‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 6 sur 187 · LE DROIT D I V I N DES ÉVÊQUES · texte numérisé non relu

LE DROIT D I V I N DES ÉVÊQUES

que s’ils n’étaient pas contraires à ses devoirs supérieurs envers la loi de Dieu. « En matière de foi », nous dit madame Hutchinson en parlant de son mari, a il inclinait sa raison devant la parole de Dieu ; mais, dans toutes les autres questions, aucune puissance au monde n’aurait pu le faire obéir sans de bons motifs. » Un pareil caractère ne pouvait se plier aux exigences de Jacques I er , qui voulait un dévouement absolu à la Couronne. Le puritain poussait jusqu’au pédantisme son attachement à la légalité; mais son respect même pour l’ordre et la loi lui inspirait l’horreur de la tyrannie, en raison même de la licence et des désordres qu’elle entraîne; esprit judicieux et critique, il savait résister, s’il le fallait, avec une énergie d’autant plus indomptable que cette résistance ne venait pas du dédain de l’autorité, mais d’un profond respect pour une puissance plus haute que celle des rois.

Si la théorie du droit divin des rois soulevait contre elle les plus nobles instincts du puritanisme, il y avait quelque chose dans le droit divin des évêques qui excitait son esprit de révolte dans ce qu’il avait à la fois de plus noble et de plus mesquin. Les idées personnelles d’Elisabeth sur la suprématie ecclésiastique avaient déjà scandalisé les Anglais; mais au moins la Reine ne les considérait que comme une des nombreuses prérogatives de la Couronne; non-seulement elle obligeait les membres du clergé à se soumettre à ses ordres, mais elle les opprimait bien plus que les membres laïques de l’Eglise. La Reine. les traitait en réalité comme ses prédécesseurs avaient traité les Juifs au moyen âge; personne sous son règne n’aurait osé les piller et les maltraiter; mais elle ne se faisait aucun scrupule de les pressurer et de les exploiter autant que possible. Quelle différence avec le système politique de son successeur! Le contraste est aussi frappant qu’entre les caractères si opposés du théologien Jacques et de la sceptique Elisabeth. La croyance du Roi au droit divin de.s évêques, puisée dans l’étude assidue des Pères de l’Eglise, était aussi absolue que sa foi à la monarchie du droit divin. La succession épiscopale, ininterrompue depuis le commencement de l’Église chrétienne, et l’hérédité royale lui paraissaient les fondements inviolables de l’Eglise et de l’État. Ces deux systèmes se complétaient et se soutenaient l’un l’autre : * Pas d’évêques, pas de roi » , telle était la formule de Jacques I er . A ses convictions théoriques s’ajoutait une masse de préjugés contractés dès sa jeunesse contre les presbytériens écossais, qui l’avaient insulté et terrorisé pendant les premières années de son règne; aussi confondait-il intentionnellement le puritanisme et le presbytérianisme. Ces préjugés, du reste, n’étaient pas nécessaires pour lui suggérer son système politique; il se rattachait trèslogiquement aux doctrines professées de tçut temps par le Roi. Toutes ces cérémonies, condamnées par les puritains, ne puisaient-elles pas leur autorité dans les écrits des Pères de l’Eglise? 11 est irai qu’elles blessaient les consciences; mais cette raison ne suffisait pas au Roi pour les supprimer.

C’était aux chrétiens et aux sujets de Jacques à se soumettre et à laisser aux évêques et au Roi le soin de prendre des décisions. Le monarque accepta la Pétition des Mille et convoqua les prélats anglicans et les théologiens puritains à Hampton-Court ; mais ce fut moins pour engager avec eux une discussion sérieuse que pour faire étalage de son érudition théologique. Les évêques eurent l’habileté de déclarer que toutes les insultes prodiguées parle Roi à ses adversaires lui étaient dictées par le Saint- Esprit; les puritains hasardèrent bien quelques objections à sa prétendue infaillibilité, mais Jacques les congédia brusquement, la menace à la bouche : a Vous vous soumettrez » , dit-il aux récalcitrants, c< ou je vous chasserai du royaume. » (1604.)

La Couronne et le Parlement. — Ce n’est que par une étude attentive des idées du Roi et de la nation sur toutes les questions d’ordre civil ou religieux que nous pouvons comprendre la longue lutte parlementaire qui remplit tout le règne de Jacques I er . Mais, pour la rendre intelligible dans tous ses détails, jetons un coup d’œil en arrière sur les relations qui existaient entre la Couronne et les deux Chambres à l’avénement des Stuart. Nous connaissons déjà la conduite si différente de Wolsey et de Thomas Cromwell à l’égard du Parlement. Le cardinal était trop pénétrant pour ne pas deviner quelle formidable opposition pourrait rencontrer un jour le nouveau système de Henri VIII dans cette forteresse de la résistance nationale, vénérable débris d’une époque de liberté, si la nation s’avisait de faire obstacle à la volonté royale. Jamais peut-être les vieilles franchises du peuple anglais n’avaient été plus menacées que lorsque Wolsey résolut de se passer complètement des deux Chambres. Cromwell, confiant dans son autorité et dans la justice du pouvoir royal, et méprisant les craintes de son prédécesseur, rétablit le .Parlement pour en faire le docile instrument du despotisme; les vieilles formes constitutionnelles ne servaient qu’à affermir le pouvoir royal, et c’est grâce à une série de mesures votées par les deux Chambres que l’on dut la révolution qui courba un instant l’Angleterre sous le joug de Henri VIII. La politique de Cromwell sembla justifiée d’ailleurs, pendant toute la durée du règne de Henri, par la servile obéissance des représentants de la nation. Les Communes ne refusèrent qu’une seule fois de voter un projet de loi de la Couronne.

L’effet des grandes réformes religieuses de Cromwell ne commença à se faire sentir que sous la minorité d’Edouard VT, et la réaction catholique du temps de ^Iarie Tudor provoqua de nombreuses divisions et de violentes querelles au sein du Parlement. C’est alors que le gouvernement tenta de neutraliser l’influence de l’opposition toujours grandissante, par un coup d’adresse, en faisant un usage peu scrupuleux d’une prérogative royale qui lui permettait de remplir les Chambres de ses créatures. C’est ainsi que

se trouvèrent formées vingt-deux nouvelles circonscriptions électorales sous Edouard VI, et quatorze sous Marie Tudor. Quelques-unes, sans doute, méritaient d’être représentées à la Chambre, à cause de leur richesse et de leur population ; mais la plupart n’étaient que de misérables bourgades ou de simples hameaux, entièrement entre les mains du conseil privé. Enhardis par le succès de cette mesure arbitraire, les ministres d’Edouard VI eurent l’audace d’envoyer aux sliériffs une lettre circulaire qui supprimait en fait la liberté des élections. On était tenu de suivre et d’observer les recommandations du conseil en faveur « d’hommes sages et instruits » , c’est-à-dire dociles à la volonté royale.

Elisabeth adopta le système de ses prédécesseurs, mais l’appliqua avec modération, soit en créant de nouvelles circonscriptions électorales, soit en recommandant des candidats; convaincue bientôt, grâce à son instinct politique si juste et si pénétrant, de l’inutilité de ces deux expédients, elle en revint autant que possible à la politique de Wolsey et ne * réunit plus le Parlement qu’à des intervalles plus ou moins éloignés. Grâce à sa stricte économie et à sa politique de paix et de compromis, elle échappa pendant longtemps à la nécessité de le convoquer. Mais au moment où les libertés anglaises étaient le plus menacées, elles furent sauvées par Philippe et par Marie Stuart. Dans la lutte désespérée qu’elle soutenait contre eux, Elisabeth fut forcée d’avoir recours aux Chambres et de faire appel à la générosité des députés. Le Parlement put alors relever la tête et conserver la vie. La Reine dut s’humilier et céder sur les taxes et monopoles ; mais elle se montra intraitable sur la question religieuse, et le pays fut obligé d’attendre le règne de son successeur pour obtenir une réforme.

Dès les premiers actes de son administration, il était évident pour tout le monde que Jacques I er s’était préparé longtemps d’avance à lutter plutôt que de faire aucune concession. Jusqu’à son avènement, les deux Chambres avaient su conserver une certaine autorité, grâce à la continuation delà guerre et à la nécessité où se trouvait Elisabeth de leur demander des subsides. Il est juste de reconnaître que les partisans de la guerre au conseil des ministres, sous Élisabeth, ne luttaient pas uniquement pour le triomphe de la cause protestante sur le continent, mais aussi pour la liberté constitutionnelle de leur pays. Lorsque Essex repoussa les avis de Burleigh qui lui conseillait de ne pas troubler la paix, le vieux ministre cita ce verset de la Bible : a L’homme sanguinaire ne parviendra pas à la moitié de sa carrière. « Essex et ses amis avaient d’autres mobiles que la soif du sang, et chez Jacques la crainte de sacrifier la vie de ses sujets entrait pour peu de chose dans son horreur pour la guerre. 11 s’était hâté de conclure la paix avec l’Espagne (1604) pour se débarrasser de la tutelle gênante du Parlement, et il aurait pu arriver à ses fins s’il était revenu à la politique d’économie suivie par Elisabeth ; mais ses extrava-

gances ne firent que grossir la dette déjà énorme du trésor royal. A peine le traité avait-il été signé, qu’il se trouva contraint défaire unnouvel appel aux Chambres.

Jacques et le Parlement. — Le Parlement de 1604 ne ressemblait guère *aux assemblées législatives du dernier siècle; il se réunissait dans des dispositions toutes différentes. Le ltoi n’avait pas tardé à laisser voir son véritable caractère, etl’on était effrayé de ses incessantes menaces de soumettre l’Eglise et l’Etat au joug du pouvoir absolu. L’espoir de conciliation si longtemps caressé par les puritains s’était évanoui depuis la conférence de Hamptôn-Court ; et parmi les nobles et les bourgeois qui formaient la nouvelle Chambre des communes, les trois quarts étaient puritains de sympathie. Les insultes prodiguées par Jacques aux théologiens puritains avaient profondément irrité la nation; on s’en aperçut à d’énergie des premiers actes du Parlement. Les Communes nommèrent une commission chargée de présenter plusieurs bills pour la réforme des abus ecclésiastiques les plus criants; leurs demandes ayant été repoussées, les députés rédigèrent une adresse au Roi où ils exposaient ouvertement leurs griefs. Le Parlement, y était-il dit, s’est réuni dans un esprit de conciliation. «Notre seul désir est la paix ; notre devise, la concorde » ; le but des Chambres est de mettre fin aux éternelles dissensions entre les pasteurs et d’assurer l’unité de l’Eglise en abandonnant certaines cérémonies de peu d’importance, en redressant quelques abus et en organisant un système d’enseignement capable de former de bons prédicateurs.

« Nous avons négligé de nous occuper de ces questions pendant les dernières années de la feue Reine, mais nous voulons aujourd’hui affirmer notre droit. Permettez donc à vos Communes réunies en Parlement d’avertir Votre Majesté des abus qui se commettent, tant dans l’Eglise que dans l’administration et dans le gouvernement. » Puis, faisant allusion aux prétentions absolutistes du souverain : « Si quelqu’un vous a dit » ,

continuaient-ils en termes qui faisaient pressentir la fameuse Pétition des Droits, « que les rois d’Angleterre ont le pouvoir absolu de modifier la religion ou de faire des lois ecclésiastiques. Votre Majesté a été mal informée. Ils ne peuvent légiférer dans les matières spirituelles, et, en ce qui touche au temporel, ils doivcntagird’accord avec le Parlement. » Jacques s’emporta en invectives et en menaces; aussi les évêques, assurés de l’appui de la Couronne, répondirent-ils à l’adresse des puritains par le plus insolent défi. Les canons votés par l’assemblée du clergé, en 1604, forçaient les ministres à souscrire aux Trois Articles que le Parlement avait longtemps refusé de rendre obligatoires, et contraignaient les pasteurs, et même leurs lecteurs, à se conformer strictement à la lettre du Frayer BooIî, sous peine de révocation. L’hiver suivant, trois cents prêtres puritains furent chassés de leurs cures pour avoir refusé de se plier à ces exigences.

Ils trouvèrent un allié inattendu dans la magistrature, qui, jalouse depuis longtemps des cours ecclésiastiques, profita de l'indignation générale contre les usurpations du clergé pour attaquer la Haute Commission. Une série d’arrêts en appel restreignit sévèrement la juridiction du tribunal jusque-là illimitée, et réduisit la Commission à ne plus prononcer de peine d’emprisonnement qu’en cas de schisme ou d’hérésie. Mais la magistrature n’était pas de force à lutter contre la Couronne, et Jacques était résolu à soutenir les évêques. Heureusement que sa prodigalité avait déjà, en quelques années, malgré la paix, doublé la dette laissée par Élisabeth après quinze années de guerres continuelles, et son système de taxes illégales était loin de suppléer au déficit du Trésor. Sa première grande innovation constitutionnelle avait été de mettre des droits énormes sur toutes les marchandises d’importation et d’exportation. Ce fait n’était pas sans précédent : Marie avait déjà établi, à une ou deux reprises, de nouveaux droits sur les marchandises importées, et Elisabeth les avait étendus aux vins et aux raisins de Corinthe. Cette taxe, peu importante au reste, n’avait pas été augmentée et n’était considérée que comme une mesure financière tout à fait exceptionnelle. Si Elisabeth avait voulu étendre encore ces droits, elle s’y serait prise sans doute avec ménagement et les aurait introduits peu à peu, pour éviter des remontrances publiques. Mais Jacques était un fanatique du pouvoir royal, et il était aussi désireux d’affirmer son autorité absolue que de remplir son trésor. A l’occasion de je ne sais quelle affaire portée devant la Chambre de l’Echiquier, le tribunal déclara solennellement que le souverain avait le droit d’établir toutes les taxes commerciales qu’il lui plairait : « Puisque les droits de douane sont la conséquence naturelle des échanges entre les négociants des différents pays et dépendent, pour toutes les affaires et les traités commerciaux avec l’étranger, du pouvoir absolu du souverain, celui qui est maître des causes doit aussi l’être des effets. »

Jacques comprit immédiatement l’importance d’une décision qui débarrasserait la Couronne de l’obligation d’avoir recours au Parlement. Le commerceanglaîs prenaitun rapide développement, et lesnégociantsse frayaient un chemin jusqu’aux îles des Epices (Moluques, 1608) ; ils établirent des comptoirs même dans l’empire du Grand Mogol. Le jugement de l’Échiquier donnait à Jacques le moyen d’augmenter rapidement ses revenus ; il en profita sans tarder. Un . décret royal établit tout un système de droits d’importation et d’exportation. Mais les taxes n’augmentaient pas aussi vite que le déficit du Trésor; aussi le Roi se vit-il forcé de rappeler le Parlement. Il défendit aux Communes d’aborder le sujet des nouveaux impôts; mais le langage des représentants de la nation n’en fut pas moins énergique. «Ayant constaté » , dirent-ils, « que Votre Majesté a définitivement établi, sans l’avis et conseil du Parlement, et en pleine paix, des impôts plus nombreux et plus lourds que ceux de vos prédécesseurs en

temps de guerre, nous la supplions d’abolir et supprimer toutes les taxes prélevées sans le consentement des deux Chambres, et de faire une nouvelle loi par laquelle tout impôt établi sur votre peuple, sur scs biens et ses marchandises sans l’avis du Parlement, sera nul et de nul effet (1610). v> Puis, attaquant de front la question des réformes ecclésiastiques, la Chambre demanda qu’on s’occupât, avant de voter les subsides réclamés par la Couronne, de limiter et de régulariser la juridiction de la Haute Commission par une loi; en d’autres termes, que les affaires de l’Eglise fussent reconnues comme étant du ressort du Parlement et que l’on autorisât les puritains à recommencer leurs prédications interdites. Quelles que fussent les concessions que Jacques était disposé à faire au sujet de son système douanier, il ne voulait permettre à personne d’usurper sur ses prérogatives ecclésiastiques; aussi le Parlement fut-il dissous, et quatre ans se passèrent avant que les embarras financiers du gouvernement obligeassent Jacques à réunir de nouveau les deux Chambres. Jamais élections n’excitèrent à un aussi haut degré les passions populaires que celles de 1614; partout où cela fut possible, on fît échouer les candidats de la Couronne; tous les principaux représentants, c’est-à-dire les chefs de l’opposition, rentrèrent en triomphe à Westminster. Trois cents députés environ étaient des hommes nouveaux, et parmi eux nous voyons pour la première fois les noms des grands chefs libéraux qui se distinguèrent plus tard dans la lutte contre la Couronne : le Yorksliire réélut Thomas Wcntvvorth ; le bourg de Saint-Germain, John Eliot. L’agitation des esprits était si grande que, pour la première fois depuis l’origine du gouvernement parlementaire, des sifflets et des acclamations se firent entendre dans les séances de la nouvelle Chambre. Elle resta fidèle d’ailleurs à la politique des précédents Parlements. Les Communes refusèrent de voter des subsides tant qu’on n’aurait pas fait droit aux plus sérieux griefs, et tout d’abord aboli les taxes illégales. Malheureusement, la majorité de la nouvelle Chambre était trop inexpérimentée; elle se laissa entraîner à de mesquines querelles avec la Chambre des lords sur des questions de privilège, et le Roi, effrayé de la violence de langage du Parlement, s’empressa de saisir cette occasion pour le dissoudre et envoyer quatre des principaux représentants à la Tour.

Le despotisme royal (1614-1621). — Irrité et terrifié de ces désordres, Jacques I er résolut dès lors de gouverner sans Parlement, et poursuivit avec une folle obstination, pendant sept ans, un système absolutiste, sans songer au passé et sans s’inquiéter de l’avenir. Tous les abus signalés à chaque session législative furent maintenus et même aggravés, comme pour jeter un défi à l’opinion publique, et la commission ecclésiastique se sentit encouragée à continuer les persécutions. Jacques avait reconnu l’illégalité des décrets royaux, mais il continua à en accroître le nombre.

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