‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 53 sur 187 · CROMWELL ET LE L' RO PE · texte numérisé non relu

CROMWELL ET LE L' RO PE

Cromwell que sa politique étrangère. Pendant que l’Angleterre était absorbée parla longue lutte si opiniâtre qu’elle avait engagée pour conquérir sa liberté, la face de J’Europe avait complètement change. La guerre de Trente ans était terminée, grâce aux victoires de Gustave-Adolphe et des généraux suédois qui lui avaient succédé, grâce aussi à l’intervention de la France, guidée par l’habile politique de Richelieu. Dès lors, le protestantisme n’eut plus rien à craindre en Allemagne du bigotisme et de l’ambition de la Maison d’Autriche : le traité de Westphalie avait mis fin aux contestations entre les partisans de l’ancienne religion et ceux de la nouvelle. La vieille maison catholique de Charles-Quint, qui pendant si longtemps avait menacé la liberté européenne, était réduite à l’impuissance. La branche d’Autriche se voyait détournée de tout rêve d’agression dans l’Ouest par les Turcs, qui menaçaient la Hongrie et l’Autriche elle-même; l’Espagne, pour des raisons que nous n’avons pas à approfondir ici, tombait dans une décrépitude profonde; loin de pouvoir prétendre à dominer en Europe, elle allait bientôt êtrelaproiede l’ambition de LouisXIV. C’était la France qui était devenue la puissance prépondérante dans la chrétienté, bien qu’elle fût loin d’être encore arrivée à l’omnipotence dont elle jouit un moment sous le grand Roi. Le rétablissement de l’ordre et de la paix, après les guerres de religion, dans toute l’étendue de son fertile territoire, permit à la nation française, si active et si intelligente, de se développer sous Henri IV, Richelieu et .Mazarin, qui avaient concentré toute la richesse et toute l’énergie du ' pays dans les mains de l’Etat. Grâce à ces trois grands hommes d’Etat, elle n’avait plus qu’une ambition : agrandir son territoire de toutes les provinces impériales et espagnoles qui la séparaient encore des frontières des Pyrénées, des Alpes et du Rhin. Un homme d’Etat avisé aurait pu deviner dès lors que la France allait entreprendre une lutte nationale pour conquérir la suprématie en Europe, ambition qui ne devait être brisée que par le génie de Marlborough et les victoiresde laGrande Alliance. Maisle point de vue politique de Cromwell dans les questions européennes était 'faussé par son esprit étroit et conservateur, et par son fanatisme religieux. Le monde avait complètement changé autour de lui sans qu’il parût s’en douter ; ses idées et ses espérances, au moment des triomphes de Mazarin, étaient encorecelles quifaisaient battre le cœur des Anglais, dans sa jeunesse, au début de la guerre de Trente ans. L’Espagne était toujours pour lui la tête du parti papiste, soit en Angleterre, soit sur le continent : « Les papistes anglais » , disait-il au Parlement de 1656, « ont toujours été considérés, depuis mon enfance, .comme à moitié Espagnols ; ils ne comptent pas sur la France ou sur tout autre État catholique , mais sur l’Espagne seule. » La vieille haine de l’Angleterre contre l’Espagne, l’ancienne rancune des Anglais, humiliés du rôle honteux joué par leur pays dans la grande guerre d’Allemagne sous Jacques I* r et Charles I er , étaient x-estées toujours vivantes au cœur de II. 10

LA CHUTE DU PURITANISME

Cromwell , qu’exaltait encore l’enthousiasme religieux éveillé en lui par les succès du puritanisme, a Le Seigneur lui-même » , écrivait-il aux amiraux qui partaient pour les Indes occidentales, ce combat tous vos ennemis, même cette Babylone romaine qui cherche en Espagne son appui ; aussi sommes-nous bien véritablement les soldats du Seigneur, u Cromwell rêvait de prendre, comme Gustave-Adolphe, le commandement d’une grande Ligue protestante, contre les agressions des puissances catholiques. « C’est sur vous » , disait-il au Parlement de 1654, « que repose l’avenir de la chrétienté. Puisse cette pensée rester gravée dans vos cœurs et vous donner du zèle pour les intérêts qui vous sont confiés ! »

11 fallait avant tout pour cela unir les Etats protestants; aussi Cromwell s’efforça-t-il tout d’abord de mettre fin à la lutte ruineuse et toujours indécise contre la Hollande. Chaque nouvel engagement semblait en augmenter l’intensité; mais les espérances de la Hollande périrent avec l’amiral Tromp, qui reçut un coup mortel au moment où il forçait les lignes anglaises. Ruyter, son successeur, malgré toute son habileté et toute son énergie, ne réussit pas à relever la fortune chancelante de la Hollande. Elle ne dut son salut qu’à l’expulsion du Long Parlement ( 1653), qui persistait à demander l’union politique des deux Etats. Cromwell s’empressa de conclure la paix sur une simple promesse des Hollandais d’offrir de larges compensations aux négociants anglais pour leurs pertes pendant la guerre (1654).

La paix avec la Hollande fut suivie de traités semblables avec la Suède et le Danemark. Un ambassadeur suédois étant venu à Londres pour proposer une étroite alliance, Cromwell tenta de faire entrer la Hollande, le Brandebourg et le Danemark dans cette confédération des puissances protestantes. Son projet ne put aboutir; mais il ne se laissa pas décourager. Il était résolu à rallumer la lutte religieuse qui avait été close par Je traité de Westphalie, et saisit le prétexte des différends qui s’étaient élevés entre le duc de Savoie et ses sujets protestants des vallées du Piémont pour mettre le feu aux poudres. L’horrible massacre des Vaudois par les troupes du duc avait soulevé dans toute l’Angleterre une vraie indignation, dont nous retrouvons l’éclio dans le plus magnifique des sonnets de Milton. Tandis que le poète appelait la vengeance de Dieu sur les meurtriers « des saints massacrés, dont les ossements gisaient dispersés sur les sommets glacés des Alpes » , Cromwell se préparait à les venger sans attendre le secours d’en haut. Un envoyé anglais parut à la cour de Charles-Emmanuel, apportant un message hautain demandant bonne et prompte justice. Un refus aurait été suivi d’une guerre immédiate, car les cantons suisses protestants, gagnés à prix d’argent, avaient promis de fournir dix mille hommes pour envahir la Savoie, et l’attitude de Cromwell à l’égard de l’Espagne montra jusqu’où allait son désir d’exciter partout la guerre.

Il avait déjà demandé la liberté de commerce et de culte pour les marchands anglais dans l’Amérique du Sud ; une flotte fut directement envoyée à Saint-Domingue avec trois mille hommes de troupes (1655).

Pour commencer cette guerre universelle, Rlake apparut dans la Méditerranée, bombardant Alger et détruisant la flottille de pirates qui s’était aventurée, sous Charles I er , jusqu’aux côtes d’Angleterre. Le bruit du canon anglais devait, selon les puritains, être entendu jusqu’au château Saint-Ange, et Rome elle-même s’incliner devant Cromwell. Le Protecteur échoua partout dans ses vastes desseins. Le froid Italien qui gouvernait la France, le cardinal Mazarin, déjoua ses projets contre le Piémont en obligeant le duc de Savoie à accorder satisfaction aux demandes de l’Angleterre. Rlake, qui s’était approché des côtes d’Espagne, ne put réussir à intercepter les galions revenant d’Amérique, et son expédition aux Indes occidentales échoua devant Saint-Domingue. La conquête de la Jamaïque, malgré sa réelle importance (car elle mettait fin au monopole de l’Espagne dans l’Amérique du Sud), semblait alors une pauvre compensation pour tant d’argent dépensé et tant de sang répandu. La guerre, provoquée par l’attaque de Saint-Domingue, vit la dernière et la plus éclatante victoire du premier des grands amiraux anglais. Iîlake trouva la (lotte delà Plata protégée par les galions espagnols dans le port très-fortifié de Santa-Cruz (1657); il en força l’entrée, coula et brûla tous les vaisseaux, et réussit à faire sortir de nouveau son escadre, malgré une violente tempête. Sa mort, au moment où il arrivait à Plymouth, jeta un voile sur la joie de cette grande victoire.

Cromwell désirait triompher sur terre comme sur mer, et, pour cela, il se jeta aveuglément dans les bras de Mazarin, engagé de son côté dans une guerre avec l’Espagne qui devait se terminer plus tard par le traité des Py rénées (1659). Le cardinal promit Dunkerque à Cromwell, qui ne voulait accorder son aide qu’à cette condition expresse, et un détachement de soldats puritains se joignit aux troupes françaises qui étaient entrées en Flandres sous les ordres de Turenne; il se distingua par sa discipline et sa bravoure à la bataille des Dunes. Les villes flamandes se virent obligées d’ouvrir les portes aux Français, et Mazarin céda Dunkerque à Cromwell ( 1 658).

Le Parlement de 1657. — Jamais l’Angleterre n’avait été plus grande à l’extérieur, malgré la fatale erreur où tomba son gouvernement en prêtant la main aux ambitieux desseins de la France. Mais lés fautes de la politique étrangère de Cromwell sont peu de chose en comparaison de celles qu’il commit dans sa politique intérieure. Le gouvernement du Protecteur était devenu une véritable tyrannie. Cependant il ne pouvait se contenter du rôle de despote ; il était désireux de donner une base légale

LA CHUTE DU PURITANISME

à son gouvernement; aussi s’empressa-t-il de saisir le prétexte, de la guerre pour convoquer un nouveau Parlement. Malheureusement, on n’avait plus, comme en 1654, la liberté des élections. Les soixante membres envoyés par l’Irlande et l’Ecosse furent, pour ainsi dire, nommés par le gouvernement. Cromwell exerça une violente pression pour faire élire les membres du conseil; les catholiques et les royalistes, qui avaient combattu pour le Roi, furent de nouveau dépouillés du droit de vote, et l’on calcule qu’une moitié au moins des députés était liée au gouvernement par des questions de position et d’intérêt. Mais Cromwell trouvait ces garanties insuffisantes : il exigea de chaque membre un certificat du conseil pour être admis au Parlement ; un quart au moins des députés, c’est-à-dire une centaine (Hasclrig en tête), furent exclus par ce moyen, pour cause de tiédeur religieuse et de manque de dévouement (septembre 1656).

En face de ces actes arbitraires et violents, la Chambre montra beaucoup de sagesse et de modération. Elle désavoua tout d’abord les bruits que l’on faisait courir sur ses projets d’opposition au gouvernement. L’un de ses premiers soins fut d’assurer la sécurité de la personne de Cromwell sans cesse menacée par de nouveaux complots; elle le soutint dans sa politique belliqueuse et vota des subsides extraordinaires pour continuer la lutte. Ces mesures, qui témoignaient de tant de respect et de dévouement pour la personne du Protecteur, lui permirent de refuser sa sanction au système despotique qui avait placé, en fait, l’Angleterre sous la loi martiale. Dans son discours d’ouverture, Cromwell soutint hardiment le despotisme militaire des majors généraux. « Il a été plus efficace pour décourager le vice et établir la religion que tout ce qu’on a fait depuis cinquante ans. Je le maintiendrai» , dit-il avec une singulière véhémence, « en dépit de l’envie et des calomnies des insensés; je risquerai pour cela ma vie plus volontiers que pour quoi que ce soit de ce que j’ai entrepris; et si c’était encore à faire, je le recommencerais. » A peine avait-il présenté un bill au Parlement, approuvant la conduite des majors généraux, qu’une discussion s’engagea où se révélait le tempérament de laChambre descommunes. Elle était prête, disait-elle, à consentir au Protectorat, mais résolue à le façonner sur le modèle des gouvernements réguliers. C’était aussi le désir des partisans les plus sages de Cromwell : « Ce qui me fait craindre le vote de Cette loi » , écrivait l’un d’eux à Henri, fils du Protecteur, « c’est que le pouvoir de Son Altesse se trouvera établi plus sur la force matérielle que sur les bases légales que le Parlement serait prêt à lui donner s’il consentait à se rapprocher de lui. » Le bill fut rejeté, et Cromwell s’inclina devant la volonté de la nation en retirant aux majors leurs pouvoirs extraordinaires.

Cette défaite du despotisme militaire fut suivie d’une tentative beaucoup plus audacieuse pour rétablir un régime légal. Le Parlement offrit à Crom-

wêll le titre de roi; ce n’était ni flatterie vulgaire, ni respect exagéré de la tradition ; l’expérience de ces dernières années avait appris à la nation la valeur des formes traditionnelles qui avaient permis le libre développement de ses libertés ; le Roi était soumis à des précédents constitutionnels. La prérogative royale, faisait-on remarquer, est soumise aux cours de justice et à des limites définies, aussi bien que tout arpent de terre ou toute propriété. Un Protecteur, au contraire, était tout nouveau dans l’histoire d’Angleterre, et il n’existait aucun moyen légal pour limiter sa puissance : voilà pourquoi le Parlement insistait tant pour que Cromwell acceptât le titre et la position de roi. « C’était, disait Glynne, le seul pouvoir légal par nature, connu par la nation, fixe par lui-même, déterminé, et réglé par la loi. » En réalité, sous ce nom de monarchie, il s’agissait desavoir qui l’emporterait du parti des officiers ou de celui des légistes de la Chambre des communes dans cette lutte pour le rétablissement de l’ordre légal et du gouvernement constitutionnel. La proposition fut votée à une immense majorité (1657) ; mais un mois se passa en consultations sans fin entre le Parlement et le Protecteur. Son bon sens, sa connaissance du sentiment national, son réel désir d’obtenir un arrangement qui garantirait la liberté politique et religieuse pour laquelle les puritains avaient tant combattu., se faisaient jour dans ces conférences, à travers les flots troubles de son éloquence. Cromwell se préoccupait surtout de l’armée. Pour lui, ses soldats n’étaient pas de vulgaires soudards, « c’étaient des hommes pieux, inaccessibles aux tentations de la chair et de l’esprit du monde, et se gardant purs de toute souillure » , des hommes enfin « dont la voix lui semblait celle même de Dieu. Ils sont honnêtes et fidèles » , alléguait-il, ce sincèrement attachés aux grands principes du gouvernement. Bien qu’ils ne méritent pas d’être loués pour refuser de se soumettre aux décrets du Parlement, je crois devoir vous demander de ne pas leur imposer des choses trop difficiles à accepter, et je doute que Dieu bénisse des entreprises qui pourraient à bon droit les affliger » . L’armée dévoila bientôt ses sentiments; ses chefs, Lambert, Fleetwood et Desborougli en tête, remirent leurs commandements entre les mains de Cromwell. Une pétition des officiers au Parlement demandait qu’on retirât la proposition du rétablissement de la monarchie ce au nom de la \ r ieille cause pour laquelle ils avaient versé leur sang * . Le Protecteur prévint aussitôt toute discussion sur ce sujet, qui eût amené une rupture entre l’armée et les Communes, en refusant la couronne, ce Je ne peux pas » , répondit-il, cc prendre sur moi le fardeau du gouvernement avec ce titre de roi; c’est tout ce que je puis dire sur cette grande et importante question. »

Déçu dans ses espérances, le Parlement se décida avec une remarquable sagesse à changer de tactique pour arriver à ses fins ; il avait joint à l’offre de la couronne la condition que le nouveau roi se soumettrait à la constitu-

LA CHUTE DU PURITANISME

tion, qui était une réédition un peu modifiée de Y Instrument adopté par la Chambre de 1654, et que Cromwell avait accepté avec empressement. « Ce décret du gouvernement » , avouait-il, « protège les libertés du peuple de Dieu comme elles n’ont jamais été protégées auparavant. » Cette ordonnance prit force de loi, et l’on se contenta de substituer le titre de Protecteur à celui de roi. Cromwell fut solennellement investi par la Chambre de ses nouveaux pouvoirs ; c’était de sa part un aveu implicite de son usurpation. Le président le revêtit, au nom de la Chambre des communes, du manteau d’Etat, plaça le sceptre dans ses mains et le ceignit de l’épée de justice. Par cette nouvelle constitution, Cromwell se trouvait autorisé à désigner lui-même son successeur; mais cette fonction de Protecteur devait être plus tard purement élective. En dehors de ces points particuliers, l’ancienne constitution fut entièrement rétablie. Le Parlement se composa de nouveau de deux Chambres ; les soixante-dix membres de Y autre Chambre devaient être nommés par le Protecteur. Les Communes reprirent leur ancien droit déjuger seules de la capacité et des titres des nouveaux élus; le Parlement établit aussi quelques restrictions au choix des membres du conseil, des fonctionnaires et des officiers de l’armée. O 11 assigna une liste civile au Protecteur, et il fut décidé qu’on ne lèverait aucun impôt sans l’aveu du Parlement. La liberté religieuse se trouva dès lors assurée à toutes les sectes, sauf aux papistes, épiscopaux, sociniens, et à ceux qui niaient l’inspiration des Écritures ; mais tout le monde était admis à jouir de la liberté de conscience.

La mort de Cromwell (3 septembre 1658). — Les membres exclus furent admis de nouveau au Parlement lorsqu’il se réunit après avoir été ajourné pendant six mois. L’imprudence commise par Cromwell, en donnant aux membres de Y «autre Chambre » le nom de lords , amena une violente querelle que Haselrig eut soin d’attiser par tous les moyens possibles. Tandis que les Chambres ne s’occupaient que de leurs disputes, la main de la mort s’abattit brusquement sur le Protecteur. 11 était depuis longtemps fatigué de sa tâche : « Dieu m’est témoin « , s’écria-t-il un jour, en plein Parlement, « que j’aurais mieux aimé vivre paisiblement à l’ombre de mes bois et garder mes moutons que de me charger de gouverner ce pays. » Maintenant, l’extrême faiblesse et la fiévreuse impatience que lui causait la maladie s’ajoutaient à la fatigue du pouvoir. Bien qu’il eût toujours montré de la vigueur et de l’énergie, sa santé était loin de répondre à sa volonté; accablé souvent par des fièvres intermittentes pendant ses campagnes d’Ecosse et d’Irlande, il en avait souffert, l’année précédente, à plusieurs reprises : « J’ai quelques infirmités >5 , disait-il dans son discours d’ouverture du Parlement. Son irritabilité maladive ne faisait que croître en présence du danger public; le subside n’avait pas été voté, et la paye de l’armée était très-arriérée. Ajoutez à cela les préoccupations que lui

Page 1