L’ÉCOSSE ET L’IRLANDE
Grâce à la modération et à la sagacité du général Deane, successeur de Monk, l’Ecosse fut promptement réorganisée ; le système presbytérien continua à être la loi du pays ; on se contenta de supprimer l’Assemblée générale du clergé, mais on établit une liberté religieuse complète, et Deane osa même intervenir pour protéger les malheureux que le bigotisme écossais torturait et brûlait comme sorciers. Les fidèles royalistes reconnaissaient eux-mêmes l’esprit de justice de ce gouvernement et la merveilleuse discipline des troupes républicaines. « Nous avons toujours considéré ces huit années d’usurpation » , disait plus tard Burnet, « comme une époque de paix et de grande prospérité. »
La pacification et l’union de l’Irlande avec l’ile sœur allaient être bien autrement difficiles. C’est Ireton qui en avait continué la conquête, et, après sa mort, c’est au général Ludlow que revint le pesant honneur d’achever son œuvre. Celui-ci se montra aussi impitoyable que son prédécesseur : des milliers d’habitants périrent par la famine et par le fer, d’autres furent entassés dans des navires et envoyés à la Jamaïque et aux Indes occidentales pour, y être vendus comme esclaves, et plus de quarante mille Irlandais allèrent chercher un refuge en Espagne et en France, où ils prirent du service. Henri Cromwell, le plus jeune et le plus capable des fils du Protecteur, s’appliqua à la colonisation, et son œuvre fut plus terrible encore que celle des chefs militaires. Il prit comme modèle la colonisation de FUlster, cette fatale mesure, vraie cause des massacres, qui avait à jamais détruit tout espoir d’union absolue entre l’Irlande et l’Angleterre, et rendu la guerre inévitable. Il divisa la nation irlandaise en catégories, selon leur prétendu degré de culpabilité; tous ceux qui, après un procès régulier, étaient reconnus coupables d’avoir pris une part personnelle au massacre furent condamnés à la mort ou à l’exil. L’amnistie générale, accordée « à tous les gens du menu peuple » , ne s’étendait pas aux propriétaires fonciers. Les catholiques hostiles au Parlement pendant la guerre civile tout en restant étrangers à la lutte, eurent un tiers de leurs domaines conûsqué; enfin, tous ceux qui avaient porté les armes étaient privés de la totalité de leurs biens et conduits dans le Connaught, où on leur tailla de nouvelles propriétés dans les terres des clans indigènes. Aucune nation moderne n’eut à subir d’aussi horribles traitements que l’Irlande pendant cette nouvelle colonisation du pays par les Anglais. Le souvenir de ces temps de massacres et de confiscations est le plus atroce de tous les affreux souvenirs qui ont créé un abîme entre l’Angleterre et l’Irlande; le nom des puritains y est surtout détesté, elle nom de « Cromwell » est resté depuis lors, en Irlande, la plus sanglante injure que l’on puisse lancer à son ennemi. Quelque impitoyable que fût la politique du Protecteur, il réussit à atteindre le but qu’il poursuivait; la nation irlandaise était écrasée et réduite à l’impuissance; l’ordre et la paix se trouvèrent bientôt rétablis, et une colonie protestante très-considérable,
LA CHUTE DU P U R I T A N I S M E
venue d’Ecosse et d’Angleterre, rendit une prospérité nouvelle à la contrée dévastée. On accorda enGn à l’Irlande ce qu’on avait déjà fait pour l’Ecosse, en attribuant trente sièges à ses députés dans le Parlement anglais.
L’Angleterre et le Protectorat. — En Angleterre, Cromwell traitait les royalistes comme d’irréconciliables ennemis; mais pour tout le reste, il demeura fidèle à son projet de « pacifier et de guérir » . La série de réformes administratives préparées par la Convention avaient été réalisées en partie avant la réunion du Parlement de 1654; mais Cromwell redoubla d’énergie après sa dissolution. Une centaine de décrets montra quelle était l’activité du gouvernement : la police, les jeux publics, les routes, les finances, les prisons pour crimes et pour dettes, attirèrent tout d’abord l’attention de Cromwell. Une ordonnance de plus de cinquante articles réforma la Cour de chancellerie. Il mit fin à l’anarchie qui avait repris dans l’Eglise depuis la chute de l’épiscopat et l’échec du système presbytérien par une série de mesures de réorganisation très-sages et très-modérées. Les droits de patronage restèrent intacts, mais un Conseil cl 3 examen, composé pour un quart de laïques, fut chargé de vérifier si les nouveaux candidats au saint ministère avaient les qualités requises ; on établit, dans chaque comté, un comité mi-ecclésiastique, mi-laïque, chargé d’exercer une sorte de surveillance sur les affaires de l’Eglise ; on l’autorisait même à destituer tout pasteur reconnu incapable ou indigne.
Les adversaires de Cromwell eux-mêmes reconnaissaient que la réforme avait les meilleurs résultats. « Le pays eut ainsi » , nous dit Baxter, « des prédicateurs sérieux et capables de toutes les communions, qu’on acceptait pourvu qu’ils eussent une réelle piété; comme les patrons pouvaient choisir à leur guise des presbytériens ou des indépendants, l’union religieuse des différentes communions protestantes se trouva conciliée avec la variété des opinions de la manière la plus pratique. » Il fut absolument interdit à l’Eglise, ainsi réorganisée, défaire lapolice de l’opinion religieuse. Cromwell resta fidèle, jusqu’au bout, à la grande cause de la liberté de conscience; les quakers mêmes, rejetés par toutes les autres Eglises comme anarchistes et blasphémateurs, trouvèrent protection et sympathie auprès de lui. Les Juifs, qui avaient été bannis d’Angleterre depuis Edouard I er , présentèrent une pétition pour demander l’autorisation de rentrer. Malgré le refus de la commission de commerçants et de théologiens à laquelle il en référa pour la forme, Cromwell permit à un petit nombre de Juifs de s’établir à Londres et à Oxford; et personne n’osa protester.
Cromwell et l’Europe. — Bien ne donne une idée plus juste et plus caractéristique à la fois de la grandeur et de l’étroitesse de' l’esprit de