‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 154 sur 187 · É T A T DE L’ANGLE T E \\ K E · texte numérisé non relu

É T A T DE L’ANGLE T E \\ K E

avaient créé dès l’abord une situation très-tendue avec l’Amérique. Dans la longue lutte entre la France et l’Angleterre, l’Amérique avait eu beaucoup à souffrir des deux belligérants, mais surtout de F Angleterre. Non-seulement l’Angleterre avait maintenu le droit de visite, mais elle avait prétendu pouvoir saisir les marins anglais qui se trouveraient à bord de navires américains; et, comme il était souvent difficile de distinguer les Anglais des Américains, on vit des marins du Maine ou du Massachusetts servir de force sur la flotte anglaise. Quelque irritation que l’Amérique ressentit de ces insultes, elle était arrêtée dans ses désirs de vengeance, d’abord par son aversion pour la guerre, et aussi par les bénéfices qu’elle retirait de sa neutralité. Mais les décrets du conseil et celui de Milan la forcèrent d’agir, et elle mit l’embargo sur tout commerce avec l’Europe.

Après un an d’expérience toutefois, elle ne put maintenir cet embargo, et, au commencement de 1809, elle substitua à l’interdiction absolue du commerce avec l'Europe un Acle qui supprimait toute relation commerciale avec la France et l’Angleterre (Act of non- Intercourse, 1806). Cet Acte de non-échange fut aussi inapplicable que le précédent. Le gouvernement américain n’avait aucun moyen de le faire appliquer sur la frontière de terre, et sur mer elle n’y réussissait pas beaucoup mieux. Des navires partaient tous les jours à destination des ports anglais. On finit par révoquer l’Acte lui-même. L’Amérique se contenta de demander aux deux puissances de retirer leurs décrets, offrant a celle qui y consentirait d’interdire à l’autre tout commerce avec l’Amérique. Napoléon profita de cette offre, et, après avoir promis de révoquer les décrets de Berlin et de Milan, il demanda aux Etats-Unis de tenir leur parole. En conséquence, au mois de février 1811, les Etat-Unis annoncèrent que tout commerce avec l’Angleterre et ses dépendances était supprimé. Cette mesure réduisit le commerce d’exportation anglais en 181 1 au tiers de ce qu’il était les années précédentes. En vain* l’Angleterre prétendit-elle que l’Empereur n’avait pas tenu ses engagements, et que par suite l’Acte de non-échange avec elle était un acte d’injuste hostilité; elle dut céder devant la décision de la politique américaine et l’attitude belliqueuse de l’opinion publique aux États-Unis; la situation industrielle en Angleterre était devenue si grave, qu’en l’exposant à de nouveaux chocs , on aurait précipité la ruine que Napoléon s’efforcait de provoquer.

État de l’Angleterre. — Pendant les premières années de la guerre, l’accroissement de la fortune publique avait été prodigieux. L’Angleterre était seule maîtresse des mers. La guerre lui avait donné les colonies de l’Espagne, de la Hollande et de la France; si son commerce avait été un instant contrecarré par le décret de Berlin , les efforts de Napoléon avaient été bien vite déjoués par l’immense commerce de contrebande qui s’était organisé en Orient et sur les côtes de l’Allemagne du Nord. Les

exportations anglaises avaient presque doublé depuis le commencement du siècle. Les manufactures avaient profité des grandes découvertes de Watt et d’Arkwright, et la consommation de coton brut dans les filatures du Lancashire s’éleva pendant la même période de cinquante à cent millions de livres. L’accumulation des capitaux ainsi que l’augmentation de la population influèrent sur le pays et donnèrent à l’agriculture une prospérité factice et dangereuse. Le blé monta à des prix exorbitants, et la valeur des terres s’éleva en proportion. Les propriétaires fonciers agrandissaient leurs domaines avec une prodigieuse rapidité et voyaient doubler leurs revenus; les fermiers purent introduire dans les procédés de l’agriculture des perfectionnements qui changèrent complètement la face du pays. Mais si l’accroissement des richesses était énorme, elles se trouvèrent très-inégalement distribuées. Pendant les quinze années qui précédèrent Waterloo, la population s’éleva de dix à treize millions d’àmes, ce qui permit de maintenir les salaires à un taux assez bas; en d’autres circonstances ils se seraient naturellement élevés en raison de l’augmentation de la fortune publique. Les manufactures elles-mêmes, destinées plus tard à améliorer le sort des classes laborieuses, parurent les plonger tout d’abord dans une misère plus profonde encore. L’un des premiers résultats de l’introduction des machines fut de ruiner un certain nombre de petites industries domestiques et les familles qu’elles alimentaient. Pendant l’hiver de 1811, la crise produite par la transition du travail au métier à l’usage des machines provoqua les émeutes des Luddites ou briseurs de machines qui éclatèrent dans les comtés du Nord et de l’Ouest, et ne purent être réprimées que par la force des armes.

Tandis que les ouvriers des villes étaient obligés de sortir de leurs anciennes ornières et que le taux des salaires était maintenu artificiellement assez bas par l'accroissement de la population, la surélévation dans le prix du blé, si favorable au propriétaire et au fertnier, n’apporta que la mort et la famine à la classe indigente; car l’Anglelerre, séparée par la guerre des vastes champs de blé du continent et de l’Amérique, ne pouvait pas comme aujourd’hui réparer à l’étranger les résultats d’une mauvaise récolte. Cette disette fut suivie d’une horrible misère parmi les classes ouvrières (la taxe des pauvres fut élevée de 50°/ o ), et l’aggravation de la misère fut suivie d’une recrudescence de crimes.

Réveil du mouvement réformiste. — C’est ainsi que la relation normale du commerce avec le bien-être général se trouva troublée par les événements particuliers de l’époque. La guerre enrichit les propriétaires, les cultivateurs, les négociants, les manufacturiers; mais elle épuisa les pauvres. C’est de ces années fatales qui s’écoulent de la paix de Lunéville à Waterloo que date la guerre de classes, l’hostilité entre les patrons et les salariés qui est aujourd’hui la plus grave des difficultés intérieures de .

Page 1