer par le capitaine anglais Sidney Smith, dont les marins vinrent au secours des assiégés, et les assiégeants durent reprendre le chemin de l'Égypte. Le général français, désespérant du succès, abandonna son armée et rentra en France. Son retour à Paris fut bientôt suivi du coup d’Etat qui chassa les directeurs (10 novembre 1799); trois consuls prirent leur place. Sous le nom de premier Consul, Bonaparte devint le maître de la France. Son énergie changea la face des affaires européennes. Les propositions de paix qu’il fit à 1’Angleterre et à l'Autriche avaient pour but de dissoudre la coalition et de gagner du temps pour réorganiser une armée qu’il réunissait à Dijon en secret, tandis que Moreau, avec l’armée du Rhin, s’avancait le long du Danube. Le premier Consul franchit le Saint- Bernard en 1800, et obligea l’Autriche, par la victoire de Marengo, à abandonner la Lombardie (14 juin). Une trêve arrêta la marche de Moreau, qui avait pris Munich et qui menaçait Vienne. A la reprise des hostilités * en automne, les Autrichiens furent rejetés sur Vienne, et Moreau anéantit leur armée sur l'Isar, à Hohenlinden (2 décembre). En février 1801, la paix de Lunéville mit fin à la guerre continentale.

L’Irlande sous la maison de Hanovre. — Peu de mois avant la fin de la guerre, Pitt remporta un triomphe éclatant par l'union définitive de l'Irlande et de l’Angleterre. L’histoire de cette île pendant les cinquante ans qui avaient suivi sa conquête par Guillaume III est un sujet de honte éternelle pour les Anglais. A partir de la capitulation de Limerick, les catholiques (c’est-à-dire les quatre cinquièmes de la population irlandaise) avaient été traités comme des étrangers dans leur propre pays. On inter-

( * disait aux catholiques l’entrée aux deux Chambres, l’ admission aux différents postes de la magistrature, aux fonctions municipales dans les villes, aux grades de l’armée, à la cour royale, au barreau, aux places du gouvernement. Us ne pouvaient pas même élire leurs représentants au Parlement. Les confiscations en masse qui avaient suivi les insurrections successives des indigènes avaient considérablement diminué le nombre de propriétaires fonciers catholiques, et des lois draconiennes les obligeaient à professer presque tous la religion protestante. On avait été amené, par la force des choses, à tolérer jusqu’à un certain point la pratique de leur culte; mais, dans toutes les questions politiques et sociales, les catholiques irlandais, c’est-à-dire l’immense majorité de la population, étaient « les bûcherons et les porteurs d’eau » de leurs maîtres protestants, qui se considéraient comme de simples colons, fiers de leur origine anglaise ou écossaise, et pour qui le nom seul d’Irlandais était la plus grossière insulte. Parmi ces protestants mêmes, la moitié au moins n’était guère mieux partagée que les partisans de l’Église romaine ; les presbytériens, par exemple, qui formaient la majorité des colons de PUlster, se trouvaient exclus de tous les emplois civils, militaires et municipaux. L’administration et la justice étaient entièrement entre les mains des membres de l’Église établie, c’est-à-dire d’un douzième tout au plus de la population de l’ ile. Le gouvernement était entre les mains de quelques grands propriétaires fonciers. Les bourgs pourris, crées à l’origine pour mettre le Parlement irlandais entre les mains du Roi, étaient à la dévotion des propriétaires qui étaient ainsi maîtres de la Chambre des communes irlandaise, tandis qu’ils formaient à eux seuls toute celle des lords. Pendant la première moitié du dix-huitième siècle les deux tiers de la Chambre des communes étaient nommés par un petit groupe de seigneurs, qui étaient reconnus comme ce entrepreneurs parlementaires » et qui u maniaient » le Parlement à leur guise. La politique irlandaise n’était pour tous ces gens-là qu’un prétexte à voler l’État; comblés d’honneurs et de dignités, gorgés de pensions et de présents en espèces sonnantes, en * récompense de leurs services, ils étaient les conseillers du lord gouverneur et les vrais maîtres du pays. La seule entrave mise à la tyrannie de cette oligarchie étroite et corrompue était l’union de l’Irlande avec l’Angleterre et la subordination du Parlement irlandais au conseil privé. Le Parlement irlandais n’avait le droit de proposer aucune mesure législative et financière, et ne pouvait répondre que par a oui ou non » aux projets de loi présentés par le conseil privé d’Angleterre. Le Parlement anglais, de son côté, réclamait la faculté d’imposer ses décrets à l’Irlande aussi bien qu’à l’Angleterre; un statut transféra la juridiction suprême, exercée jusqu’ici par les pairs irlandais, à la Chambre des lords. Pour compenser les bienfaits de sa protection, l’Angleterre fit tout ce qui était en son pouvoir pour anéantir le commerce de l’Irlande et ruiner son agriculture. Les

P ITT ET i/l RL AN DE.

propriétaires anglais, jaloux de tout ce qui pouvait être favorable à ce malheureux pays, firent interdire par des lois spéciales le transport de bétail ou des moutons irlandais dans les ports anglais. On interdit aussi l'exportation de la laine par crainte de nuire aux bénéGces des tisseurs de laine anglais. La misère s'ajoutait ainsi aux malheurs d'une mauvaise administration, aggravée encore parle rapide accroissement de la population, jusqu'à ce qu’enfin la famine ait changé le pays en un véritable enfer.

Pitt et l’Irlande. — L’amère expérience de la dernière conquête suffit longtemps à contenir tout rêve d’insurrection parmi les Irlandais. Les vengeances particulières, les émeutes qui éclataient de temps en temps, provoquées par la misère et le mécontentement général, étaient brutalement châtiées par la classe dirigeante. Mais quand les menaces de révolte prirent un caractère politique, c’est la classe dirigeante elle-même qui se trouvait à la tête du mouvement. Dès le début du règne de George III, le Parlement irlandais réclama avec insistance le droit exclusif de décider en matière de finances, et l’on demanda à grands cris la suppression des entraves qui lui étaient imposées. Ces plaintes ne devinrent sérieuses qu’au moment de la guerre d’Amérique, et elles constituèrent alors un tel danger que l’Angleterre dut céder. Depuis la fin de la guerre, depuis le moment où les volontaires irlandais avaient arraché au ministère anglais la reconnaissance de l’indépendance législative de Pile, l’Angleterre et l’Irlande ne furent plus liées que par une union personnelle sous le même souverain. Pendant dix-huit ans, l’Irlande se trouva indépendante, mais cette indépendance nominale n’était pas autre chose que l’autorité despotique d’un petit nombre de familles nobles et du pouvoir exécutif irlandais soutenu par le gouvernement anglais.

Le système du monopole et du patronage avait élé poussé à un tel excès, qu’au temps de l’Union, plus de soixante sièges étaient entre les mains de trois familles, les Hill, les Ponsonby et les Bevesford, et l’influence prépondérante dans le Parlement appartenait aux a bourgs du Trésor » dont disposait le gouvernement. La victoire des volontaires produisit immédiatement des mesures en faveur des catholiques et des presbytériens. En 1780, les volontaires avaient déjà obtenu pour les presbytériens qui formaient une bonne moitié de leurs régiments, les droits politiques et l’abolition du test relatif aux sacrements. Le Parlement irlandais de 1782 supprima les dernières inégalités dont souffraient les dissidents. Les catholiques furent récompensés de leur concours par le rappel des articles les plus oppressifs des lois pénales auxquelles ils étaient soumis. Mais quand Grattan, soutenu par la majorité du parti irlandais, demanda la réforme du Parlement et l’égalité des droits pour les catholiques, il fut repoussé avec perte par les propriétaires de bourgs, qui

étaient maîtres du gouvernement et du Parlement. La classe dirigeante trouvait trop de profit dans l’exercice du pouvoir suprême pour le partager avec qui que ce fût. Ce n’était même que par la corruption que les vicerois anglais réussissaient à s’assurer de leur coopération aux plus simples mesures administratives : « S’il y eut jamais un pays incapable de se gouverner lui-même'», dit lord Hutchinson, a c’est l’Irlande, avec une aristocratie corrompue, une classe moyenne presque barbare, des chefs dénués de tout sens commun, une nation divisée en plusieurs parties. 11 Aux yeux de Pitt, la misère du peuple constituait le principal danger pour l’Irlande. 11 comprit que les catholiques irlandais, asservis par leurs maîtres protestants, étaient chaque jour plus mécontents et ne cherchaient qu’une occasion de le prouver les armes à la main ; le secret de ce mécontentement venait de la pauvreté du peuple irlandais, pauvreté, qu'aggravait encore, si elle ne l’avait pas amenée, l’exclusion jalouse des produits irlandais de leurs marchés maritimes en Angleterre. En 1779, l’Irlande avait reçu de lord North des libertés très-larges pour le commerce extérieur ; mais les droits terribles dont le Parlement anglais avait frappé tous les produits manufacturés d’Irlande, sauf le lin et la laine, leur fermaient toujours l’Angleterre. Dès le début de son ministère, Pitt mit fin à cette exclusion, par un bili qui établissait une entière liberté commerciale entre les deux iles. Ses premières propositions avaient été acceptées par le Parlement irlandais, mais les craintes et la mesquine jalousie des fermiers et des industriels anglais introduisirent des amendements par lesquels le Parlement britannique avait le droit de régler la navigation et le commerce irlandais. C'était détruire l’indépendance si récemment conquise. Aussi la loi, sous cette nouvelle forme, fut-elle rejetée par le Parlement d'Irlande.

La révolution et les tentatives de la France pour exciter une révolte en Irlande poussèrent Pitt a chercher de nouveaux moyens de concilier les différents partis et d’améliorer le gouvernement. En 1792, il obligea l’administration irlandaise à renoncer à la résistance qui l’année précédenle avait fait échouer ses projets. Le Parlement irlandais accorde aux catholiques les droits électoraux et leur admission aux emplois civils et militaires dans l’ île. Cette mesure permit d’espérer qu’une nouvelle ère de liberté religieuse allait s’ouvrir. Mais ces espérances étaient trop tardives. Le déchaînement des passions religieuses et sociales fit évanouir tout espoir de conciliation. Eue association des ce Irlandais unis « avait été fondée en 1791 à Belfast par WolfeTone. Ils voulaient unir protestants et catholiques pour obtenir une réforme parlementaire; mais ils se mirent bientôt en correspondance avec la France et préparèrent des mouvements insurrectionnels. Les paysans catholiques, qui ne cessaient de repasser dans leur mémoire la misère et les injustices qu’ils avaient endurées, se levèrent aussi en apprenant les nouvelles de France; leur mécontentement

produisit des crimes commis par des associations secrètes qui répandaient la terreur parmi les maîtres du pays. Les luttes entre protestants et catholiques qui avaient commencé avant la Révolution française accroissaient encore la misère. Les catholiques s’associèrent sous le nom de Défenseurs contre les attaques des Enfants du Point du Jour, recrutés parmi les plus fanatiques presbytériens. Plus tard ces sociétés donnèrent naissance aux grandes associations connues sous le nom d’ a Irlandais unis » et d’ « Orangistes « .

L’union. — Le mécontentement et l’irritation qui couvaient sous les cendrgs éclatèrent enfin avec violence. La panique causée en 1796 par les projets d’une descente des Français, commandés par Hoche, provoqua des actes de cruauté et d’oppression qui firent de l’Irlande un enfer. Des bandes de soldats et de fermiers parcoururent le pays, fouettant et torturant les « croppies » (c’est ainsi qu’on appelait par dérision les insurgés irlandais, à cause de leurs cheveux coupés en brosse), se livrant au vol, au pillage, à l’assassinat. Ces horreurs furent même excusées par les propriétaires qui composaient le Parlement irlandais ; on accorda à leurs auteurs un bill d’indemnité, et on les encouragea pour l’avenir par une Loi contre les insurrections . En attendant, les Irlandais unis se préparaient pour un soulèvement qui fut retardé par l’écliec de l’expédition française sur laquelle ils comptaient pour les aider, et surtout par la vie toire de Camperdown. Ces actes de barbarie provoquèrent d’atroces représailles lorsque l’insurrection éclata enfin en 1798. Les protestants loyalistes eurent à leur tour h subir la peine du fouet et d’épouvantables tortures, et tout soldat fait prisonnier était égorgé sans merci. A peine les rebelles étaient-ils réunis au nombre de quinze mille hommes dans le camp retranché de Vinegar-Hill, près d’Enniscorthy, que leur camp fut enlevé par les troupes anglaises, et l’insurrection se trouva complètement écrasée (12 mai 1798).

Cette brusque répression de la révolte eut lieu juste à temps pour prévenir de grands désastres. Peu de semaines après cette défaite décisive, au mois d’août, un millier de soldats français débarquèrent dans le comté de Mayo, sous les ordres du général Humbert, battirent des troupes trois fois plus considérables à la bataille de Castlebar et ne se rendirent qu’au lord lieutenant Cornwallis à la tête de trente mille hommes.

Pitt, dégoûté de la fureur bigote des protestants irlandais, soutint lord Cornwallis dans ses efforts pour empêcher les représailles de ses troupes et des orangistes; mais les hideuses cruautés dont il fut témoin le décidèrent à en finir avec cette farce de l’indépendance qui laissait l’Irlande sans merci en de si tristes mains. La nécessité politique de l’union des deux îles était rendue chaque jour plus évidente aux yeux de tous les hommes

LA GUERRE AVEC

LA FRANCE (il 03- l 81 5).

(l’État anglais, par la conduite du Parlement irlandais pendant les disputes sur la régence ; tandis que l’Angleterre repoussait les prétentions du prince de Galles à la régence, l’Irlande au contraire les admettait ; comme le seul lien qui unissait encore les deux peuples était l’obéissance à un chef commun, un pareil acte aurait suffi pour les séparer tout à fait; le sentiment du danger assurait, en Angleterre, un accueil très-favorable à la proposition de Pitt de réunir les deux Parlements (1799). L’opposition des électeurs irlandais fut difficile à vaincre ; mais ce n’était pour eux qu’une question d’argent ; on acheta le Parlement irlandais pour un million et par une large distribution de pensions et de pairies. Le moyen était bas et honteux, mais Pitt pouvait plaider les circonstances atténuantes en démontrant que c’était la seule manière de faire passer le bill de l’Union. L’affaire fut enfin arrangée en juin 1800. Cent Irlandais devinrent membres de la Chambre des communes à Westminster ; vingt-huit pairs laïques et quatre pairs ecclésiastiques choisis à chaque renouvellement du Parlement par les nobles et les évêques d’Irlande prirent place a la Chambre des lords. Le commerce entre les deux nations était délivré ainsi de toutes entraves ; et l’Irlande fut appelée à jouir de tous les privilèges commerciaux de l’Angleterre et de l’Ecosse, et les impôts furent répartis proportionnellement entre les deux nations.

Pitt et la pairie. — La prodigalité de Pitt dans la distribution des sièges de pairs pour cimenter l’union de l’Irlande et de l’Angleterre amena un changement important dans la constitution anglaise. Peu de corps ont plus varié en nombre que la Chambre des lords. A la fin de la guerre des Deux Roses, les pairs laïques survivants étaient au nombre de cinquantedeux ; sous Elisabeth, on n’en comptait que soixante; les Stuart multiplièrent les nouveaux sièges au point de les élever à cent soixante-six. Ce nombre ne varia pas pendant les règnes des deux premiers George, et nous avons vu que ce n’est que grâce à l’énergique opposition de Walpole que lord Stanbope fut empêché de limiter la Chambre des lords au nombre qu'elle avait alors atteint. Cette mesure aurait eu sans doute des inconvénients, mais, en tout cas, on aurait évité la multiplication insensée de pairies par laquelle George III, au début de son règne, mettait en minorité le parti qui l’empêchait d’agir à sa guise. Mais ce qui était chez le Roi un moyen de corruption servit a Pitt à renouveler cette Chambre, à la mettre en relations plus étroites avec les possesseurs de la richesse mobilière et immobilière, et à rendre la couronne indépendante des coteries qui se formaient parmi les pairs. Dédaignant pour lui-même les honneurs héréditaires, il les prodigua comme jamais ministre ne l’avait fait avant lui. Pendant les cinq premières années de son ministère, il créa quarante-huit nouveaux pairs; trente-cinq dans les deux années 1796-1797. En 1801, les sièges de pairs qui avaient été le prix de l’union avec l’Irlande éle-

L’É Al A N G I P A T 1 O N CATHOLIQUE.

vèrent le chiffre total des créations des pairies à cent quarante. Son exemple fut suivi avec tant d’empressement par ses successeurs, qu’à la fin du règne de George III, le nombre des pairs était le double de ce qu’il était à son avènement.

Le caractère même de la Chambre des lords se trouva modifié. Jusqu’alors elle avait été un petit corps de grands seigneurs que des liens de famille ou de parti transformaient en une véritable puissance politique. Elle devenait désormais la citadelle de la propriété, la représentation des grands domaines et des grandes fortunes que le développement économique de l’Angleterre créait rapidement. Pour la première fois dans l'histoire, la Chambre des lords devenait par excellence l’élément conservateur dans la Constitution. Nous ne savons pas ce qu’il adviendra des réformes de Pitt dans l’avenir, mais elles ont déjà produit des résultats faciles à constater. Cette augmentation considérable du nombre des pairs, bien que due à la couronne, a, en fait, affranchi la Chambre haute de la pression que la couronne pouvait exercer sur elle par la distribution des honneurs et dignités. Ce changement, depuis que la Chambre des communes exerce réellement tous les pouvoirs de la couronne, a rendu beaucoup plus difficile la conciliation de la liberté d’action des lords avec le jeu régulier du gouvernement parlementaire. D’un autre côté, cetle réforme de la Chambre des lords, qui lui donne des bases plus larges, augmente sa responsabilité vis-à-vis de l’opinion publique dans les cas 011 celle-ci se prononce avec énergie; grâce au tact politique inhérent aux grandes assemblées aristocratiques, les lords ont su éviter jusqu’ici de changer en opposition irréconciliable les conflits avec la Chambre basse.

L’émancipation catholique. — L’union législative n’était qu’une partie du plan conçu par Pitt pour pacifier l’Irlande. Immédiatement après l’établissement de l’union, on vit les heureux effets du libre échange établi entre les deux pays peu d’années auparavant. Malgré les troubles sociaux et l’insuffisance des capitaux, le commerce, la navigation et l’industrie irlandais n’ont pas cessé depuis lors de se développer. La révolution qui plaça l’Irlande sous la direction d’un Parlement commun à toute la Grande-Bretagne fut suivie d’une révision graduelle des lois les plus oppressives et de quelques améliorations partielles; les impôts furent allégés, et l’on tenta un timide essai d’organisation de l’instruction publique. Mais, selon Pitt, le meilleur moyen de conciliation était d’accorder l’égalité religieuse. En proposant au Parlement anglais d’unir les deux pays, il avait fait ressortir qu’une fois l’Irlande réunie à une nation protestante, le danger de voir un jour le catholicisme reprendre le dessus disparaîtrait de lui-même, pourvu qu’on rendit aux catholiques leurs droits politiques. Il ajoute que le meilleur moyen de se rallier le clergé catholique^ serait d’assurer son sort » d’une manière efficace. Ces paroles rani-

nièrent. les espérances des partisans de l’émancipation catholique, c’est-àdire de la restitution aux catholiques de tous leurs droits civils. Lord Castlereagli lui-même, alors vice-roi d’Irlande, regardait cette émancipation comme le moyen le plus efficace pour vaincre l’opposition des catholiques au projet d’union. Le moindre signe d’opposition des catholiques eût fait tout échouer, mais les catholiques ne bougèrent pas.

Dès que le hill eut été voté, Pitt se prépara à présenter au conseil des ministres une loi qui aurait donné aux catholiques la complète égalité civile. Il se proposait d’abroger tous les serments religieux qui limitaient les droits électoraux ou qui étaient exigés pour l’admission au Parlement, dans la magistrature, au barreau, aux charges municipales, aux postes de l’armée et aux fonctions administratives. On substituait au serment religieux une simple promesse d’obéissance et de fidélité à la constitution, et l’État promettait de rémunérer les membres des deux clergés catholique et dissident, pour s’assurer de leur fidèle concours; on prit aussi des mesures pour se concilier l’Eglise épiscopale en fortifiant ses moyens de discipline et en augmentant les salaires des ministres les plus indigents; enfin l’on modifiait le système des dîmes qui était une source de querelles incessantes entre le clergé épiscopal et le peuple irlandais.

Ce plan était trop vaste et trop grandiose pour obtenir l’assentiment immédiat du cabinet; et, avant qu’il eût pu donner son avis, le projet fut communiqué au roi George III, par l’indiscrétion du lord chancelier, Loughborough . a Je considérerai comme un ennemi personnel » , s’écria le Roi avec colère devant Dundas, « quiconque proposera une pareille mesure. » Pitt répondit à cette explosion de fureur en soumettant le plan au Roi. u Les circonstances politiques qui ont donné naissance à ces lois d’exception » , écrivait-il, « les luttes incessantes entre des sectes hostiles et presque égales en force, la crainte de voir une reine papiste sur le trône, la compétition pour la couronne, l’avénement d’un prétendant étranger, les dissensions entre les puissances catholiques et protestantes en Europe, toutes ces circonstances n’existent plus aujourd’hui. » Mais tout raisonnement était inutile avec George III; malgré l’avis des hommes de loi qu’il consulta, le Roi se regardait comme obligé par son serment de couronnement à maintenir le Test; d’ailleurs son bigotisme s’accommodait trop bien avec celui de ses sujets, et avec la méfiance de l’influence politique des catholiques. Son obstination était accrue par la conviction que sa résistance obligerait Pitt à abandonner le pouvoir. Il donna sa démission en février 1801 , le même mois où fut signée la paix de Lunéville. Il eut pour successeur M. Addington , président des Communes, aussi bigot, étroit et faible d’esprit que George III lui-même. Quant à lord Hawkesbury, qui succéda à lord Grenville aux affaires étrangères, il n’était pas connu en dehors de la Chambre.

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