‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 153 sur 187 · LA GUERRE D’ESPAGNE · texte numérisé non relu

LA GUERRE D’ESPAGNE

victoire de Friedland, à consentir à la paix de Tilsitt. Les deux empereurs de FOccident et de l’Orient, adversaires acharnés jusque-là, devinrent amis; l’espoir d’obtenir l’appui de la France dans ses projets de conquête de la Turquie avait décidé Alexandre à s’unir étroitement à Napoléon. Non-seulement la Russie accéda aux décrets de Berlin relatifs au commerce anglais, mais elle força la Suède, la seule alliée que la Grande-Bretagne eût conservée sur le continent, à renoncer à son alliance. Les escadres russe et suédoise furent mises ainsi au service de la France; et les deux empereurs comptaient s’assurer de la flotte danoise pour menacer la puissance maritime qui était le seul véritable moyen de défense de l’Angleterre. L’apparition inattendue, en juillet 1807, en vue d’Elseneur, d’une escadre anglaise armée en toute liàte et en grand secret par Canning, ruina leurs espérances. Elle sommait le gouvernement danois de lui livrer sa flotte, promettant de la restituer à la fin de la guerre; les Danois opposèrent à cette demande un refus catégorique, auquel les Anglais répondirent par le bombardement de Copenhague; toute la flotte danoise ainsi qu’une grande quantité d’approvisionnements pour les navires furent emmenés dans les ports d’Angleterre. Canning combattit avec la même décision et la même absence de scrupules le système continental de Napoléon. En novembre, parurent de nouveaux décrets du conseil. On renouvelait fa déclaration de blocus contre la France et tous les pays où le pavillon britannique n’était pas admis; les navires à destination de ces pays seraient saisis , sauf s’ils venaient d’un port anglais. Napoléon répondit à ces décrets par le décret de Milan du mois de décembre, portant que tout navire venant d’Angleterre ou à destination de l’Angleterre ou d’une colonie anglaise serait considéré comme ayant violé la neutralité, et serait passible de saisie.

La guerre d’Espagne. — Le résultat du système continental fut de , pousser Napoléon à des guerres successives pour obliger l’Europe à rester unie contre l’Angleterre. Il était maître de tout l’Occident, et toutes-les conditions en avaient été changées comme par la baguette d’un enchanteur. La Prusse fut occupée par des troupes françaises; Napoléon érigea par un simple décret la Hollande en royaume, qu’il donna à son frère Louis; un autre de ses frères, Jérôme Bonaparte, devint roi de U estphalie, nouvel Etat composé des anciens électorats de Hesse-Cassel et de Hanovre; un troisième, Joseph, fut nommé roi de Naples, tandis que le reste de l’Italie, et Rome même, étaient annexés à l’empire français.

Ce fut le désir de détruire l’empire colonial de l’Angleterre qui poussa Napoléon à la pire des agressions, celle contre l’Espagne. Il agit avec sa ruse habituelle. Les gouvernements français et espagnol avaient partagé entre eux le Portugal par le traité de Fontainebleau (octobre 1807), et en présence de leurs menaces, la maison de Bragance, incapable de résister,

s’enfuit de Lisbonne et se réfugia au Brésil. Mais la prise de possession du Portugal n’était que le prélude de la conquête de l’Espagne. Charles IV s’était vu dans l’obligation d’abdiquer à la suite d’une émeute dans sa capitale. Attiré à Bayonne ainsi que son fils Ferdinand VII en mai 1808, sous prétexte d’une entrevue avec l’Empereur, ils furent contraints de renoncer tous deux à leurs droits à la couronne, tandis que l’armée française entrait à Madrid et proclamait Joseph Bonaparte roi d’Espagne.

Cet acte de brigandage politique poussa l’Espagne à la révolte, elle se leva comme un seul homme contre l’étranger; cette insurrection, qui paraissait n’avoir aucune chance de succès, fut accueillie en Angleterre par de véritables transports d’enthousiasme. « Jusqu’à présent » , s’écriait Shéridan, un des chefs de l’opposition whig, a Bonaparte ne s’est mesuré qu’avec des princes sans dignité, des soldats sans bravoure, des peuples sans patriotisme. Il aura maintenant à apprendre ce que c’est que de combattre une nation animée tout entière de la même haine contre lui. » Whigs et tories s’accordaient pour dire que jamais il ne s’était présenté de meilleure occasion pour l’Angleterre de frapper un coup décisif et d’arracher le monde à la servitude, et Canning résolut de changer de système, de renoncer aux attaques intermittentes contre les colonies et les îles qui cultivaient le sucre, pour donner une vigoureuse impulsion à la guerre dans la Péninsule. D’énormes subsides furent envoyés aux insurgés, ainsi que deux petites armées commandées par sir John M 3 ore et sir Arthur Wellesley. La capitulation à Baylen, en juillet 1808, d’un corps de troupes françaisesqui avait envahi l’Andalousie, ébranla profondément la puissance de Napoléon , intacte jusqu’alors. La défaite de Vimièra, peu après, lui porta un coup presque aussi rude encore. Sir Arthur W ellesley, ayant débarqué à Mondego, à la tête de 15,000 hommes, chassa l’armée française du Portugal et l’obligea à se rendre le 30 août par la convention de Cintra.

% La fortune tourna bientôt, en Espagne, en faveur des Français, grâce à l’arrivée de Napoléon avec une armée de 200,000 hommes. Moore, qui s’était porté eu avant de Lisbonne jusqu’à Salamanque pour secourir les troupes espagnoles, les trouva écrasées sur l’Ebre et fut obligé de se replier précipitamment sur la côte. Il sauva son honneur de général dans la bataille de la Corogne, 16 janvier 1809, qui lui permit de s’embarquer sans être inquiété ; partout ailleurs, la cause de l’Espagne semblait perdue. Le Nord et le Centre étaient occupés par les armées françaises, et Saragosse elle-même, qui les avait déjà repoussées avec un courage héroïque, se soumit après un second siège non moins acharné que le premier.

Wellesley. — — L’arrivée des débris de l’armée de sir Jolm Moore et la nouvelle des échecs en Espagne jetèrent les Anglais, qui se laissaient déjà emporter par les plus folles espérances, dans un profond abattement; mais Canning restait impassible. Le jour même de l’évacuation de la

TORRES-VK I) RAS.

Corogne, il signait un traité avec la Junte espagnole de Cadix; et, au moment où l’armée anglaise en garnison à Lisbonne allait se rembarquer, elle reçut un renfort de 13,000 hommes de troupes fraîches qui furent placés sous les ordres de sir Arthur Wellesley. ce Le Portugal « , écrivait Wellesley, avec le plus grand sang-froid, ce peut maintenant se défendre contre n’importe quelle armée française. » A cet instant critique l’Empereur lui-même retira les meilleures troupes de la Péninsule pour les diriger sur le Danube, car le soulèvement de l’Espagne avait poussé l’Autriche, aussi bien que l’Angleterre, à recommencer la lutte. Lorsque le maréchal Soult menaça Lisbonne au nord, Wellesley marcha hardiment à sa rencontre, le chassa d’Oporto en l’obligeant à une retraite désastreuse; puis, changeant tout à coup sa ligne d’opération, il marcha avec ses 20,000 hommes, d’Abrantès à Madrid. Pendant cette marche en avant, 30,000 Espagnols se joignirent à lui, et une sanglante bataille de deux jours livrée près de Talavera, le 27 juillet 1809, rendit aux soldats anglais leur vieille réputation de bravoure. Les pertes furent énormes des deux côtés, et les Français se trouvèrent avoir perdu du terrain, à la fin de la lutte. Mais l’apparition inattendue de Soult devant le front de l’armée anglaise lit perdre à Wellesley les fruits de sa victoire, et l’obligea a se replier en toute hâte sur Badajoz. De terribles désastres vinrent encore aggraver cet échec; la victoire de Wagrâm força l’Autriche à implorer la paix, et une armée de 40,000 soldats anglais expédiée en juillet 1809 pour assiéger Anvers, revient piteusement en Angleterre, après avoir perdu la moitié de ses hommes dans les marais de Walcheren.

Torres-Vedras. — Cet échec amena la chute du ministère Portland. Canning attribuait le désastre à l’incapacité de lord Castlereagh, pair irlandais, qui, après avoir puissamment aidé à l’union de l’Angleterre et de l’Irlande, avait été élevé au poste de ministre de la guerre par le duc de Portland. La querelle s’envenima, ces deux hommes d’Etat se battirent en duel et abandonnèrent leurs portefeuilles (septembre 1809). Le duc de Portland se retira aussi, et l’on forma un cabinet plus conservateur encore que le précédent, sous la présidence de Spencer Perceval, esprit actif, mais étroit et médiocre; le marquis de Wellesley, frère du général en chef des troupes anglaises en Espagne, devint ministre des affaires étrangères. A défaut de grandes qualités politiques, Perceval et ses collègues se montraient résolus à continuer la guerre, ce qui était de la plus haute importance dans les circonstances présentes. Le désespoir avait succédé dans la masse de la nation à l’enthousiasme du premier moment ; la Cité fit même une pétition pour demander l’évacuation de la Péninsule par les troupes anglaises. Napoléon semblait invincible; profitant de l’abaissement de l’Autriche et de l’isolement de l’Angleterre, l’Empereur décida de mettre fin à la lutte en donnant une vigoureuse impulsion à la guerre

d’Espagne. L’Andalousie, la seule province espagnole restée indépendante, fut envahie au commencement de 1810 et soumise en peu de temps, à l’exception de Cadix. Le maréchal Masséna marcha sur Lisbonne, à la tête d’une belle armée de 80,000 hommes. Perceval lui-même perdit tout espoir de maintenir les troupes en Espagne et laissa à Wellesley, créé pair sous le nom de lord Wellington après la bataille de Talavera, la responsabilité de décider s’il fallait ou non rester dans la Péninsule.

Grâce à son sang-froid et à sa fermeté de caractère, Wellington osa affronter une responsabilité qui aurait effrayé des gens moins bien trempés que lui. « Je suis persuadé » , répondit-il, « que l’honneur et l’intérêt de mon pays exigent que nous tenions ferme ici aussi longtemps que possible, et, s’il plaît à Dieu, j’y resterai. » En comptant les troupes portugaises formées par des officiers anglais, sorr armée s’élevait à cinquante mille hommes; bien que cette infériorité numérique le contraignît à assister impassible à la prise par Masséna des forteresses de Giiulad- Rodrigo et d’Almeïda, il lui infligea un terrible échec sur les hauteurs de Busaco et finit par se replier en octobre 1810 sur trois ligues de défense qu’il avait construites à Torres-Vedras tout le long d’une chaîne de hauteurs couronnées de redoutes et hérissées de canons. La position était inexpugnable; aussi Masséna, tout entêté et habile qu’il fût, se vit-il forcé, après un mois de vains efforts, de battre en retraite; il se retira dans un ordre admirable, mais les Français souffrirent à un tel point des privations en repassant à travers un pays dévasté, que lorsqu’ils atteignirent Ciudad-Rodrigo, au printemps de 1811, ils étaient réduits au nombre de 40,000 hommes. Ayant reçu de nouveaux renforts, Masséna, furieux, se précipita au secours d’Almeïda, que W ellington assiégeait ; après deux jours d’une lutte sanglante et acharnée (mai 1811), Masséna dut renoncer à déloger l’armée anglaise de ses positions de Fuentès d’Onore, et le maréchal se replia sur Salamanque, renonçant ainsi à tout espoir de chasser Wellington du Portugal.

L’Angleterre et l’Amérique. — Le succès de Torres-Vedras rendit du courage au peuple anglais et ranima en Europe l’espoir de combattre victorieusement la tyrannie de Napoléon ; mais il n’eut guère d’autre résultat immédiat que la délivrance du Portugal. Les Français restaient maîtres de l'Espagne, à l’exception de Cadix et des provinces de l’Est, et même la côte orientale fut conquise en 1811, grâce à l’énergie du maréchal Suchet. Tandis que l’Angleterre essayait en vain d’arracher l’Espagne à Napoléon, elle fut tout à coup entraînée par sa politique agressive dans de graves difficultés avec l’Amérique. Les décrets du conseil par lesquels Canning avait essayé, en 1807, d’empêcher le commerce de transit d’être accaparé parles puissances neutres, en forçant leurs navires à toucher aux ports anglais avant de se rendre aux ports déclarés en état de blocus,

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